SAGNES Jean, Fernand, Félix

Par Hélène Chaubin

Né le 5 avril 1938 à Saint-Thibéry (Hérault) ; historien, professeur au lycée de Prades (Pyrénées-Orientales) puis à l’Université de Perpignan (Pyrénées-Orientales) ; président de l’Université de Perpignan de 1992 à 1997 ; membre de l’Union des étudiants communistes de Montpellier en 1961-1963 et du Parti communiste français de 1963 à 1983 (cellules des lycées de Prades et de l’université de Perpignan) ; militant du SNES-SUP.

Jean Sagnes à Montpellier en février 2012
Jean Sagnes à Montpellier en février 2012

Les parents de Jean Sagnes étaient instituteurs. Son père, Joseph, était né en 1911 dans une famille de Frontignan d’un père ouvrier et d’une mère couturière à domicile ; cette famille était de culture catholique et royaliste mais Joseph rompit avec cette tradition pendant son passage à l’École normale d’instituteurs. Sans se réclamer d’aucune appartenance politique partisane, il se disait homme de gauche, attaché au principe de laïcité. La mère de Jean Sagnes, Marguerite Soulié, née en 1912 à Saint-Thibéry était également institutrice et issue d’une famille d’ouvriers ; sa mère également couturière à domicile, son père ouvrier agricole et, avant la Première Guerre mondiale, deuxième adjoint au maire de Saint-Thibéry. Il fut tué en 1916 lors des combats sur la Somme. Les premiers souvenirs d’enfance de Jean Sagnes sont à Villeveyrac où ses parents furent en poste jusqu’en septembre 1948 puis à Agde où naquit son frère Alain en décembre de la même année. Joseph Sagnes, fait prisonnier en 1940, n’était revenu qu’en mai 1945. Villeveyrac était alors au cœur du « Midi blanc ». Royalisme et catholicisme très majoritaires structuraient l’identité villageoise. Aussi les instituteurs proches des « Amis de l’école laïque » avaient-ils, selon l’expression de Jean Sagnes, « une mentalité d’assiégés ». Quand on célébrait le 14 juillet, la municipalité ne pavoisait pas, mais on voyait des drapeaux tricolores aux fenêtres des républicains. Les parents de Jean Sagnes, défilaient le 14 juillet avec les républicains derrière deux drapeaux rouges, ceux des socialistes et des communistes, au son de l’Internationale. Après la Libération de 1944, on lisait à la maison Le Canard enchaîné et La Voix de la Patrie quotidien fondé par le Front national, mouvement résistant à dominante communiste. À la Libération La Voix de la Patrie s’était installée dans les locaux du Petit Méridional, journal d’origine radicale, désormais interdit pour avoir paru durant l’occupation : il y avait dans ses rangs des journalistes communistes et d’autres de sensibilité radicale, anciens résistant venus du Petit Méridional. Roger Thérond, le futur directeur de Paris-Match y fut journaliste en 1945. L’autre quotidien de l’époque était le Midi Libre créé par le Mouvement de libération nationale dans les anciens locaux de L’Éclair, journal royaliste et catholique, désormais interdit. Le Midi Libre regroupait des journalistes de sensibilité socialiste et des journalistes venant de L’Éclair qui pouvaient faire état de faits de Résistance. Le père de Jean Sagnes préférait La Voix de la Patrie au Midi Libre car il l’estimait plus laïque. L’intérêt de Jean Sagnes pour la presse écrite fut éveillé dès son enfance.

Après des études secondaires au collège d’Agde de 1949 à 1957, Jean Sagnes entra à la faculté des lettres de Montpellier et poursuivit des études d’histoire. Quand Jean Sagnes intégra les IPES au terme de cette première année d’université, il adhéra au SNES dont il fut le secrétaire au niveau des deux facultés des lettres et des sciences. La question majeure de ces années était la poursuite de la guerre d’Algérie. C’était le temps des déchirures. À Montpellier, le bureau de l’UNEF appartenait à la fraction « Algérie française ». Lors de son congrès de Pâques 1957, l’UNEF se scinda en deux fractions qui se déclarèrent pour ou contre l’Algérie française ; cinq délégations, dont celle de Montpellier quittèrent l’UNEF dont la majorité se déclarait anticolonialiste. Le syndicalisme étudiant était alors très réactif alors que jusqu’en 1954, il avait été peu politisé. Aux élections de novembre 1958 Jean Sagnes figura sur la liste de tendance UNEF qui l’emporta contre une liste Algérie Française pour devenir la corpo des lettres (organisme élu chaque année au sein de la faculté pour représenter la communauté étudiante auprès du doyen). Solange Perrot, avec qui il se maria le 28 décembre 1959 à Six-Fours-les-Plages (Var), en fut membre elle aussi ; parmi les présidents, il y eut Jean- Claude Roure, futur préfet de région, et Guy Hermier, futur député communiste de Marseille et vice-président de l’Assemblée Nationale. En raison de la radicalisation des opinions face au problème algérien, Montpellier vécut de 1957 à 1962 dans une atmosphère de guerre civile surtout lors des grands événements comme le 13 mai 1958, la journée des barricades puis les actions de l’OAS dans cette ville qui fut la plus plastiquée de France. L’opposition à la guerre d’Algérie puis à l’extrême droite absorba l’essentiel des forces militantes des corpo des lettres et des sciences. Les manifestations rythmaient les années universitaires. Plusieurs professeurs d’université donnaient l’exemple comme les communistes Henri Weber, Ernest et Jean-Pierre Kahane*, Jacques Roux* ou encore Emmanuel Leroy-Ladurie*, du PSU, qui marchait en tête des manifestations avec Guy Hermier*. Dans le milieu étudiant opposé à la guerre d’Algérie et sensible aux mouvements révolutionnaires dans le monde, du Cuba de Fidel Castro au Congo de Lumumba, cohabitaient deux tendances non antagonistes celle des communistes et celle des chrétiens de gauche. Les socialistes y étaient inconnus tellement le retournement de Guy Mollet en février 1956 et l’attitude de leur parti face à la guerre d’Algérie était réprouvée. Jean et Solange Sagnes furent d’abord attirés par le courant « progressiste » de Pierre Cot* dont ils lisaient régulièrement la revue Horizons et Les Cahiers Internationaux. La revue de l’opposition interne au parti communiste Voies Nouvelles, où écrivaient sans esprit polémique Louis Gernet et Marcel Prenant, contribua aussi à un rapprochement avec le parti communiste qui, à Montpellier, grâce à ses contingents ouvriers apparaissait comme la seule force antifasciste organisée et efficace. La revue La Pensée, périodique marxiste créé en 1939 par Paul Langevin*, qui se présentait comme la revue du « rationalisme moderne », et La Nouvelle Critique jouèrent aussi un rôle dans l’évolution politique de Jean et Solange Sagnes qui adhérèrent en 1961 à l’Union des étudiants communistes. L’UEC à Montpellier agissait en plein accord avec le PCF alors qu’à Paris une partie de l’UEC commençait à s’opposer à la ligne du parti.

Jean Sagnes commença sa carrière d’enseignant dans les Pyrénées-Orientales comme professeur certifié d’histoire-géographie au lycée de jeunes filles de Prades à la rentrée de 1963 où son épouse, Solange était elle aussi professeur dans la même discipline. Il resta dans ce poste jusqu’en 1969, avec une interruption d’une quinzaine de mois puisqu’il fit son service militaire de novembre 1964 à février 1966 : fidèle peut-être à la vision de son père qui était antimilitariste, il avait refusé la formation des E.O.R

À Prades, avec son épouse, il appartenait depuis octobre 1963 à la cellule communiste qui regroupait des enseignants des deux lycées de la ville. Il participait au portage à domicile de l’hebdomadaire Le Travailleur catalan auquel il donnait régulièrement des articles. En 1967-1968, il était aussi le contact départemental du Secours populaire dans les Pyrénées-Orientales et secrétaire de son comité local de 1967 à 1973. Son activité militante fut complétée par la création d’une section de l’association « Cornec » de parents d’élèves.

Il prépara le concours de l’agrégation d’histoire et fut reçu en 1969. Chargé de cours à l’université de Perpignan la même année, il entra dans la cellule du PCF de l’université. Il conservait des liens avec Prades puisqu’il y fut pendant deux ans secrétaire de la section du PCF. Il fut aussi, de janvier 1970 à décembre 1972, membre du comité fédéral du parti communiste dans les Pyrénées-Orientales. Sa seule incursion dans le domaine électoral eut lieu en 1971 lorsqu’il figura sur la liste municipale dirigée par le député communiste André Tourné, qui n’eut aucun élu.

Quand il choisit de résider à Béziers à partir de 1973 pour avoir un accès plus facile aux centres d’archives héraultais, il prit contact avec la fédération de l’Hérault du PCF et publia dans le journal de celle-ci Le Travailleur du Languedoc des articles sur l’histoire du Parti communiste dans l’Hérault. C’est à l’Université Paul Valéry-Montpellier III, qu’il prépara une thèse de 3e cycle en 1976, « Socialisme et syndicalisme dans l’Hérault de 1905 à 1921 », puis à l’université Paris VIII un doctorat d’État, soutenu en 1983 : « Le mouvement ouvrier dans un département viticole : l’Hérault durant l’entre–deux-guerres ». Pendant ces années, il publia aussi quelques articles dans Les cahiers d’Histoire de recherche marxiste, L’Humanité et Les Cahiers du communime. Il eut très tôt la conviction que l’accord de Programme commun signé en 1972 par son parti avec les socialistes et les radicaux de gauche conduirait à la marginalisation du PCF. Lors du premier comité fédéral tenu au lendemain de la signature du programme commun de la gauche à Perpignan, Jean Sagnes constata que le trouble que provoquait cet accord était général. Les résultats des législatives de 1973 et 1978 et des partielles de 1976 furent décevants malgré l’élection d’André Tourné dans les Pyrénées-Orientales puis de Paul Balmigère* – élu aussi maire de Béziers en 1977 – dans l’Hérault. Jean Sagnes n’était pas de ceux qui approuvèrent l’entrée de quatre ministres communistes dans le gouvernement socialiste de 1981 non plus que la politique de rigueur et le tournant atlantiste en politique extérieure de ce gouvernement. Surtout, vingt ans de militantisme provoquaient une certaine lassitude et, à la fin de 1983, non sans regret, Jean Sagnes et son épouse quittèrent le parti communiste. Fidèles à leurs principes, ils restèrent des militants syndicaux elle au SNES, lui au SNES-SUP dont il fut le secrétaire de la section perpignanaise en 1985-1987. Ils n’adhérèrent à aucune autre formation politique.

La carrière de Jean Sagnes se poursuivit à l’université comme assistant d’histoire contemporaine et maître assistant, puis maître de conférences de 1984 à 1987 ; président du Centre de recherche sur les problèmes de la frontière entre 1985 et 1995, membre du Conseil national des universités au titre d’élu du SNES-SUP de 1985 à 1987. Professeur à partir de 1987, il fut président de l’Université de Perpignan de 1992 à 1997 et professeur émérite depuis 1998. D’autres responsabilités lui furent confiées comme celle de président du Centre d’Histoire contemporaine du Languedoc méditerranéen et du Roussillon à l’Université Paul Valéry-Montpellier III entre 1989 et 1995, ou encore membre de président de la Conférence académique des présidents d’université de l’académie de Montpellier (1996-1997). À partir de 1990, il organisa les Rencontres de Béziers.

Qu’en est-il de son œuvre ? Les sujets des thèses de Jean Sagnes s’expliquent par son engagement politique. Mais cet historien fécond a beaucoup diversifié ensuite les champs de sa recherche. Lui-même s’est interrogé sur l’influence de son rapport au parti communiste sur son œuvre : « Je voulais tout connaître du parti communiste dans l’Hérault et par extension au niveau national ». L’itinéraire de ce chercheur est donc jalonné de nombreux travaux sur le monde ouvrier (contributions au Maitron, études sur le syndicalisme des mineurs et des ouvriers agricoles) et sur les révoltes viticoles (plusieurs publications sont consacrées à la révolte de 1907). Jean Sagnes est devenu l’historien référent de l’Hérault et des Pyrénées-Orientales en histoire contemporaine mais il sait l’importance d’une mémoire collective plus ancienne quand il revient, dans Études sur l’Hérault, sur le coup d’État de 1851 ou sur « Cent cinquante ans de franc-maçonnerie ». Après 1983, les mouvements sociaux demeurent pour lui un thème privilégié, mais l’historien s’accorde un sensible élargissement de son territoire. Son intérêt va à l’histoire des villes, à celle de la Révolution française, des universités, à l’histoire politique, particulièrement au radicalisme. Point de tabous puisque deux ans après avoir publié Les racines du socialisme de Louis-Napoléon Bonaparte, il donne en 2008 un ouvrage sur Napoléon III. Le parcours d’un saint-simonien, renouvelant ainsi avec hardiesse l’image de l’empereur. Il propose, sur le coup d’État du 2 décembre 1851, une interprétation moins négative que celle de la vulgate républicaine en la matière parce que fondée sur l’analyse des mesures législatives prises jusqu’au 29 mars 1852 qui sont « la victoire du socialisme d’en haut ». Il s’est aussi attaché à explorer un domaine peu défriché jusque-là par les historiens et totalement minoré celui des mesures prises par Napoléon III en direction des ouvriers, mesures plus importantes qu’on ne le croit souvent. Son œuvre majeure est certainement son Histoire du syndicalisme dans le monde des origines à nos jours (1994) qu’il a dirigée et auquel il a participé : c’est le seul ouvrage de cette importance en langue française. Une place particulière doit être faite aussi à ses ouvrages sur Jaurès. L’Histoire à travers champs, Mélanges offerts à Jean Sagnes, en 2002, sous la direction de Michel Cadé, révèle l’étendue du territoire de l’érudit qu’est Jean Sagnes, historien qui sait multiplier les approches de thèmes différents sans quitter l’histoire de France à l’époque contemporaine, en maniant aussi bien les statistiques que l’art des représentations.

Jean Sagnes, officier des Palmes académiques en 1991, est aussi chevalier de l’Ordre national du Mérite (1997) et chevalier de la Légion d’honneur (2006). Ses travaux sur Napoléon III lui ont valu le prix Napoléon III en 2007 et le Grand prix du bonapartisme en 2008.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article162117, notice SAGNES Jean, Fernand, Félix par Hélène Chaubin, version mise en ligne le 23 septembre 2014, dernière modification le 21 décembre 2018.

Par Hélène Chaubin

Jean Sagnes à Montpellier en février 2012
Jean Sagnes à Montpellier en février 2012
Jean Sagnes devant sa bibliothèque
Jean Sagnes devant sa bibliothèque

ŒUVRE (sélection) : Le mouvement ouvrier du Languedoc, Toulouse, Privat, 1980, 320 p. — Politique et syndicalisme en Languedoc, Université Paul Valéry-Montpellier III, 1986, 525 p. — "Typologie des militants ouvriers de l’Hérault durant l’entre-deux-guerres d’après les analyses de correspondance multiples", en collaboration avec Jules Maurin, in Annales du Midi, 1985, n° 171, pp. 285-299. — "Le PCF et la culture occitane", in Cahiers d’Histoire de l’IRM, 1982, n° 9, pp. 133-139. — Les racines du socialisme de Louis-Napoléon Bonaparte, Toulouse, Privat, 2006, 246 p. — Napoléon III, le parcours d’un saint-simonien, Éditions singulières, 2008, 607 p. — 1907, la révolte du Midi de A à Z, en collaboration avec Jean-Claude Séguéla, Aldacom, 2007, 192 p. — Jaurès, Aldacom, 2009, 272 p. — En collaboration avec Jean Marielle Pour la République, Le vote des quatre-vingts à Vichy le 10 juillet 1940, Perpignan, Talaia, 2010, 79 p. - 1914 — Jaurès contre la guerre, Perpignan, Talaia, 2014, 88 p.
— Direction et participation : Le pays catalan et le Fenouillédès, 2 tomes, Société nouvelle d’Éditions régionales et de diffusion, Pau, 1983 et 1985, 1136 p. ; Histoire de Béziers, Privat, Toulouse, 1986 (2e édition, 2000), 352 p. ; Histoire de Sète, Toulouse, Privat, 1987, 336 p. ; Les Français et la guerre d’Espagne, Actes du colloque de Perpignan, université de Perpignan, 1990, 439 p. ; Histoire du syndicalisme dans le monde, des origines à nos jours, Privat, Toulouse, 1994, 574 p. ; Nouvelle histoire du Roussillon, Editorial Trabucaïre, Perpignan, 1999, 382 p. — (Dir. avec Paul Carmignani), L’Université de Perpignan, une des plus anciennes universités d’Europe, Perpignan, PUP, 2014. — Collaborations au Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (Maitron), séries 1871-1914 et 1914-1939 (1100 notices biographiques), au Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse (10 volumes, parus de 1982 à 1985), à l’Encyclopedia Universalis (2002), à l’Enciclopèdia catalana, Barcelone, (articles sur la période 1900-1940 en histoire politique, économique, sociale).

SOURCES : Arch. dép. Hérault, 541 W 24, Syndicalisme étudiant ; 604 W 33 à 37, Situation politique régionale, synthèse des R.G.1969-1970 ; 406 W 4, le PSU, R.G., 1951-1960 ; 676 W 124/1 et 124/2, manifestations d’étudiants, 1968 ; 406W116, Parti communiste. — Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, La recherche historique et archéologique en Languedoc-Roussillon et les sociétés savantes ou culturelles (1927-1977), Montpellier, avec le concours du CNRS, 1979. — Pierre Clerc, Dictionnaire de biographie héraultaise, Les nouvelles presses du Languedoc, tome II, 2006. — Presse locale : Le Travailleur du Languedoc, Le Midi Libre. — Who’s who, 13 juillet 2010. — Internet : URBI, Université et recherche en Biterrois. — Entretiens avec Jean Sagnes, Béziers, juin-juillet 2014. — État civil.

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