PUJOL Louis, Ferdinand [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis]

Par Michel Cordillot

Né le 5 février 1822 à Saint-Girons (Ariège), mort dans un naufrage en 1866 ; publiciste ; accusé d’avoir poussé les ouvriers à l’insurrection lors des journées de Juin 1848 ; exilé aux États-Unis.

Louis Pujol était le fils d’un tailleur d’habits et le cadet d’une famille nombreuse. Il fit ses études au petit séminaire de Pamiers, mais fut renvoyé du grand séminaire. À la fin de la monarchie de Juillet il fut incorporé (ou s’engagea) aux chasseurs d’Afrique. Il y devint sergent, se signalant à la fois par sa bravoure et par son caractère indiscipliné. Il était au cachot quand survint la révolution de Février ; il en sortit grâce à une ode louangeuse adressée à Lamartine qui lui valut une remise de peine. Peu après, il fut libéré du service militaire.

Louis Pujol quitta Toulouse le 6 mars 1848. Il se disait alors négociant. Il vint demeurer à Paris, en garni, 42, rue de Bourgogne, et entra comme lieutenant aux Ateliers nationaux du XIIe arrdt (ancien), où il fut chargé de la distribution des secours. Ami de Lacambre et de Benjamin Flotte, le cuisinier blanquiste (voir ce nom), il se mêla activement à la politique dans les rangs des ouvriers. Au fil de violents discours, il ne manquait jamais de comparer le peuple au corps brisé et sanglant du Christ.

Membre du bureau du club de Blanqui, la Société Républicaine Centrale, il publia un pamphlet de deux pages intitulé Accusation politique de M. Émile de Girardin, dans lequel il mettait le peuple en garde contre les menaces de la réaction. Il accusait Émile de Girardin d’attenter à la souveraineté du peuple en attaquant ses représentants, et de pousser à la division alors que l’unité était indispensable, voire de préparer une régence. « Autrefois, à Rome, écrivait-il, il n’en fallait pas davantage pour franchir la Roche Tarpéienne. Nous ne chasserons même pas Catilina de nos murs, mais nous le surveillerons de près... »

Le 15 mai, Pujol participa aux côtés de Sobrier et de Blanqui à la manifestation qui força les grilles du Palais-Bourbon et envahit la salle des séances de l’Assemblée constituante. Quelques semaines plus tard, il publia un nouveau pamphlet de deux pages, Prophétie des jours sanglants. Dans cette feuille, distribuée dans les rues de Paris (Alexandre Dumas s’en vit remettre un exemplaire le lundi 19 juin), il ne défendait plus les représentants du peuple qui venaient de faire arrêter Blanqui, Barbès et Albert. Dans un style rappelant à la fois celui de Lamennais et celui de George Sand, il prononçait un réquisitoire contre l’égoïsme et l’ignorance politique des classes supérieures qui avaient laissé s’accumuler les ferments de haine et de désordre. Il prévoyait l’imminence de la guerre civile préparée par « le pouvoir des hommes de sang et d’exploitation », mais, ajoutait-il, « Liberté ! Liberté ! tu sortiras radieuse du sein de la tempête révolutionnaire, comme le soleil qui ramène la sérénité et la fécondité. Les martyrs qui se couvriront de gloire en mourant pour te sauver seront célébrés au pied de tes autels par des chants de triomphe et leurs noms victorieux seront gravés en lettres d’or sur le frontispice du temple de l’immortalité ! »

Pujol contresigna l’affiche de l’Union des Brigadiers intitulée « Les Travailleurs des Ateliers nationaux au citoyen Goudchaux » et ce fut lui qui, en Juin, se chargea de porter les griefs, l’ultimatum et la déclaration de guerre de la classe ouvrière à la Commission du Pouvoir exécutif. Le 22, il fut un des 56 délégués que les ouvriers des Ateliers nationaux, réunis place du Panthéon, désignèrent pour aller prendre contact avec le gouvernement. Il fut le porte-parole de la délégation de cinq ouvriers que Marie accepta de recevoir au nom de la Commission du Pouvoir exécutif. L’explication fut orageuse et se termina après que Pujol eut défié le gouvernement en la personne de Marie.

Peu de temps auparavant, il s’était trouvé au Jardin des Plantes où les ouvriers des Ateliers nationaux volontaires pour le travail en Sologne avaient été convoqués pour se faire inscrire. Le retour par le chemin de fer d’Orléans d’un groupe qui n’avait trouvé en province aucune organisation pour les accueillir provoqua une émotion intense dans ce rassemblement, qui se dirigea alors vers le Panthéon.

Prenant la parole place Saint-Sulpice, Pujol rendit compte aux ouvriers des Ateliers nationaux de sa démarche auprès du ministre et proclama devant ceux qui l’attendaient qu’on les traitait d’esclaves (Marie avait apostrophé les autres délégués, leur disant à propos de Pujol « Êtes-vous donc les esclaves de cet homme ? » ; les délégués ne retinrent que l’insulte du ministre qui les avait traités d’esclaves). Il entraîna un cortège jusqu’à la place du Panthéon, le mena place de la Bastille où il lui fit prêter le serment de combattre plutôt que de partir, puis le ramena le soir place du Panthéon et lui donna rendez-vous pour le lendemain. Plus tard, Pujol tenta de démontrer que son rôle dans l’insurrection de Juin 1848 s’était limité à cela en produisant un témoignage attestant qu’il avait passé toutes ses nuits rue de l’Échiquier où il s’était fait reconduire chez un ami par un caporal de la garde nationale.

Selon une autre version beaucoup plus plausible, Louis Pujol aurait déclaré vers 10 heures du soir, à la lueur des torches, à la foule qu’il haranguait place Saint-Sulpice, que la révolution était à refaire, que de nouvelles barricades étaient nécessaires avant que tous se dispersent aux cris de « Du pain ou du plomb ! Du plomb ou du travail ! » et en jurant de se retrouver au même endroit à l’aube du lendemain. Ce même soir, il semble que la Commission du Pouvoir exécutif ait lancé un mandat d’arrêt contre Pujol. Prévenu, ce dernier alla frapper à la porte d’un de ses anciens maîtres de Pamiers, l’abbé Duclos, et reçut de lui et d’un autre Ariégeois, l’abbé Denis, une somme de cent francs. Il leur promit de passer en Belgique.

En fait, le lendemain vendredi 23 juin, Louis Pujol se trouvait à la tête de la foule énorme qui, bannières des Ateliers nationaux en tête, prit la direction de la Bastille. Là, il s’écria : « Têtes nues ! Citoyens, vous êtes sur la tombe des premiers martyrs de la liberté ; à genoux ! » Puis il poursuivit : « Amis, notre cause est celle de nos pères ; ils portaient écrits sur leurs bannières ces mots : ‘La liberté ou la mort’. » On se mit en marche vers l’Assemblée. Arrivée rue Saint-Denis, la foule s’arrêta, renversa un omnibus, des voitures ; ce fut la première barricade. Pujol y fit le coup de feu. Le bruit courut qu’il avait été tué, le 23 juin, sur la barricade de la porte Saint-Denis. En fait il n’avait été que légèrement blessé. Selon les uns, il fut arrêté la nuit suivante, suivant les autres, il erra dans les rues de Paris jusqu’à la fin de juillet. Arrêté et emprisonné à Sainte-Pélagie, il comparut finalement devant un conseil de guerre qui l’envoya à Belle-Île, puis en Algérie. Il allait être transporté à Cayenne quand, au cours d’un voyage du prince président, sa mère, qui habitait Toulouse (sa sœur, selon d’autres sources) obtint qu’il fût transféré à Toulon. Peu de temps après, il fut amnistié. Garnier-Pagès affirme qu’en juin 1848, Pujol était un agent bonapartiste. Rien ne le prouve, même s’il est certain qu’il y eut des intrigues bonapartistes dans les Journées de Juin et que le vendredi 23 juin, on cria « Vive Barbès ! Vive Blanqui ! vive Poléon ! »

Amnistié, Pujol entra comme employé aux chemins de fer du Midi. En 1853, la police le recherchait pour affiliation à une société secrète. Il put s’enfuir en Espagne. Il donna des leçons à Barcelone et combattit dans les rangs des insurgés. La Junte de Madrid le nomma, de même que le capitaine Delmas, un autre Ariégeois, historiographe national. Ces fonctions furent de courte durée. Il quitta la péninsule avec une Espagnole qu’il avait enlevée à son mari. Il traversa la France, avec le passeport du frère de sa maîtresse, gagna la Belgique, puis Londres.

À Londres, où il rencontra un compatriote proscrit nommé Jean-Marie Balagué, Pujol n’avait que de pauvres moyens d’existence. Il publiait en français des opuscules qu’il vendait lui-même dans les pubs. En 1855, il plaçait un recueil de ses vers intitulé Fables populaires, suivies d’une Satyre (sic) sur la Propriété. Le dernier morceau, dédié à « Madame G. Sand », était intitulé « Le Nouveau Monde ». C’est le récit versifié, indigeste, de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, symbole des terres nouvelles que les apôtres du socialisme de 1848 avaient entrevues à l’horizon. La Satyre sur la Propriété est une longue déclamation :

« Bourgeoisie ! ô vampire à la dent meurtrière,

Qui t’abreuves du sang de la classe ouvrière !

Quand cesseras-tu donc de fouiller en mordant

Aux entrailles du peuple où tu t’engraisses tant ?

...

Mais l’heure enfin viendra, peut-être elle est prochaine,

Où se dressant terrible, avec effort de haine,

La victime en fureur vous brisera les crocs,

Suceurs de l’homme esclave, ô vampires escrocs !

Et, les deux pieds sautant sur votre panse ronde,

Lui fera revomir le sang soustrait au monde ! »

Louis Pujol s’était vraisemblablement fixé à Londres parce que le frère de sa maîtresse y possédait un commerce de vins. La misère se prolongeant, cette femme abandonna Pujol pour aller vivre chez son frère. Pujol obtint alors un emploi régulier au pair dans une pension, puis un préceptorat, dans de modestes conditions, chez un sieur Lévy. Toujours séduisant, il épousa une Anglaise, partit pour l’Écosse, y donna des cours et des leçons, et réussit assez bien, puisqu’il s’y faisait un revenu annuel de 5 à 6 000 francs. En 1858, le couple partit pour New-York où il fonda une pension pour jeunes filles.

Durant la guerre de Sécession, Louis Pujol combattit dans les rangs de l’armée de l’Union, et devint rapidement colonel. Vers la fin de la guerre du Mexique, il se chargea (ou on le chargea) de transporter des armes et des munitions pour les partisans de Juarez. Il s’assura sur la vie, s’embarqua et périt dans un naufrage (1866).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article159562, notice PUJOL Louis, Ferdinand [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis] par Michel Cordillot, version mise en ligne le 6 juin 2014, dernière modification le 25 septembre 2019.

Par Michel Cordillot

ŒUVRES : Outre celles qui a été citées, on relèvera une poésie, Le Triomphe du Peuple ou la République française, Toulouse, impr. de A. Chauvin, 1848, in-8°, 15 pp. (Bibl. Nat., Ye 50263), dont la parution fut annoncée par le Journal de la Librairie du 29 avril.

SOURCES : Arch. Min. Guerre, A 2273. — Arch. PPo., Aa/428. — Le Mois, n°8, 31 juillet 1848. — Abbé H. Duclos, Voyage à travers les Malentendus, Paris, 1877, t. I, p. 121, et II, p. 361-362. — H. Monin, « George Sand et la République de février 1848 », La Révolution française, novembre 1899 à février 1900. — H. Monin, « Notice sur Louis Pujol », La Révolution de 1848, t. 1 n° 4, 1904, et t. IV, n° 23, nov.-déc. 1907. — Charles Schmidt, Les Journées de Juin 1848, Paris, 1926. — Charles Schmidt, Des Ateliers nationaux aux barricades de Juin, Paris, 1948. — Ph. Morère, « Louis Pujol, protagoniste des Journées de Juin 1848 », Bulletin de la Société ariégeoise des Sciences, Lettres et Arts, t. XV, p. 320-321, tome XVI, p. 181-182.

ICONOGRAPHIE : portrait lithographié par P. Bisson, peint en 1849 à Sainte-Pélagie, série « Insurrection de Juin ».

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