PRENANT Marcel [PRENANT Eugène, Marcel]

Par Yann Kindo

Né le 25 janvier 1893 à Champigneulles (Meurthe-et-Moselle), mort le 15 juillet 1983 à Paris (Ve arr.) ; professeur d’histologie et d’anatomie comparée à la Sorbonne, précurseur de l’écologie scientifique en France ; militant communiste ; militant syndicaliste ; dirigeant du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA) ; chef d’État-major des FTP ; déporté ; député à la Seconde Assemblée Nationale Constituante en 1946.

Marcel Prenant
Marcel Prenant

Son père, Auguste Prenant, était professeur à la faculté de médecine de Nancy et sa mère était fille d’un cafetier. La famille de Marcel Prenant s’installa à Paris en 1907, son père étant nommé sur la chaire d’histologie de la faculté de Médecine de Paris. Influencé par son père, il suivit son exemple, à la fois d’un point de vue professionnel et politique dans son engagent à gauche. Il perdit son jeune frère André lors de la Première Guerre mondiale, et épousa, le 14 mai 1917 à Paris (XVIIe arr.) Lucy Soto. Celle-ci avait été la première femme à obtenir en France l’agrégation de philosophie, avant de diriger plus tard l’École normale supérieure de jeunes Filles à Sèvres, de 1944 à 1956. Lucy et Marcel Prenant eurent deux enfants : Jeannette, née en 1919, qui fit elle aussi une carrière de philosophe sous le nom de Jeannette Colombel et André Prenant, né en 1926 et décédé en 2010, qui fit une carrière de géographe.

Après avoir obtenu en 1909 un double baccalauréat (philosophie et mathématiques), Marcel Prenant suivit la classe préparatoire mathématiques spéciales au lycée Saint-Louis à Paris, avant d’intégrer en 1911 l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Il obtint une licence de sciences naturelles à la Sorbonne en 1913, et fut reçu premier à l’agrégation de sciences naturelles en 1919.

Cette année-là, il devint agrégé-préparateur en biologie à l’ENS. Docteur ès sciences naturelles en 1922, entre 1924 et 1928, il occupa le poste de chef de travaux à la station de biologie marine de Roscoff, avant d’enseigner la zoologie à la Sorbonne, d’abord comme maître de conférences en 1928, puis professeur sans chaire à partir de 1931. En 1937, il devint titulaire de la chaire d’ « Anatomie et histologie comparées », jusqu’à sa prise de retraite en 1966.

Si sa carrière universitaire fut très rapide, son influence en tant que chercheur fut plus mesurée. Ses travaux de recherches avaient porté principalement sur la zoologie et notamment sur la biologie marine, mais son éclectisme caractéristique d’un naturaliste « à l’ancienne » ne l’imposa pas comme chef de file d’un champ de recherche. Toutefois, en tant qu’enseignant et vulgarisateur, il joua un rôle de précurseur dans différentes domaines : il promut le néodarwinisme moderne dans une université française encore très marquée par un lamarckisme déjà dépassé, et publia par exemple en 1938 un ouvrage sur Darwin ; il fut aussi en France un pionnier de la biogéographie (Géographie des animaux, 1933) et de l’écologie (Adaptation, écologie et biocénotique, 1934 ; organisation en 1950 du premier colloque français d’écologie scientifique).

La face politique de sa formation intellectuelle se dessina dès les années nancéennes, à l’Université Populaire à laquelle son père donnait des cours. Il créa dans son lycée lorrain un « Comité Républicain », mais à Paris, au lycée Saint-Louis, il se lia avec d’autres jeunes engagés et soucieux d’en découdre avec l’Action Française. À l’ENS, il rejoignit le Parti socialiste SFIO et devint en 1913 secrétaire de la section des étudiants socialistes. Il y bénéficia comme beaucoup d’autres de la culture et de l’influence du bibliothécaire, Lucien Herr. Il fut également marqué en 1914 par sa rencontre avec Jean Jaurès, qui le poussa à étudier les classiques du marxisme. De 1915 à 1918, il participa aux combats de la Première Guerre mondiale, qu’il termina au grade de lieutenant. Elle lui valut une blessure par un éclat d’obus (1915), mais aussi, sur la fin, une expérience de travail dans un bureau d’État-major, permise par sa maîtrise de l’allemand. Par la suite il réinvestit dans la Résistance cette expérience militaire, qu’il avait délibérément complétée en 1937 par des cours à l’École militaire, dans le but de se préparer à l’affrontement avec le fascisme.

En 1920, il fit le choix du communisme lors du congrès de Tours, suivant ainsi la maxime héritée de son père : « Plus on est à gauche, mieux cela vaut ». Sans désaccord idéologique avec le nouveau parti, il s’en éloigna de fait lors de sa « bolchevisation », ne parvenant pas à trouver sa place au sein d’une cellule d’entreprise. Il resta néanmoins un proche compagnon de route, actif dans le milieu des intellectuels. Sa participation au Cercle des Amis de la Russie neuve, puis, à partir de 1931, à l’Université ouvrière du Parti communiste, lui permirent de systématiser une réflexion sur les rapports entre biologie et marxisme, titre de son ouvrage le plus célèbre (1935). Cette réflexion, qui apparut aussi dans une série d’articles rédigés notamment dans la revue La Pensée, était née dans les travaux des commissions thématiques du Cercle des Amis de la Russie neuve, qui s’efforçaient de penser les relations entre le marxisme et les sciences. Marcel Prenant s’efforça alors de démontrer l’harmonie naturelle qui existait selon lui entre le matérialisme dialectique et la méthode scientifique ; comme en témoignait cet extrait de Biologie et Marxisme, ouvrage republié après guerre à la veille de l’affaire Lyssenko : « Le but de ce livre est de montrer, par l’exemple de la biologie tout au moins, que le matérialisme dialectique ne saurait être tyrannique pour la science, parce qu’il est la science elle-même, prolongée sans rupture, à l’aide de ses méthodes expérimentales, mais avec la volonté de ne reculer devant aucune de ses propres conséquences. ». Sur cette thématique, il échangea avec le biologiste et militant communiste anglais J.B.S Haldane, qui préfaça en 1937 l’édition anglaise de Biologie et Marxisme. Par ailleurs sa participation, dans les années 1930, à l’Université ouvrière l’avait influencé sur le plan théorique, mais l’avait aussi forcé à clarifier sa propre pensée pour la rendre intelligible à un public a priori non averti, renforçant ainsi des compétences pédagogiques souvent vantées par ses anciens étudiants.

Le retour à l’intervention politique plus directe se fit dans les luttes de l’antifascisme : il participa en 1933 au mouvement Amsterdam-Pleyel, et entra en 1934 au bureau du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, où il défendait les positions du Parti communiste. Dans l’atmosphère tendue du Quartier latin, après l’absence de nombreux étudiants à son cours du 1er mai 1934, il proposa de le refaire le 4 mai 1934. Ce dernier fut perturbé par des étudiants d’extrême-droite. Il se rendit à Leipzig pour soutenir le kominternien Dimitrov, accusé par les nazis d’être lié à l’incendie du Reichstag. En 1938, il participa à Mexico au congrès antifasciste panaméricain et mondial, et refusa d’y rencontrer Trotsky. Toutefois, soucieux de donner la priorité à sa carrière universitaire, il refusa en 1935 d’être candidat à des élections pour le Parti communiste. Mais il collabora au Secours Rouge, qui devenait le Secours Populaire, et en février 1939, participa au lancement de la revue La Pensée, à laquelle il contribua souvent. Même sans être formellement adhérent au PC, son soutien était inflexible : il ne s’étonnait pas des Procès de Moscou, et approuva le Pacte Germano-Soviétique – position qu’il continua à défendre à la fin de sa vie.
Lors de la "Drôle de guerre", il fut d’abord affecté, comme capitaine, dans un service de renseignement puis muté – sans doute à cause de ses opinions politiques – au service de gestion du matériel. Après la débâcle, il séjourna dans un camp de prisonniers pour officiers entre mai 1940 et son rapatriement le 27 novembre 1941. Libéré, il rejoignit les FTP de Charles Tillon en 1942, avec le titre de chef d’État-major. Ce titre était à la fois une reconnaissance de ses compétences militaires et un outil pour asseoir son autorité, afin de négocier un rapprochement avec d’autres groupes de Résistance. Il avait notamment pour tâche de rédiger des brochures de formation. Cette entrée aux FTP en 1942 fut aussi pour lui l’occasion d’une réadhésion formelle au Parti communiste. Arrêté par la Gestapo le 28 janvier 1944, interné à Fresnes, au Cherche-Midi et au camp de Royallieu à Compiègne (Oise), il fut torturé puis déporté le 6 juin au camp de Neuengamme, puis transféré au stalag X B à Sandbostel, dont il revint exactement un an plus tard. Il y avait frôlé la mort de très près, ayant contracté le typhus et connu plusieurs jours de coma. Le 21 juin, un « hommage solennel » fut organisé dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne.

Auréolé de son prestige d’universitaire et de résistant déporté, Marcel Prenant fut invité par le PCF à intégrer son Comité central. Lors du Xe congrès du PCF, en 1945, il fut placé à la tribune et se retrouva à lire un texte dans lequel il affirmait que Maurice Thorez, réfugié à Moscou pendant la guerre, était « le premier des FTP ». Il accepta de se faire élire et de siéger pour le PCF à la deuxième Assemblée nationale constituante en 1946, dans laquelle il présida la commission de l’Éducation nationale. Soucieux de préserver sa carrière scientifique, il résista aux demandes du parti qui souhaitait un renouvellement de cette expérience parlementaire.

En revanche, Prenant milita dans le syndicalisme universitaire et au début des années 1950 était membre du secrétariat national du Syndicat national de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Il s’investit alors dans le projet avorté d’ « Encyclopédie de la Renaissance Française », qui témoignait de difficultés entre le parti et certains de ses intellectuels. Mais ce fut en 1948, lors de l’affaire Lyssenko, qu’il fut pris en tenaille entre ses engagements politiques et ses compétences scientifiques : pressé par le Parti, en tant que membre du comité central et biologiste de renom, de prendre en France la tête de la croisade lyssenkiste contre le néodarwinisme, il s’y refusa, et cet épisode douloureux et emblématique l’avait vu tenter de concilier sa fidélité au Parti et sa probité scientifique. D’abord en colère face aux annonces venues d’URSS, il publia néanmoins des articles qui tentèrent de ne pas opposer darwinisme et lyssenkisme. Mais lors d’un voyage à Moscou en octobre 1949, il insista pour rencontrer Lyssenko, qu’il identifia alors définitivement comme un charlatan. Il choisit à partir de là, de ne plus s’exprimer publiquement sur l’affaire, pour ne pas gêner son parti, mais ce silence était encore insuffisant aux yeux de la direction, qui le punit d’une exclusion du comité central au congrès de Gennevilliers en avril 1950. Il maintint cette attitude de silence public jusqu’à ce que Lyssenko soit critiqué en URSS même, et il exprima alors son point de vue devant ses étudiants ou dans des articles à la fin des années 1950.

Marcel Prenant resta néanmoins membre du PCF, et maintint sa fidélité au parti pendant l’épisode hongrois de 1956, qu’il n’évoqua pas dans son autobiographie. Il publia par exemple des articles sur la question de la politique scientifique, et intervint pendant la guerre de Corée en soutien aux affirmations chinoises selon lesquelles les Etats-Unis auraient utilisé dans ce conflit des armes bactériologiques. Ami de Charles Tillon depuis la période de la Résistance, il fut affecté en 1952 par l’affaire Marty-Tillon. Ce fut en 1958 qu’il finit par quitter le Parti, juste après le référendum constitutionnel de septembre. Marcel Prenant vit alors dans cet échec électoral du PCF le produit d’une stratégie erronée sur la guerre d’Algérie, car insuffisamment favorable à l’indépendance algérienne. Il avait été gagné à la cause de celle-ci par son fils André Prenant, géographe spécialiste de l’Algérie. Sa démission prit la forme d’une lettre du 30 septembre 1958 adressée à Maurice Thorez, mais dont copie avait été envoyée à d’autres dirigeants communistes. Thorez y répondit violemment, lors de son discours de clôture de la session du comité central du 4 octobre 1958. Il n’en cessa pas pour autant le militantisme communiste, et devint président d’une Amicale des anciens membres du PCF, mise sur pied par « Unir pour le Socialisme » un groupe de dissidents clandestins dans le Parti, avec lequel Prenant était déjà en contact au moment de la rédaction de sa lettre de démission.

Il participa ainsi au début des années 1960 à la publication Le Débat Communiste, qui avait pour objectif d’influencer le PCF de l’intérieur, plutôt que de créer une nouvelle organisation politique. Dans son intervention lors de la réunion du comité central, le 3 novembre 1959, Philippe Robrieux indiquait que Prenant se montrait favorable à la sélection des étudiants à l’entrée à l’Université comme remède à l’augmentation de leur nombre. En 1966, il cosigna d’ailleurs dans Le Monde, avec 18 autres intellectuels, une lettre publique à Waldeck Rochet pour demander (sans succès) leur réintégration dans le Parti. Une demande sans doute plus tactique que complètement sincère, mais qui témoignait d’un intérêt pour le PCF qui était toujours primordial. Le secrétariat du PCF, le 19 janvier 1978, décida de faire une nouvelle démarche auprès de Prenant pour lui proposer de réadhérer car « les raisons de son retrait du Comité central à l’époque n’étaient pas fondées. »

Directeur du laboratoire d’histochimie de l’École pratique des Hautes études de 1937 à 1963, président du jury de l’agrégation des sciences naturelles de 1950 à 1958, après avoir siégé dans diverses instances des universités ou du CNRS, Marcel Prenant, ayant pris sa retraite de l’Université, continua encore un temps à être actif sur le plan scientifique, en publiant encore en 1971 des Clefs pour la biologie, petit ouvrage de synthèse, témoignant que l’homme restait alors au fait de la science de son époque. Son activité politique se fit également moins intense après Mai 1968, notamment parce qu’il était opposé aux relations qu’Unir tissait avec les groupes d’extrême gauche issus d’un mouvement étudiant qu’il avait abhorré, attaché qu’il était aux structures traditionnelles de l’Université.

Victime d’un diabète qui le rendait progressivement aveugle, Marcel Prenant continua ponctuellement à manifester sa fidélité aux idées communistes, par exemple dans l’autobiographie qu’il publia en 1980. En 1976, dans une lettre privée à un militant qui l’interrogeait sur le sujet, il réaffirmait son soutien non seulement aux idées, mais aussi au Parti communiste lui-même.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article159092, notice PRENANT Marcel [PRENANT Eugène, Marcel] par Yann Kindo, version mise en ligne le 24 mai 2014, dernière modification le 5 avril 2021.

Par Yann Kindo

Marcel Prenant
Marcel Prenant

ŒUVRE  : Le fichier de la BNF comprenait en 1916 59 références dont Marcel Prenant, Toute une vie à gauche, Encre Éditions, 1980. — « De la biologie au marxisme », La Pensée, n° 6, 1946.

SOURCES : Arch. Nat., AJ/16/6179/17, 5744, 6128, F17/28775. —Arch. Dép. de Seine-Saint-Denis, 261 J 6/9, 4 AV/188. — Archives du comité national du PCF. —Jean Chaintron, Le vent soufflait devant ma porte, Seuil, 1993. — David Caute, Le communisme et les intellectuels français, Gallimard, 1966. — Joël et Dan Kotek, L’affaire Lyssenko, Ed Complexes, 1986. —Charles Devillers, « Prenant Marcel, 1893-1983 », in Patrick Tort (dir.), Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, PUF, 1996. — Interview de Marcel Prenant par Robert Brécy et Denis Woronoff (archives privés d’André Prenant). — Archives Privées d’André Prenant ; entretiens de l’auteur avec des membres de la famille, collègues, anciens élèves et camarades de Marcel Prenant. — Notes d"Alain Dalançon et de Jacques Girault.

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