FAMERY-LEROY Estelle, Rosa, dite [LEROY Rosa]

Par Gilles Pichavant

Née le 21 avril 1862 à Dieppe (Seine-inférieure), morte le 26 février 1932 à Dieppe ; cigarière à la manufacture des tabacs de Dieppe ; syndicaliste pré-CGT, puis CGT.

Fille d’un ouvrier de scierie et d’une mère au foyer, habitant rue Saint-Rémy à Dieppe, Rosa Leroy entra vers 1876 comme ouvrière à la manufacture des tabacs de Dieppe, et y devint cigarière. La manufacture employait près de 1000 personnes, plus de 90% étant des femmes.
Rosa Leroy participa à la création du syndicat de la manufacture le dimanche 21 août 1891, au cours d’une réunion convoquée par communiqué de presse par la Fédération des Ouvriers et Ouvrières des Manufactures des Tabacs de France. Le premier point de l’ordre du jour portait sur les améliorations à apporter à la retraite, les suivants étaient l’organisation du syndicat et la constitution du bureau. Plus de 500 ouvrières et 40 ouvriers de la manufacture des tabacs s’y pressèrent avec enthousiasme, et le syndicat fut constitué.

Le 15 mars 1892, grâce à l’action de la fédération, et à la mobilisation de la profession, la retraite passait à 60 ans pour trente années de travail, et les pensions étaient relevées à 600 francs pour les hommes et 400 francs pour les femmes soit une hausse de 50% pour les hommes et de 31% pour les femmes.

Rosa Leroy fut élue membre du conseil syndicat lors de la deuxième assemblée générale du syndicat, qui eut lieu le 7 février 1892. Le conseil comptait alors 12 femmes sur 19 membres, mais le président, Léopold Lainé* ; le vice-président Henri Feuillet* ; le secrétaire, Lœillet* ; le trésorier, Pierre Caplain* ; ainsi que le contrôleur ; étaient des hommes, quelques femmes se répartissant des postes subalternes. Cela ne pouvait durer, si bien que les femmes gagnèrent progressivement des postes à responsabilité dans un syndicat composé à plus de 90% de femmes. Cependant dès cette époque, la délégation du syndicat à l’assemblée générale annuelle était mixte : un homme et une femme. En 1895, la fédération des tabacs participa au congrès fondateur de la CGT à Limoges.

En 1898, Rosa Leroy fut élue vice-présidente de la section syndicale de la manufacture des tabacs de Dieppe, le président étant toujours un homme. A partir de cette époque elle participa à toutes les assemblées générales annuelles de la fédération, jusqu’au début des années 1910. En 1900, elle fut élue présidente, ce qui fut un véritable coup de tonnerre dans le Landerneau dieppois. Pour la première fois depuis la création du syndicat, et plus largement dans l’agglomération, une femme accédait à la responsabilité la plus importante, à une époque où les femmes n’avaient pas le droit de vote, et il s’en faudra de 45 ans pour qu’elles ne l’obtiennent. En 1906, les femmes tenaient tous les postes principaux du syndicat : Rosa Leroy, devenue Mme Famery, était présidente ; Mme Bourdon*, vice-présidente ; Mme Varin*, secrétaire ; Mme Louise Sannier*, trésorière.

La première année de son mandat, elle fut confrontée à une difficulté de courte durée : le nombre de syndiqués baissa brusquement. Il passa de 609 syndiqués à 500. Un syndicat des contremaitres de la manufacture s’était créé cette année là, mais il compta peu de syndiqués ; on peut difficilement imaginer qu’il fut la raison de la désaffection. Mais peut-être l’arrivée d’une femme à la présidence du syndicat fut-elle mal perçue, voire contestée en sous-main, notamment parmi le personnel masculin de la manufacture. Mais dès 1901, la section des ouvriers et ouvrières de la manufacture des tabacs de Dieppe dépassa l’effectif de la décennie précédente, avec 600 femmes et 28 hommes. Si cette crise avait été la conséquence de l’arrivée Rosa Leroy à la présidence du syndicat, on peut penser que celle-ci avait franchi avec succès son examen de passage.

Une nouvelle crise eut lieu en 1905. L’effectif du syndicat descendit à 350 syndiqués. Sans doute faut-il voir ici la conséquence d’une mauvaise compréhension de la démarche revendicative de la CGT, en particulier autour de la question de la lutte pour la journée de 8 heures et la question de la grève générale, d’autant que la presse locale, particulièrement réactionnaire, mena une campagne virulente contre la CGT. Par la suite, les effectifs du syndicat remontèrent lentement, pour atteindre les 500 syndiqués en 1909. Ce n’est qu’après remplacement de Rosa Leroy, à la présidence du syndicat, après 1911, qu’ils dépassèrent à nouveau les 600 adhérents, puis les 650 en 1913.

Pendant plus de 10 ans, Rosa Leroy se dépensa sans compter, en s’attachant à ce que le syndicat règle les problèmes du quotidien, et améliore l’hygiène et la sécurité. Il obtint l’indemnisation des accidents du travail dès avant 1900. La nouvelle présidente du syndicat fréquenta assidument les ministères, et participa à de nombreuses délégations fédérales auprès des ministres et des parlementaires ; elle anima de nombreuses grèves, comme en 1898, contre l’augmentation du temps de travail, qui permit finalement de réduire la journée de travail d’une heure, en réduisant l’horaire à 10 heures ; en 1899, contre les amendes et pour faire respecter les ouvrières ; en juin 1902, dans le cadre d’une grève générale à toutes les manufactures, pour combattre les avancements au mérite et les passe droits, contre le harcèlement sexuel que certaines jeunes filles subissaient de la part de certains contremaîtres, et pour obtenir un salaire égal aux hommes pour les femmes. Une crèche, revendiquée dès la création du syndicat, et promise dès 1892, finit par être créée à proximité de la manufacture. En 1905, la durée du travail passa à 9 heures dans les manufactures de tabacs, et à 8 heures en 1912. En 1911, le personnel obtint 6 jours de congés payés, qui furent portés à 12 jours l’année suivante. La "semaine anglaise" fut acquise à partir de l’été 1914, mais le déclenchement de la guerre la remit en cause.

En 1912, âgée de 49 ans, Rosa Leroy passa la main de présidente du syndicat, à Mme Louise Sannier*, qui avait été la trésorière du syndicat au cours de la décennie précédente.

Rosa Leroy s’était mariée le 24 août 1903 à Dieppe, à l’âge de 41 ans à un charpentier de navire de 34 ans, veuf, qui devint le chef du service de nettoiement de la ville de Dieppe à la fin de sa carrière.

En 1906, elle habitait rue du Ravelin, dans l’ile du Pollet, à Dieppe. A son décès elle habitait à proximité, 13 quai Trudaine.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article159093, notice FAMERY-LEROY Estelle, Rosa, dite [LEROY Rosa] par Gilles Pichavant, version mise en ligne le 25 mai 2014, dernière modification le 10 mars 2020.

Par Gilles Pichavant

SOURCES : Arch. Dép. de la Seine-Maritime, cote 1Z225 — La Voix du Peuple, organe de la CGT, juin 1902 — Journal L’Impartial de Dieppe, au Fonds ancien de Dieppe. — État civil de Dieppe. — "Histoire de luttes, histoire de femmes", deux articles de Gilles Pichavant, parus en 2001 dans Le Fil rouge (N° 9 et N° 10), revue de l’IHS-CGT-76. — Le Rappel, 11 juillet 1899.

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