BENBAHMED Mostepha [Dictionnaire Algérie]

Par Gilles Morin, Pierre Montoy

Né le 12 janvier 1899 à Bône (aujourd’hui Annaba en Algérie), mort le 9 mars 1978 ; avocat ; député socialiste de Constantine (1951-1956) ; président de la Cour suprême de l’Algérie indépendante.

Mostepha Benbahmed était issu d’une vieille famille de Constantine, en liaison avec les autorités françaises de longue date : il était petit-fils de Bahmed Ali « Khalifa », Bey de Constantine, fait commandeur de la Légion d’honneur par Napoléon III pour « services rendus à la France » et fils d’un magistrat musulman (Cadi). Après ses études secondaires faites en France, il obtint son baccalauréat et une licence de droit à l’Université d’Alger et, en 1925, il exerça comme avocat à Guelma, dans le Constantinois. Il ne fit pas de service militaire

Mostepha Benbahmed participa à la vie politique locale et adhéra à la SFIO en 1927 semble-t-il. Deux ans plus tard, il fut élu conseiller municipal de Guelma et conserva cette fonction jusqu’en 1935.

Membre du comité directeur de « Combat Outre-Mer », section d’Algérie, en 1943-1944, Benbahmed se présenta comme socialiste SFIO en troisième place (derrière Mohamed Boumali et Larbi Tahrat) sur la liste d’Union socialiste et démocratique musulmane, lors des élections aux deux Constituantes, dans le deuxième collège, dit des « non citoyens » ou des Français-musulmans, du département de Constantine. En octobre 1945, en l’absence de candidats du Manifeste algérien, avec 58 637 voix sur 293 083 exprimés (et 586 322 inscrits), la liste obtint un élu. En juin 1946, Ferhat Abbas put se présenter et conduire la liste de l’UDMA du Constantinois. Aussi, les résultats électoraux de la SFIO et des communistes s’effondrèrent : la liste SFIO conduite par Benbahmed n’obtint que 13 867 suffrages, sur 289 668 exprimés. Il échoua de même à l’élection au Conseil de la République en novembre 1948.

En juin 1951, Mostepha Benbahmed fut élu député du 2e collège à Constantine, toujours sous l’étiquette SFIO, mais en figurant en deuxième position de la liste des Républicains indépendants (Dr. Bendjelloul), obtenant 109 638 suffrages sur 147 232 exprimés. La profession de foi revendiquait « une égalité pure et simple des personnes ». Il appartint à diverses commissions, notamment la commission de la justice et de la législation et la commission chargée de proposer des grâces amnistiantes en Algérie. Deux mois après son élection, il déposa à ce propos une proposition de loi tendant à amnistier toute personne poursuivie ou condamnée en vertu de délits à caractères politiques en Algérie. Il fut désigné comme juge à la Haute Cour de justice. Le député de Constantine fit des interventions publiques remarquées, toujours sur l’Afrique du Nord. En octobre 1953, il déposa une demande d’interpellation sur les événements du Maroc

Toujours en 1951, il fut élu conseiller général en octobre. Il semble avoir alors défendu des positions fédéralistes.

Après les événements de la Toussaint 1954, Benbahmed se trouva rapidement en situation difficile : il défendait les thèses de l’intégration et de l’assimilation, mais s’inquiéta de la politique de répression menée. Il intervint dans les trois grands débats parlementaires des 12 novembre, 18 décembre et 2 février 1955. Dans un premier temps, il vota pour le gouvernement de Pierre Mendès France et approuva ses déclarations, ainsi que celles de François Mitterrand, dans lesquelles il voyait « d’excellentes choses ». Il incrimina la politique des gouvernements précédents sur la Tunisie et l’Algérie, alors que « l’Islam constitue une immense caisse de résonance où tout ce qui se passe chez les voisins est répercuté chez soi ». Aussi, s’il conforta l’argumentation du président du Conseil sur les « encouragements extérieurs à la rébellion », il relativisa cette responsabilité en estimant que cette exploitation « par nos adversaires » n’était pas étonnante, alors qu’avait été ainsi allumé « l’incendie à droite et l’incendie à gauche ». Il jugeait que les radios anglaises et américaines étaient aussi coupables que la radio égyptienne et, à propos de cette dernière, estimait « C’est sa politique. Nous n’avons qu’à faire la nôtre », revendiquant de voir les Algériens traités comme des Français sur le plan politique et pour la jeunesse de rouvrir « les portes de l’espoir qui lui sont fermées ». Il prit immédiatement ses distances avec le gouvernement Edgar Faure et vota contre la loi établissant l’état d’urgence en Algérie le 31 mars 1955.

Après l’éclatement de l’insurrection du Constantinois, Mostepha Benbahmed déposa deux demandes d’interpellation à l’Assemblée et dans la discussion qui suivit en juin 1955, puis lors du débat du projet de loi prorogeant l’état d’urgence les 28 et 29 juillet, il dénonça ouvertement l’usage de la torture et l’atmosphère empoisonnée créée par la peur. Sans être aussi prolixe que ses collègues communistes qui citaient de longues lettres de victimes des tortures, il évoquait les supplices de la baignoire, du tuyau d’eau, du goulot de bouteille ; il fit sensation lorsqu’il s’exclama : « Je puis vous affirmer que mes coreligionnaires du bled qui ne parlent pas français savent maintenant ce qu’est l’électricité. » Néanmoins, il semble avoir été personnellement visé lors du soulèvement organisé par le FLN dans le Constantinois en août 1955. Il tint un discours semblable au congrès de la SFIO à Asnières début juillet. Logiquement, il refusa la confiance au gouvernement Edgar Faure le 29 novembre 1955.

Les élections de 1956 étant reportées pour l’Algérie, Mostepha Benbahmed ne put se représenter aux élections du 2 janvier.

Après le soulèvement de la population européenne, le 6 février 1956, Mostepha Benbahmed rencontra Guy Mollet à Alger, le lendemain, en tant que représentant du deuxième collège. Il exprima son « amertume des manifestations d’hier et de la démission du général Catroux » et ajouta, selon Franc-Tireur : « Nous considérons que cette démission porte un coup assez dur à la confiance qui commençait à renaître à la suite de la déclaration d’investiture ». Il insista sur la nécessité de mettre en place des solutions politiques et de ne pas se contenter de réformes sociales et économiques.

Début avril, avec trois autres élus ou anciens élus, il adressa une lettre à la direction et à des responsables socialistes (Marceau Pivert, Daniel Mayer et Robert Lacoste, ministre de l’Algérie). Puis, ses mises en garde n’ayant pas été entendues en dépit d’une discussion animée à propos de ce courrier au comité directeur, le 11, sa lettre fut rendue publique dans L’Express du 20 avril, à un moment où se multipliaient des saisies de journaux. L’ancien député socialiste accusa les ministres et le comité directeur de « transgresser délibérément » les décisions du congrès extraordinaire de janvier 1956 et menaça de se désolidariser publiquement d’une « politique insensée qui discréditerait à jamais le parti et ses hommes ». Il réclama la constitution d’une commission d’enquête du parti. À la demande du groupe, Benbahmed s’expliqua devant lui. Les termes qu’il employa furent accablants : « Il n’est plus question, aujourd’hui, de pacification, ni même de répression aveugle, c’est pratiquement l’extermination qui s’abat sur les malheureuses populations musulmanes du Constantinois et de la Kabylie, dont la majorité faisait encore confiance au Parti socialiste et à la France Républicaine. »

Selon Depreux*, son audition fit une forte impression. Sur la demande des députés, Robert Lacoste dut venir justifier sa politique devant une assemblée regroupant les parlementaires et les membres du Comité directeur, le 25 avril.

Mostepha Benbahmed fit au congrès socialiste de Lille, juin 1956, un des discours les plus suivis. Il y dénonça les excès du service d’ordre et affirma que, comme Galilée, il ne pouvait nier ce qui existait : la conscience nationale algérienne. Fait exceptionnel, dix minutes supplémentaires lui furent accordées à l’unanimité pour terminer son développement. Lamine Gueye, président de séance, évoqua « le silence quasi religieux » à son écoute. En 1956, il démissionna de tous ses mandats, rejoignit le FLN l’année suivante et fut président du Croissant rouge algérien à Tunis, à partir de 1958.

Après l’indépendance, il fut nommé président du Tribunal de grande instance de Annaba et, en 1964, il devint président de Chambre à la Cour suprême d’Alger. En 1971, il devint Premier président de cette institution et occupa ce poste jusqu’à sa mort survenue à Alger en mars 1978.

Mostepha Benbahmed s’était marié le 7 novembre 1957, avec Bibia Benbahmed.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article16211, notice BENBAHMED Mostepha [Dictionnaire Algérie] par Gilles Morin, Pierre Montoy, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 11 janvier 2021.

Par Gilles Morin, Pierre Montoy

SOURCES : Arch. Nat., F/1a/3233. F/1cII/126. — Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Le Monde, 17 mars 1978. — Dictionnaire des Parlementaires français, 1945-1958, La Documentation française.— Gilles Morin, L’Opposition socialiste à la guerre d’Algérie et le Parti socialiste autonome (1954-1960), thèse d’histoire, Paris I, 1992.

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