MOUROT Eugène [Sébastien, André, Eugène] [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis]

Par François Fourn, Michel Cordillot, Daniel Cahen

Né le 24 mai 1819 à Lunéville (Meurthe-et-Moselle), mort vers 1870, sans doute dans l’Iowa ; gantier ; combattant de Février 1848, il joua un rôle mal éclairci lors des journées de Juin ; communiste icarien, membre des communautés de Nauvoo et Corning au sein desquelles il exerça d’importantes responsabilités.

Né dans une famille d’artisan mégissier, Eugène perdit son père Jacques Philippe Mourot (1785-1828), officier d’artillerie de Marine, à l’âge de neuf ans. Sa mère, Anne Antoinette Dedénon (1782-1844), mourut beaucoup plus tard après l’avoir accompagné à Paris où elle l’avait placé comme compagnon chez un maître gantier. Son unique sœur Anne Louise (1817-1838) disparut prématurément à Épinal (Vosges), à l’âge de 21 ans.

Il se maria à Paris en 1844 avec Antoinette Oudin (1823-1881), native de Meillerey (Seine-et-Marne). Son premier fils, Eugène Henry (1846-1919), naquit à Paris (voir ce nom).

Rallié au communisme icarien, il collecta des fonds pour les souscriptions lancées par Cabet en 1845-1846. En 1847, il fut l’un des cent cinquante premiers admis dans la société constituée pour organiser le départ en Icarie.

Quand la révolution de février 1848 éclata, Eugène Mourot se signala en combattant sur les barricades et en participant aux négociations qui dissuadèrent les troupes envoyées en renfort de rentrer dans Paris par la barrière de Fontainebleau. Il présida pendant trois semaines du club de la Maison Blanche (dit club de la Réforme). Le 23 juin, il conduisit tous les hommes de son escouade aux barricades, et après avoir forcé la consigne du poste de garde nationale de la barrière de Fontainebleau, il alla combattre jusqu’à la place Maubert. Le 25, il se trouvait sur la barricade de la barrière quand le général Bréa la franchit. Présent dans le Grand Salon où Bréa était retenu, il souffla à celui-ci l’idée de gagner du temps en écrivant une lettre adressée au chef de la colonne qui se présentait pour attaquer la barrière. Cela lui valut d’être maltraité et arrêté plusieurs heures par les insurgés qui le soupçonnaient d’être un mouchard. Il s’échappa lors de l’attaque et rejoignit l’état-major du 11e régiment léger avec qui il participa à l’assaut. Il désigna Henri Daix comme étant celui qui avait commandé le feu contre Bréa. Arrêté par le représentant Deludre comme chef de la barricade de Fontainebleau, il fut transporté, puis finalement gracié en septembre 1849.

Eugène Mourot quitta la France avec son épouse et leur premier fils le 5 septembre 1851 en partant du Havre. Arrivé deux semaines plus tard à La Nouvelle-Orléans (Louisiane), il gagna ensuite la colonie icarienne de Nauvoo (Illinois) où il arriva le 5 novembre. Bien que ne possédant pas l’apport nécessaire, il fut admis au sein de la communauté le 6 mars 1852, alors que Cabet se trouvait encore à Londres. Il demanda la citoyenneté américaine le 30 juillet 1852 et joua rapidement un rôle de premier plan.

En juillet 1854, Eugène Mourot figurait sur la liste des membres de la communauté avec son épouse Antoinette, son fils Henri Eugène et sa fille Louise, née le 20 août 1852. Membre de la gérance, il était chargé de l’agriculture et de l’industrie ; son épouse, brodeuse, était alors employée comme blanchisseuse.

La crise, jusqu’alors larvée, éclata au grand jour le 22 décembre 1855. Ce jour-là, Eugène Mourot combattit la proposition faite par Cabet d’accepter les démissions des gérants Gérard et Marchand qui, eux-mêmes, protestaient contre les projets de réforme de la constitution icarienne tendant à renforcer les pouvoirs du président de la communauté. Cabet obtint 93 voix, mais il put constater à cette occasion que l’opposition prenait une réelle consistance parmi les Icariens puisque 52 membres votèrent contre lui. Le 5 janvier, lors de l’assemblée générale suivante, Mourot prit de nouveau Cabet à partie à propos de la politique menée depuis 1849. Le ton commençait sérieusement à monter entre ceux qui continuaient de soutenir le président et ceux qui contestaient son autorité. Le 3 février 1856, sentant que la situation commençait à lui échapper, Cabet demanda l’ajournement des élections à la gérance, lesquelles se tenaient traditionnellement le jour anniversaire du départ de la première Avant-garde icarienne vers les États-Unis. Eugène Mourot, Gérard et Prudent appelèrent les Icariens à sortir de la salle en signe de protestation contre cette nouvelle violation de la constitution icarienne. Ils furent suivis par 55 Icariens, et douze autres, qui étaient restés à l’intérieur, refusèrent de s’approcher de l’urne que leur tendait le fondateur d’Icarie. Le 28 mars 1856, Mourot fut celui qui déposa sur le bureau de l’assemblée des Icariens le projet de résolution tendant à supprimer le bureau icarien de Paris. Or, c’était sur le budget de ce bureau qu’étaient prélevées les ressources destinées à assurer la subsistance de la femme et la fille de Cabet restées à Paris. Résolu à lui faire payer très cher cet affront, Cabet fit imprimer sur les presses de la communauté une brochure accusatrice intitulée Le Citoyen Mourot a-t-il une mission en Icarie ? Cabet y soutenait que si Mourot n’avait pas figuré parmi les 25 accusés traduits le 15 janvier 1849 devant le deuxième conseil de guerre de Paris pour répondre du meurtre du général Bréa, c’est qu’il était déjà un agent provocateur chargé de pousser les insurgés au crime et de les dénoncer ensuite. Il y soutenait que Mourot était un agent de la police secrète du gouvernement impérial, dépêché « pour entraîner Icarie au précipice ».

Cela n’empêcha pas Eugène Mourot d’être élu le 17 mars 1856 membre de la commission chargée d’examiner le contenu des publications icariennes. Il fut alors désigné par Cabet comme l’un des huit principaux meneurs de l’opposition « rouge » (Lettre à Béluze datée de ce même jour). Dans la nuit de 12 au 13 mai 1856, au terme de laquelle Cabet perdit définitivement le soutien de la majorité des Icariens, Mourot prit sa revanche. À l’aube du 13, il fut élu membre de la commission chargée de dresser l’acte d’accusation contre le président fondateur de la communauté afin d’amener sa déchéance.

Le 4 août, Eugène Mourot fut élu membre de la gérance de la majorité des Icariens et il en devint le président. De son côté, Cabet fit élire une gérance de la minorité, consommant du même coup la rupture entre les deux camps. Le 7 août, Mourot, qui venait de faire interdire l’accès du réfectoire aux partisans de Cabet parce que ces derniers avaient cessé tout travail, fut violemment agressé sous les yeux de Cabet qui ne fit rien pour intervenir. Le 25 septembre 1856, la commission élue le 13 mai rendit ses conclusions ; la sanction proposée, à savoir l’expulsion de Cabet de la communauté, fut votée à l’unanimité des membres de la majorité. Définitivement battus, Cabet et ses partisans quittèrent Nauvoo quelques jours plus tard.

Après leur départ, Eugène Mourot continua d’exercer des responsabilités importantes. En 1857, alors que 239 Icariens vivaient encore à Nauvoo, il exerçait la fonction de directeur du Logement et du Vêtement. Il fit également partie de ceux qui préparèrent la migration progressive vers l’Iowa.

Le 8 septembre 1860, Eugène Mourot fut l’un des signataires de l’acte d’incorporation de la communauté icarienne de Corning (Iowa) et nommé fut membre de la gérance avec le titre de directeur de l’industrie, position qu’il occupa jusqu’en 1869. Il préférera toutefois s’installer avec sa famille à Queen City, une localité proche d’Icarie. Il y restera pratiquement jusqu’à sa mort, enregistrée à Corning en 1870, dans des conditions mystérieuses.

Sa veuve se remaria avec Leoncio Cubbells et sa fille Françoise (1853-1925) épousa Paul Leroux à Corning le 25 décembre 1875.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article159547, notice MOUROT Eugène [Sébastien, André, Eugène] [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis] par François Fourn, Michel Cordillot, Daniel Cahen, version mise en ligne le 6 juin 2014, dernière modification le 11 décembre 2019.

Par François Fourn, Michel Cordillot, Daniel Cahen

SOURCES : Arch. Min. Guerre, A 11 723. — BN, Nafr. 18 152, f. 22 (lettre de Prudent à Cabet) et f. 258 (lettre de Cabet à Béluze datée du 17 mars 1856 : Cabet, qui demandait des renseignements sur Mourot à Béluze, y donne sa version de la biographie de celui qu’il considère comme l’un des assassins du général Bréa). — Jean-Pierre Béluze, Protestation du directeur du Bureau de Paris contre le rapport du cit. Gérard à l’assemblée générale de la Communauté à Nauvoo au sujet de ce Bureau, en date du 12 mars 1856, et contre la proposition du cit. Mourot du 28 mars pour supprimer ce Bureau (document manuscrit daté du 8 juin 1856), BN, Nafr. 18 150, Papiers Cabet, f. 185. — BN, Nafr. 18 152, f. 22 (lettre de Prudent à Béluze ou Cabet, datée du 6 mars 1852) et f. 257 (lettre de Cabet à Béluze datée du 17 mars 1856). — Naturalization Records, Hancock County, Ill. — Colonie icarienne, 26 juillet, 27 septembre 1854. — La Gazette des Tribunaux, 16 et 26 janvier 1856. — É. Cabet, Le Citoyen Mourot a-t-il une mission en Icarie ?, juin 1856, Nauvoo. — Id., Guerre de l’opposition contre le citoyen Cabet, août 1856. — Revue icarienne, n°1, octobre 1856. — Alphonse Lucas, Les Clubs et les clubistes, Paris, Dentu, 1851, p. 197. — Jules Prudhommeaux, Icarie et son fondateur Étienne Cabet, Paris, Cornély & cie, 1907, passim. — Marie Marchand-Ross, Child of Icaria, New York, City Printing Company, 1938, passim. — Jacques Rancière, La Nuit des prolétaires, Paris, Fayard, 1981. — Robert P. Sutton, Les Icariens : The Utopian Dream in Europe and America, Urbana, University of Illinois Press, 1994. — Notes de Robert Sutton et Daniel Cahen.

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