LENTIN Albert-Paul [Dictionnaire Algérie]

Par Jean-Louis Planche et René Gallissot

Né le 28 août 1923 à Constantine, mort à Paris le 23 décembre 1993 ; journaliste ; rédacteur de presse au procès de Nuremberg jugeant les crimes nazis ; à Paris à partir de 1948, journaliste à Libération, journal de la Résistance progressiste, et membre de la rédaction des Cahiers internationaux ; envoyé spécial de Libération au Maghreb ; intermédiaire entre les jeunes nationalistes marocains, tunisiens et algériens et la gauche française puis les gaullistes à l’Élysée sous de Gaulle ; très lié à Medhi Ben Barka et, comme lui, un homme de la Tricontinentale.

Ayant grandi à Constantine, Albert-Paul Lentin en conserve une facilité de parole en arabe et en français, un esprit populaire par le goût des histoires racontées et l’amour de la musique dansée, et aussi cet entregent pour servir ses idées résolument progressistes.

La famille paternelle était originaire du Gers (France du sud-ouest). Sous Napoléon III, son grand-père, alors jeune paysan, part pour la guerre de Crimée, d’où il revient médaillé. En 1865, il débarque à Bône (Annaba) comme gendarme, puis, après divers petits métiers, devient garde principal de la Compagnie genevoise près de Sétif entre 1890 et 1900, seule famille européenne en plein bled à El Hassi. Son père, Albert Lentin, apprend l’arabe à la maison, où tout le monde le parle. Après une licence d’arabe à l’Université d’Alger, il devient professeur au Lycée de garçons de Philippeville, puis de Constantine jusqu’à sa retraite en 1945. Auteur d’un dictionnaire pratique arabe-français publié en 1959 à Alger, il a été le professeur de Ferhat Abbas, qui restera toujours en relation avec lui. Du côté maternel, sa mère, fille d’instituteur, licenciée d’italien, est une Perreti della Rocca, amie de la famille du préfet Scamaroni dont le fils, Fred, deviendra un héros national corse.

Élevé à Constantine, à Belleville inférieur près du Koudiat, quartier alors très pauvre, puis, en 1929, à Bellevue supérieur où ses parents ont fait construire un pavillon, tandis que son père fréquente les notables religieux, notamment cheikh Ben Badis. Le jeune garçon se lie avec des gamins venus d’El Arrouch qui vivent dans l’un des premiers bidonvilles, apparu à Constantine au pied de Bellevue.

Très jeune, Albert-Paul Lentin se prend de passion pour la presse, veut être plus tard journaliste, dévore La Dépêche de Constantine et se procure la presse de France, peu vendue à Constantine où seuls les notables l’achètent. La France, où il passe ses vacances d’été, soit en Corse, soit en montagne, ne l’attire pas. Le pogrom d’août 1934 à Constantine est pour lui le grand événement des années 1930, jetant le trouble, avec ensuite la Guerre d’Espagne, l’éclairant politiquement.

Fin 1936, il se lie à un ancien élève de son père, Boularouf, dit Negro, arrivé de Philippeville (Skikda) qui lui fait découvrir le programme de l’Étoile nord-africaine. Aussi, en mai 1937, accepte-t-il en tant que sympathisant du PPA, le nouveau parti de Messali, d’assurer chaque mois le transport au centre-ville du paquet d’El Ouma destiné à être distribué aux membres du PPA. La ville est peu politisée, les militants du PPA peu nombreux. Aussi est-il bouleversé par la violence de la répression qui s’abat sur eux, à l’automne 1938 : de véritables tortures, et non plus seulement le tabassage au nerf de boeuf ou la bastonnade.

Il n’aime pas Alger où il débarque en novembre 1940 pour entreprendre de front une licence en droit et une licence de philosophie. Impressionné par la puissance et la force coloniale que dégage le centre-ville, il est horripilé par la morgue de la bourgeoisie algéroise, par « le fric et le chic » de l’axe rue Michelet-rue d’Isly-square Bresson d’où les Musulmans sont à peu près absents. L’Université est très majoritairement pétainiste, mollement cependant. Une minorité républicaine résistante formée pour une petite part d’Alsaciens-Lorrains réfugiés en Algérie, est tolérée de fait, ainsi qu’une toute petite minorité gaulliste groupée autour du professeur Capitant, trop peu discrète pour avoir une réelle activité clandestine. Le Service d’Ordre Légionnaire (Légion française des anciens combattants), très dur, est actif à la Faculté de Droit où sévit un pétainiste fanatique, le professeur d’Histoire du Droit, Lambert.

Albert-Paul Lentin se frotte aussi au petit monde de l’intelligentsia parisienne débarqué à Alger en 1940. Ami d’Olivier-André, le fils de l’écrivain André Maurois, il est invité chez les Heurgon dont madame a multiplié les amants célèbres, côtoie Max-Pol Fouchet qui veut réunir les socialistes, et les amours compliquées d’André Gide. Membre du réseau de Capitant, qui arbore le nom de Combat, porté par un groupe et un journal de résistance en France, il est amené, malgré son jeune âge, à s’approcher de ceux qui préparent plus clandestinement l’entrée des troupes alliées à Alger qui vont débarquer le 8 novembre 1942.

Avec le jeune étudiant marocain, Mehdi Ben Barka qui fait une licence de mathématiques à la Faculté d’Alger et qui a des liens avec les nationalistes algériens du PPA interdit, il est chargé de prévenir de l’opération, le PCA dont il connaît quelques clandestins. PCA et PPA refusent de participer, n’acceptant pas de donner à l’avance les adresses de militants à prévenir dans la nuit du débarquement, par crainte des policiers plus ou moins pétainistes présents parmi les comploteurs, le PPA craignant de surcroît de renforcer, en cas d’échec, le clan pro-allemand et anti-messaliste puissant en son sein. A.-P. Lentin et M. Barka font leurs débuts dans ce rôle où ils se retrouveront souvent, d’intermédiaires entre responsables nationalistes maghrébins et dirigeants communistes.

Mobilisé en 1944 dans les Services spéciaux de l’Armée française, Albert-Paul Lentin est démobilisé à Paris en mars 1945. Par une cousine devenue à Alger secrétaire de d’Astier de la Vigerie, alors Commissaire à l’Intérieur, il obtient un emploi de rédacteur et travaille à préparer, côté français, ce qui deviendra le procès de Nuremberg. Il suit ainsi, avec Edgar Faure, autre chargé de mission français à Nuremberg, le procès des criminels nazis, puis devient attaché de presse en Autriche.

Surtout, il est entré dans l’équipe de d’Astier de La Vigerie, à la fois gaulliste et compagnon du PCF dans le petit parti de l’Union progressiste issu des mouvements de Résistance « Libération ». Il est l’informateur ayant une connaissance interne du Maghreb et une vision internationale. Cependant il n’a pas encore de journal.

Ainsi, en mai 1945, il est très vite au courant des massacres qui ravagent le Constantinois d’où ses amis stewarts des équipages qui assurent les liaisons avec l’Algérie, lui apportent des lettres qui ne déguisent rien de l’ampleur de l’horreur. Il essaye en vain de placer des articles. Seul Volonté de la Résistance, un petit journal éphémère, accepte de lui prendre un court papier.

Ce n’est qu’en 1948 qu’il devient pleinement journaliste pour ses penchants littéraires dans une revue de culture populaire Caliban (cf. Jean Daniel) et, jusqu’à l’identification, au quotidien de d’Astier et du compagnonnage communiste, Libération d’après guerre. Il deviend le co-directeur de son service étranger, spécialiste des luttes de libération nationale, qui sont aussi la première cause qu’il va servir. Il est en déplacements fréquents sur les points chauds, trouvant sans tapage les contacts, y compris auprès des militants et des maquisards. Il donne des papiers sur le Maghreb à plusieurs revues Esprit, Les Temps modernes, et des hebdomadaires Action de Tunis, et plus tard France-Observateur de Claude Bourdet et Gilles Martinet à Paris.

Surtout, en 1949, il est entré au comité de rédaction de la revue Les Cahiers internationaux que dirige Jean-Maurice Hermann, qui est le directeur de Libération. Revue d’économie politique d’un marxisme innovant à l’école du hongrois Varga et de l’éveil critique des marxistes d’Europe centrale et d’Italie, de l’extrême gauche britannique et des néo-marxistes américains qui réfléchissent sur le capitalisme monopoliste et le sous-développement, elle est plus encore une véritable revue de politique internationale d’un point de vue progressiste et non pas manichéen soviétique, lieu d’expression de l’intellectuelle marxiste informelle, de l’intérieur et de l’extérieur des partis communistes.

Par l’historien Jean Bruhat et les syndicalistes qui collaborent à la revue, son audience est grande dans les écoles de la CGT. La revue est, par contre, quelque peu suspecte aux yeux de la Commission des intellectuels du Comité central du PCF et de la revue La Nouvelle critique et des partisans du capitalisme monopoliste d’État à la française qui va figurer au manuel d’économie politique du PCF. Elle est la seule revue de langue française ayant des antennes dans le monde arabe et en Amérique du sud qui accorde une place centrale aux mouvements nationaux de libération. Evidement, Albert-Paul Lentin y trouve son lieu de prédilection et il en devient quelque peu le colporteur auprès des jeunes intellectuels d’Algérie et d’ailleurs, tout en étant d’abord l’envoyé spécial de Libération.

Dans les milieux communistes et proches, mais sans forcer le ton et sans gloire, Albert-Paul Lentin joue le rôle que remplit Robert Barrat assisté de Denise Barrat dans les milieux catholiques autour des éditions du Seuil avant que n’émergent les éditions Maspero. Les catholiques ont le label d’intellectuels catholiques. Les Barrat et A.P. Lentin sont les intermédiaires avec, et parfois entre, les partis nationalistes d’Afrique du Nord, dans la lutte d’indépendance du Maroc vivement depuis 1953 et la destitution du sultan Mohammed, de Tunisie autour et au delà de Bourguiba, et bientôt d’Algérie car les jeunes nationalistes venant du MTLD ou passés par le PCA sont des inconnus. Pas pour Albert-Paul Lentin puisque ce sont ses camarades de jeunesse et de Fac, ses copains de soirées et de nuits de discussions, devenant les conseillers des partis qui lui confient des missions. Il a même ses entrées auprès des colonels de l’État-major général algérien. Son père a eu pour élève un fils de colon qui avait poussé aux études un fils de khammès de la famille Boukharouba devenu Boumédienne. En outre, les liaisons de Lentin traversent les pays arabes.

Cette fonction d’intermédiaire et de recours s’exerce au moins dans trois champs et a eu ses moments d’extrême utilité politique. Il connaît de l’intérieur l’Algérie coloniale et parfaitement Alger ; il ne fait pas joujou publicitaire avec les 13 complots du 13 mai (1958), mais apporte, dès 1955-1956, ses informations et les rend publiques plus tard dans L’Algérie des colonels. Journal d’un témoin (Petite Bibliothèque républicaine et Editeurs francais réunis, Paris, 1958 ; il s’agit de colonels français).

Albert-Paul Lentin est interdit d’Algérie à partir de 1961. Il est évidemment requis pour informer sur l’évolution de la résistance intérieure en Algérie et les successions de chefs, et sur les dispositions du GPRA et du FLN à Tunis. Les anciens gaullistes d’Alger font appel à lui, à l’Elysée même, à partir de 1959 (et plus tard pour des contacts avec Henri Curiel). Au moment des Accords d’Évian et après, sa place est centrale à Tunis, non pas pour « le Maghreb circus » d’effervescence médiatique, dont il est le premier à se moquer, mais pour préparer la rentrée en Algérie. En témoigne cette fois son livre qui a un titre trompeur Le dernier quart d’heure (Julliard, 1963). Plus longuement, il est l’un des passeurs du rapprochement des mouvements de libération d’Asie et d’Afrique (Bandoung, 1955) à la Tricontinentale aux côtés de Mehdi Ben Barka, disparu en octobre 1965, juste avant la conférence fondatrice de La Havane en janvier 1966 dont il se fait le porte-parole dans l’ouvrage : La lutte tricontinentale (Maspero, Paris, 1967).

En 1962 à Alger, A.-P. Lentin avait participé, avec J.-M. Hermann, son patron de Libération et le journaliste Serge Michel, au lancement du quotidien Alger-Ce soir qui paraît jusqu’en 1964. Il donne des cours à l’école de journalisme d’Alger. En même temps, il devient un des collaborateurs de la revue Démocratie nouvelle, revue de politique internationale qui prend la relève à Paris des Cahiers internationaux, placée sous la direction communiste de Jacques Duclos et dont le rédacteur en chef est Paul Noirot. Par l’intermédiaire d’Ania Francos, journaliste tiers-mondiste à Alger, il reprend contact avec le colonel Boumédienne pour des interviews dans Démocratie nouvelle. Cependant, Albert-Paul Lentin accepte mal le coup d’État du 19 juin 1965. Il ne revient en Algérie qu’en 1967 et ensuite pour de brefs passages.

Il est un des fondateurs et membre du Comité de rédaction de la revue d’après Mai 68, Politique Aujourd’hui dirigée par Paul Noirot. Plus largement, dans de nombreux articles, il revient sur l’histoire de la guerre d’Algérie et donne un enseignement en particulier à l’Université de Vincennes. Il continue à soutenir les luttes de libération et à animer des débats notamment sur le conflit israélo-palestinien, jusqu’à sa mort.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article158289, notice LENTIN Albert-Paul [Dictionnaire Algérie] par Jean-Louis Planche et René Gallissot, version mise en ligne le 19 avril 2014, dernière modification le 19 avril 2014.

Par Jean-Louis Planche et René Gallissot

SOURCES : Œuvres citées. — Interview d’A.-P. Lentin par J.-L. Planche, Paris, février 1989. — Échanges sur plus de trente années avec R. Gallissot. — R. Gallissot, Henri Curiel, op. cit.

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