CHABANNE Henri (ou CHABANNES), dit Combattant, dit Nivernais-Noble-Coeur [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis]

Par Michel Cordillot

Né le 27 mars 1828 à Pouilly-sur-Loire (Nièvre), mort après 1886. Tonnelier et compagnon du Devoir de Liberté. Considéré comme l’un des chefs de la Marianne dans la Nièvre ; déporté à l’ïle-du-Diable ; évadé et réfugié aux Etats-Unis, de retour en France en 1860 après l’amnistie générale. Sympathisant actif de la Commune de Paris, il se vit de nouveau contraint de s’exiler aux États-Unis.

Orphelin à 7 ans, Chabanne apprit le métier de tonnelier qu’il trouvait « bien fatiguant » et, à 15 ans, il entreprit son Tour de France sous le nom de « Nivernais-Noble-Coeur ». Il se maria pour fuir sa belle-mère et partit travailler à Cognac, La Rochelle (Charente-Inférieure), où il était en décembre 1854, puis dans la banlieue parisienne. Plusieurs fois inquiété pour complot, il fut un des principaux agitateurs républicains rouges, le réorganisateur ou l’organisateur, avec ses frères, de la Marianne dans les cantons de Pouilly, de Cosne et de La Charité (Nièvre).

À Paris, il avait fait la connaissance de Stanislas Baffet et de Jean Vielle. Entre décembre 1854 et février 1855, Chabanne était venu en personne à Pouilly voir les progrès de la propagande républicaine socialiste de la Marianne. L’effervescence, en février, dans les hameaux des Loges et de Charenton de la commune de Pouilly-sur-Loire (Nièvre) fut pour l’autorité locale une occasion d’exploiter contre lui les faits réels en les grossissant un peu. Il s’agissait en particulier de rattacher ce qui se passait dans la Nièvre à ce qui se passait à Paris. On arrêta ses deux frères, on lança un mandat d’arrêt contre lui, et l’on perquisitionna chez sa belle-mère. Le 6 avril 1855, le procureur général de Bourges expliquait au préfet de la Nièvre les raisons qui justifiaient le transfert des dossiers à Paris.

Henri Chabannes fut donc impliqué à Paris, où il avait été arrêté le 2 avril 1855, dans le procès de la Jeune Montagne. On lut à l’audience des documents concernant les Marianneux de la Nièvre, et la famille Chabanne en particulier : des vers de Henri, datés de juillet 1854, dédiés à l’empereur et présentés comme appelant au régicide :

De nos larmes de sang, tu te fais un breuvage

Tu rêves l’esclavage,

La douleur, l’infamie d’un peuple gémissant.

Mais du lion rugissant,

Nous cherchons l’audace et nous verrons encore

Si ta chair pourra fuir sa gueule qui dévore.

Allons, tyran affreux, bientôt nous réglerons.

Pense bien à ta dette, nous la réclamerons.

......................................................

Entends-tu bien, infâme, c’est le tocsin qui sonne !

De la correspondance d’Henri Chabanne, le procureur retint une lettre, datée de Périgueux, envoyée par un certain Lambraye, qui annonçait qu’il avait fait des prosélytes pour « la Sublime Société philosophique universelle » ; une autre qui contenait des « appels violents à l’insurrection », des diatribes « contre la tyrannie et les tyrans », et qui invoquait Barbès, Mazzini, Kossuth et Garibaldi, avant de placer la future insurrection « sous la protection divine » ; une troisième, signée Pierre Gruin, qui parlait des compagnonnages et précédait l’envoi d’un ouvrage sur les « sociétés de compagnonnage dites Cayennes », dont il existait une filiale à Cognac.

Cette dernière lettre permet de poser la question : Henri Chabanne, dont les déplacements comme ouvrier tonnelier ressemblaient à un début de Tour de France, était-il déjà, ou s’apprêtait-il à devenir compagnon ?

D’autres allégations du procès étaient sujettes à caution : « Il y aurait eu », entreposées chez un frère de Chabanne, épicier à Pouilly, ignoré des sources archivistiques de Nevers, des armes et des munitions ; la mère Chabanne aurait fabriqué de la poudre.

Une chose cependant devenait claire : les activités d’Henri Chabanne et de ses frères, jusqu’à l’entrée dans la Marianne d’un de leurs cousins, Millet, grenadier de la Garde impériale, qui avait réussi à ne pas partir pour la Crimée, avaient été découvertes par suite des aveux de Chrysostome Rabereau, incarcéré à Pouilly lequel avait en outre révélé que 400 affiliés nivernais avaient versé chacun 1 franc de cotisation pour le « Comité central européen » de Londres, et finalement permis au magistrat de lancer vingt-six mandats d’arrêt.

Le 4 août 1855, Henri Chabanne fut condamné, par la 6e chambre correctionnelle de la Seine, à deux ans de prison, 100 francs d’amende et cinq ans d’interdiction de séjour, puis, le 29 août, à quatre ans de prison, 100 francs d’amende, et, aux dépens solidairement. Il fut interné à Loos, puis déporté en décembre en Guyane, à l’île du Diable.

À peine arrivé, il travailla activement avec son ami Carpeza* à mettre à exécution leur projet d’évasion. Ayant réussi à préparer une embarcation de fortune, il s’évada le 12 août 1856 avec six compagnons et parvint à aborder la Guyane hollandaise au terme d’un éprouvant voyage. De là, il embarqua le 1er novembre sur le vapeur qui devait le mener vingt jours plus tard à Baltimore (Maryland) avec Carpeza. Le soir même, après avoir reçu du président de la société française locale la somme de vingt-cinq frans et une lettre de recommandation, les deux hommes repartaient pour New York, où ils arrivèrent le 26 novembre. Ils se rendirent aussitôt au domicile de Victor Baron*, dont ils avaient obtenu l’adresse. Peu après fêtés et aidés financièrement par la communauté des réfugiés français des Etats-Unis, les deux hommes se séparèrent pour vivre chacun leur vie. Pour sa part, Chabanne trouva rapidement un emploi à New York comme tonnelier chez un distillateur nommé d’Homergue. Puis début novembre 1858, il partit dans le Tennessee, afin d’y rejoindre Victor Baron qui s’y était installé un an auparavant pour cultiver un domaine de 24 hectares. Parallèlement, il s’établit dans la ville proche de Nashville en qualité de fabricant de barils. Il connut alors une réussite financière certaine (« l’or me vient à pleines mains » écrivait-il dans une lettre en date du 24 juillet 1859 adressée à son épouse — non sans quelques exagérations sans doute vu les difficultés financières qu’il dut surmonter lors de son retour en France un an plus tard) et, se languissant de sa femme et de sa fille Léonie, alors âgée de 6 ans, il les invita à venir le rejoindre. Mais l’annonce de la promulgation de l’amnistie bouleversa ses plans, et il décida finalement de rentrer en France en 1860. Après un rapide passage dans la Nièvre pour voir sa famille, il partit rejoindre sa femme et sa fille, qui se trouvaient à La Rochelle.

Revenu à Pouilly en 1861, et toujours tonnelier, il était inscrit sur la liste des « hommes dangereux de l’arrondissement de Cosne ». Il tenta de créer une coopérative de consommation et fonda une association pour mieux répartir la fortune publique.

En mars 1862, il faisait l’objet d’une surveillance policière, au moment où les autorités de la Nièvre apprirent la nouvelle de l’arrestation de Miot à Paris.

Cette année-là, Chabanne publia son récit Évasion de l’île du Diable (in-8°, 176 pages). Il autoédita la suite de ses réflexions sur la classe ouvrière et le compagnonnage sous la forme d’une autobiographie : Guerre à l’ignorance..., préfacée par Françoise Guez, sa femme. Vinrent ensuite : Un Palais du Compagnonnage et la suppression du chômage sur le Tour de France, en 1868 ; des chansons, en 1870, dont une consacrée au « Palais du Compagnonnage », projet grandiose qui tenait à cœur à son auteur devenu son propre éditeur. En 1864, il figura au nombre des actionnaires-fondateurs du journal L’Association, bulletin international des sociétés coopératives.

En 1871, pendant la Commune de Paris, Chabanne eut encore une activité importante. Il habitait alors, rue d’Orléans, n° 14, à Bercy, XIIe arr. Il appartint au comité de la XIIe légion de la Garde nationale qui recommanda de voter pour Varlin, Fruneau, Géresme et Theisz aux élections du 26 mars 1871 à la Commune de Paris. Tous les quatre furent élus ; seul Géresme n’appartenait pas à l’Internationale. Il fut également un des animateurs du groupe des originaires de la Nièvre favorable à la Commune de Paris. Enfin, délégué compagnon, il participa aux côtés des francs-maçons parisiens à la manifestation du 29 avril 1871 en faveur de la Commune de Paris et contresigna l’appel du 5 mai.

Condamné après la Commune, Chabanne parvint à quitter Paris, et à regagner les États-Unis. Il s’installa à New York, où il adhéra à la Société des Réfugiés de la Commune. Il prit part, le 30 mars 1876, à la réunion qui se tint à Husch’s Hall, 123 Houston Street, sous la présidence de Fondeville. Après avoir examiné les accusations portées contre les frères Gustave et Élie May, les présents décidèrent de les exclure définitivement de la Société des réfugiés. Il habitait à cette date 68 Amity street, avant de s’installer l’année suivante 68 W 3e rue.

Durant cette même période, Chabanne s’affairait à mettre sur pied une communauté socialiste baptisée « la France nouvelle, colonie intercontinentale agricole et industrielle, au capital de 1 000 000 F à souscrire » qui se réclamait des objectifs suivants : Décentralisation – sol libre – atelier libre – foyer libre – solidarité – justice. Il prévoyait d’acheter 1500 ha de terrain et d’y installer 100 familles. Le comité directeur du projet était composé de H. Chabanne, A. Berjot, Bonnetat, Nicolas Chapuis, A. Commino et D. Moulin. En sa qualité de secrétaire, Henri Chabanne contacta à New York diverses personnalités pour le demander appuis et financements, parmi lesquels le président de la société française de bienfaisance, le maire, Smith Ely, le Révérend Beecher ; il s’adressa également au Congrès des États-Unis. N’ayant pu obtenir les soutiens escomptés, il partit en 1878 avec sa famille pour Cincinnati (Ohio), afin de se rapprocher de l’Ouest où il espérait pouvoir trouver des terres bon marché. Il parvint à regrouper une trentaine de familles autour de son projet (auquel plusieurs articles de la presse locale firent écho), il visita des terres et signa en 1879 des contrats provisoires dans la région de Sommerset (comté de Pulaski) au Kentucky ; il rédigea un opuscule contenant les statuts de la colonie et prit contact avec l’association new-yorkaise Cooperative Colony Aid Association. Après un échange de correspondance avec Joshua K. Ingalls, ancien membre de l’Internationale qui en était le secrétaire, il se vit de nouveau refuser toute aide financière. Tombé malade, il décida de regagner New York à la fin de l’année pour se soigner, mais sans renoncer puisque dès le printemps 1880 il avait constitué une nouvelle équipe chargée de relancer le projet de colonie. Il semble que le refus de l’Union des sociétés françaises de New York de lui accorder les financements une nouvelle fois demandés, refus qui lui fut signifié par le secrétaire de cette organisation Élie May (dont il avait voté l’exclusion de la Société des Réfugiés !) en septembre 1881, ait scellé son renoncement définitif.

Henri Chabanne donna un récit de ses efforts avortés en 1883, dans le volume qu’il fit paraître sous le titre L’Organisation du travail, nouvelle architecture sociale, et dans lequel sont reproduits de nombreux documents.

Il résidait toujours à New York en 1886, date à laquelle il fit paraître ce qui semble avoir été son ultime ouvrage, Amour, travail, liberté, poésies.

Contrairement à son frère Louis, Henri Chabanne ne déposa pas de demande de pension dans le cadre de la loi de réparation nationale de 1881.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article159741, notice CHABANNE Henri (ou CHABANNES), dit Combattant, dit Nivernais-Noble-Coeur [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis] par Michel Cordillot, version mise en ligne le 10 juin 2014, dernière modification le 8 mai 2021.

Par Michel Cordillot

ŒUVRES : Évasion de l’Île du Diable (Guyane française). Paris, Agricol Perdiguier, Pouilly-sur-Loire, chez l’auteur, 1862. In-8, 176 p. — Guerre à l’ignorance, l’auteur, Pouilly-sur-Loire, 1867. In-18, 263 p. — Un Palais au compagnonnage et suppression du chômage sur le Tour de France, Pouilly-sur-Loire, l’auteur, 1868. In-12, 20 p. — Aux Compagnons de tous les devoirs. 4 chansons compagnonniques, par H. Chabanne dit Nivernais-noble-cœur, Bercy-Paris, l’auteur, 1870. In-8, 8 p. — Les Détenus politiques à l’Île du Diable, 2e éd., Paris, Décembre-Alonnier, 1870. In-12, (4), 296 p. — L’Organisation du travail, nouvelle architecture sociale, Paris, librairie Baillière et Messager éditeurs, 1883. In-12, 283 p. — Amour, travail, liberté, poésies par H. Chabanne, Paris, M. Décembre, New York, l’auteur, 1886. In-18, XLIV, 192 p.

SOURCES : Arch. Dép. Nièvre, État civil ; série M, liasse Police générale, Événements politiques de Cosne et de Pouilly, 1855, et liasse Sûreté publique, Menées politiques, Hommes dangereux, 1852-1869. — Arch. Nat., BB 30/410, P. 1178 et /413, P. 1246. — Arch. PPo., Ba/429. — L’Association, n° 1 (novembre 1864), p. 20. — Note de B. de Gauléjac.

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