HENRY Joseph [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis]

Par Jean Puissant, Michel Cordillot

Né à Graide (Belgique) le 29 avril 1813, mort à Greely Township (Kansas), le 12 octobre 1887 ; marié, puis veuf ; militaire, puis fermier à Patignies ; rationaliste libre-penseur, démocrate, membre de l’AIT ; parti aux États-unis en 1869 en compagnie de quelques sympathisants, il s’installa au Kansas et prit langue avec les socialistes franco-américains tout en gardant des liens avec les socialistes belges.

Fils et frère de petits paysans des Ardennes, région agricole pauvre, Joseph Henry fit carrière dans l’armée, dont il sortit pensionné avec le grade de sergent major. Il se maria en 1851 avec M. P. Genonceaux (1825-1866), fille d’un aubergiste. Ils eurent 4 enfants dont trois filles, nés entre 1852 et 1858.

Joseph Henry était à la tête d’une petite exploitation qui pratiquait la polyculture et l’élevage à Haut-Fayt, tout près de son village natal. Il fut un membre actif de la Société des cultivateurs ardennais de Bièvre (autre village voisin), créée en 1856 par Pierre Joigneaux, alors en exil et qui semble avoir été le premier mentor de Joseph Henry. Celui-ci en devint le secrétaire trésorier et la véritable cheville ouvrière. La société adhéra en 1859 à la Société agricole et forestière de la province de Namur. Elle avait pour objectif de moderniser l’agriculture de la région en diffusant les connaissances et pratiques nouvelles (en matière de semences, d’engrais, de races animales…). Henry fut plusieurs fois primé dans les concours qui ponctuaient l’existence de ces communautés rurales isolées. La société comptait 55 membres, en diminution, en 1861. Des tensions internes se firent jour. Le 22 décembre 1861, lors d’une assemblée générale, Henry fustigea « …un siècle où l’égoïsme et l’indifférence l’emportent sur la solidarité, la fraternité, le dévouement. » Heureusement, il existait des hommes dévoués, « même parmi ceux que les prétendus philanthropes avancés de nos régions qualifient … de rétrogrades. » Dans les semaines qui suivirent, un afflux de membres, parmi lesquels des notables (la présidence fut alors confiée à un propriétaire terrien local appartenant à la noblesse, Félix-Marie-Benoît Cornet de Ways-Ruart), ce qui modifia l’équilibre au sein de l’association et entraîna sa démission (septembre 1862).

Un texte de sa plume paru dans La Tribune du peuple (1er mai 1863) nous apporte quelque éclaircissement sur son engagement. Il mérite d’être cité :

« Je ne fus pas toujours « rouge, incrédule, impie »

Longtemps je vénérai notre bon Pie,

A quarante ans, je lus l’Évangile et Proudhon,

Jean-Jacques, Bernardin, Voltaire et Fénelon

Avec mon ami C(oulon), avec mon frère P(ellering),

J’examinais la foi, les livres, la Prière,

Allons me suis-je dit, cherchons la vérité,

Arrière homme de Dieu, Docteurs, autorité,

Et quoi donc ! Pour savoir tout ce qu’on peut connaître

N’ai-je pas sous la main, Messieurs le meilleur maître ?

La terre que voici, La raison qui est là !... »

(Fragment de son Calepin d’un prolétaire ardennais)

Vers l’âge de 40 ans, Joseph Henry lut donc Proudhon, Rousseau, Voltaire, Fénelon, etc., et son inspiration fut désormais pour l’essentiel rationaliste, anticléricale et antireligieuse. Le 13 août 1860, présenté par Nicolas Coulon, il fut admis à la société bruxelloise d’enterrements civils L’Affranchissement. Dès 1856, il avait envoyé quelques correspondances à l’hebdomadaire publié par ce dernier, Le Prolétaire. En 1861, il adhéra à la société concurrente, Les Solidaires, et collabora désormais à son journal dirigé par Désiré Brismée, La Tribune du peuple, qui allait bientôt devenir l’organe de l’AIT. Il fut vilipendé en chaire par le curé de Gedinne (autre village voisin) et signa désormais « Joseph le persécuté ».

En 1862, en clôture de l’exposition-concours organisée par la section de Bièvre, Henry prononça un toast « au principe d’association, au dévouement, à la fraternité » qui lui valut de sévères critiques. Il démissionna peu après « ne voulant pas que [sa] personne fût cause de discorde ou de scission ».

Il créa la même année à Patignies (encore un village voisin) une Société fraternelle et scientifique, qui adhéra le 27 septembre 1862 à la société Le Peuple pour la démocratie militante, pendant politique des Solidaires dont elle constitua désormais la section ardennaise, avant de devenir section de l’AIT en 1865. Le 26 décembre 1863, cette Société organisa à Patignies un grand meeting qui dura 4 h, et au cours duquel s’affrontèrent démocrates socialistes de la capitale, Brismée, De Paepe, Steens, ainsi que Joseph Henry et notables de la région (notaire, inspecteur de l’enseignement…). Les discours prononcés, édités dans La Tribune du peuple en 1864, réédités ensuite sous forme de brochure, relevaient plus de l’anticléricalisme que du socialisme. Cela traduisait le rapport des forces dans les campagnes ardennaises comme dans le pays, où le pouvoir de l’Église, arcboutée sur les régions rurales, les Flandres surtout, mais aussi les Ardennes, apparaîssait aux yeux de ces premiers militants (depuis les échecs de 1848) comme le principal obstacle au changement social.

Le scandale fut considérable dans la région, où Henry parvint pourtant à réunir autour de lui plusieurs dizaines de paysans, d’artisans ruraux, sa famille en particulier, dont on retrouve les noms au bas de diverses pétitions (aux travailleurs anglais, à propos de l’Irlande), ou souscriptions (Vésinier, insurrection polonaise...). La Société, ou Cercle, avait pour objectif « ...l’amélioration matérielle, intellectuelle et morale de chacun de ses membres et de la société humaine en général. » Les réunions étaient consacrées aux questions philosophiques, religieuses, scientifiques et morales, mais aussi agricoles. Elles s’appuyaient sur une bibliothèque de 200 ouvrages. Henry, qui s’était affilié à la Ligue de l’enseignement de Bruxelles, lui demanda à plusieurs reprises en 1866-1867 des subsides pour la bibliothèque ou des dons en nature « atlas, mappemonde…afin de permettre aux petits cultivateurs de s’éclairer, de s’instruire, de se soustraire aux préjugés et aux superstitions qui règnent dans nos campagnes. »

Composée principalement de petits paysans, la section de Patignies fut la seule section rurale membre de l’AIT. Henry participa au congrès de Bruxelles en septembre 1868. Il y expliqua que les cultivateurs étaient plus malheureux que les ouvriers des villes. Il dénonça le prêtre et l’instituteur (inculte et catholique) qui étaient « les deux fléaux dont il faut se débarrasser. » La seule solution résidait « dans une grande migration des peuples en Amérique ». En septembre 1869, le Cercle envoya une adresse au congrès de Bâle de l’AIT pour y réitérer sa conviction quant à la nécessité de promouvoir l’émigration de masse vers l’Amérique.

La mort de sa femme, qui suscita, avec les circonstances évoquées plus haut, l’ire de ses beaux-parents, semble avoir été un élément déclencheur de son propre départ en Amérique. En 1869 ou 1870, il gagna le Kansas avec ses 4 enfants pour s’installer comme fermier, s’adonner à la botanique qui le passionnait, et y fonder une colonie agricole socialiste. Il était accompagné de quelques familles (on sait que 4 d’entre elles quittèrent Haut-Fays à la même époque), soit sans doute une vingtaine de personnes, et non cent comme l’évoqua ultérieurement César De Paepe. Les listes de ses compagnons n’ont en effet pas dépassé la trentaine de noms.

En janvier 1872, Joseph Henry se trouvait à Salinas (Kansas), en compagnie d’une poignée de socialistes disséminés dans les environs de la ville. Il(s) recherchai(en)t alors par l’intermédiaire d’Hermann Jung, membre du Conseil général de l’AIT à Londres, un journal qui soit véritablement socialiste. Peu après Joseph Henry prit langue avec le Socialiste. Il organisa avec ses amis une collecte à Salinas au bénéfice des veuves et des orphelins des combattants de la Commune de Paris qui produisit 11 dollars 05 et à laquelle, chose suffisamment rare pour être notée, un certain nombre d’Américains de souche semblent avoir apporté leur obole.

Joseph Henry resta durant plusieurs années en contact avec les socialistes francophones par l’intermédiaire du Bulletin et prit également langue avec les Icariens. À Salinas, il continua de s’occuper de botanique et de rationalisme. Il collabora au Mirror of Progress de Kansas City, y tenant une chronique des enterrements civils qui se déroulaient dans le monde entier. Par l’intermédiaire de De Paepe, avec qui il était resté en contact, il demanda aux rationalistes de tous les pays présents au Congrès international des libres-penseurs d’Anvers en 1885 de lui fournir de la documentation à ce sujet. Il utilisa ces renseignements pour rédiger une série d’Essays on Death and Funerals. Le journal d’Édouard David, La Torpille, accusa réception des deux premiers fascicules en février 1886 en disant que « ces brochures [étaient] un point d’appui pour terrasser le bigotisme idiot. »

Joseph Henry mourut à Greely Township (Kansas), le 12 octobre 1887, à l’âge de 74 ans. César De Paepe annonça son décès en Belgique et signa les nécrologie parues dans Le Peuple et La Société nouvelle nouvelle. Il y soulignait l’exceptionnalité de ce groupe de paysans « tous franchement communistes et athées » qui avaient voté en faveur de la collectivisation des terres au congrès de Bruxelles, et concluait en disant de Joesph Henry : « Lui aussi fut un digne serviteur de l’humanité. » (La Société nouvelle, XXV, novembre 1887).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article159573, notice HENRY Joseph [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis] par Jean Puissant, Michel Cordillot, version mise en ligne le 6 juin 2014, dernière modification le 7 juin 2014.

Par Jean Puissant, Michel Cordillot

ŒUVRE : Outre ses Essays déjà cités, Joseph Henry fut un collaborateur prolixe de toute une série de journaux incluant Le Prolétaire, La Tribune des peuples, Le Mirabeau et Le Devoir.

SOURCES : Lettre de Joseph Henry à Hermann Jung, 28 janvier 1872. — Le Socialiste, 6 avril 1873. — Bulletin de l’Union républicaine, 18 septembre, 18 octobre 1875, 16 janvier, 18 février 1876. — L’Étoile du Kansas, 1er avril, 1er octobre 1875. La Torpille, février 1886. — Le Peuple, 23 novembre 1887. — Jacques Freymond (dir.), La Première Internationale. Recueil de documents, Genève, Droz, vol. 1, 1962, p. 252-53. — Jean Puissant, « Un agriculteur ardennais libre-penseur et socialiste », La Belgique rurale du Moyen-Age à nos jours. Mélanges offerts à J.-J. Hoebanx, Bruxelles, 1985, p. 371-379.

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