BÈNE Jean, Louis, Rodolphe

Par Olivier Dedieu, Jean Sagnes

Né le 12 juillet 1901 à Pézenas (Hérault), mort le 26 avril 1992 à Saint-Georges d’Orques (Hérault) ; avocat à la Cour d’appel de Montpellier ; militant et élu socialiste de l’Hérault ; maire de Pézenas (1932-1941, 1945-1947, 1953-1977) ; conseiller d’arrondissement (1931-1940), puis conseiller général de Pézenas et président du conseil général (1945-1977) ; résistant (Libération-Sud, MUR), président du Comité départemental de Libération de l’Hérault ; conseiller de la République puis sénateur (1946-1971).

[Sénat]

Jean Bène était le fils d’un petit courtier et propriétaire viticole, Louis Bène, qui fut, dans les années 1920, président du syndicat des courtiers de la ville et membre du bureau municipal de bienfaisance. Bachelier en 1920 après ses études secondaires au lycée de Béziers, Bène s’inscrivit à la faculté de droit de Montpellier, où il obtint une licence en 1923 et deux DES (droit public et droit privé) en 1926 et 1927. Inscrit au barreau de Béziers en 1932, il ouvrit un petit cabinet à Pézenas, tout en cultivant la vigne familiale.

En 1929, il se présenta sur une liste SFIO opposée aux radicaux. Au second tour, alors que les radicaux avaient déjà gagné 17 sièges, Jean Bène et trois de ses colistiers furent élus. De 1929 à 1932, l’hebdomadaire socialiste SFIO, Le Devoir Socialiste, mena une campagne permanente contre la gestion du maire radical. Jean Bène y prit une part très active, signant de nombreux articles relatifs aux questions du gaz et de l’électricité à Pézenas ; Jean Bène devint d’ailleurs, en 1931, secrétaire du Syndicat intercommunal de défense contre les concessionnaires de distribution d’électricité. Pourtant, il ne semble pas qu’il ait été membre du Parti socialiste lors de son élection, puisque Le Devoir socialiste du 26 avril 1931 le présentait comme un « nouvel adhérent à la section socialiste » (son père était alors catalogué comme « socialiste indépendant »). À la suite de l’élection partielle des 21 et 28 juin 1931, qui vit la victoire de deux nouveaux socialistes SFIO, Jean Bène, candidat au poste de maire, fut battu par le radical, par 14 voix contre 5. En revanche, lors des élections cantonales du 18 octobre 1931, il fut élu conseiller d’arrondissement du canton de Pézenas avec l’étiquette d’Union socialiste. Les élections législatives du printemps 1932 s’étant traduites à Pézenas par la défaite du candidat radical face à son adversaire socialiste, la section socialiste SFIO fit campagne pour obtenir la démission des conseillers municipaux radicaux. Il s’ensuivit quinze démissions (SFIO et radicales). À l’élection complémentaire du 10 juillet 1932, Jean Bène fut élu à la tête d’une liste d’Union socialiste qui comptait quelques radicaux. Et le 3 août 1932, il devint maire de Pézenas.

Un désaccord, lors de la désignation des délégués sénatoriaux aux élections cantonales, provoqua la démission des radicaux et une élection complémentaire qui permit à Jean Bène de disposer d’un conseil municipal homogène. Il fut réélu en 1935. Membre de la fédération socialiste de l’Hérault, il prit une part modeste à son activité jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Il était cependant secrétaire général de l’Union des élus socialistes SFIO du département de l’Hérault, de sa constitution, le 15 décembre 1935, à la guerre.

Lors du congrès fédéral de Béziers, le 21 mai 1939, il se prononça pour une motion de synthèse entre les points de vue de Léon Blum*, partisan de la fermeté face à Hitler, et de Paul Faure*, favorable à des négociations. Mobilisé comme lieutenant dans l’infanterie coloniale en septembre 1939, Jean Bène devint capitaine en avril 1940, et reprit ses fonctions de maire de Pézenas à sa démobilisation, en août 1940. Ne manifestant aucune hostilité publique au nouveau régime, le gouvernement de Vichy le maintint en fonction durant plusieurs mois jusqu’au premier trimestre de 1941. À cette époque, il fut pressenti de divers côtés, pour entrer dans le mouvement de résistance Combat (notamment par l’entremise de François Raynaud, ingénieur du génie vicinal), puis pour intégrer Libération. En 1943, il devint responsable du NAP (Noyautage des administrations publiques) des MUR à Béziers, en même temps que responsable départemental du Parti socialiste clandestin. Il avait comme pseudonymes « Garraud » et « Azéma ». Dès janvier 1944, il était recherché par la Gestapo, ce qui l’obligea à passer dans la clandestinité. Devenu chef départemental de l’Armée Secrète, il devint, le 28 juin 1944, président du Comité départemental de Libération de l’Hérault lors de sa réunion constitutive. En août 1944, il était également commandant du maquis de La Tourette (Hérault) et président du Comité de Libération de Pézenas, poste qu’il abandonna à Charles Alliès* en septembre 1944.

Au sein de la Résistance départementale, Jean Bène, comme nombre de cadres résistants socialistes, entra très tôt en conflit avec les communistes. C’est ainsi qu’avec le DMR (Délégué militaire régional) et le soutien de Francis Missa* et Henri Noguères*, il obtint que la plupart des CFL (Corps francs de la libération) soient rattachés aux réseaux action de la France Libre pour échapper au contrôle des responsables FFI proches du Parti communiste.

Durant la Libération, Jean Bène milita activement contre l’influence communiste au sein des nouveaux pouvoirs départementaux. Il était le seul dirigeant départemental non communiste ou crypto-communiste du MLN. Il obtint ainsi le soutien de la direction nationale de ce mouvement et du secrétaire d’État à l’Information, le socialiste Gaston Defferre*, pour prendre le contrôle du nouveau Midi Libre attribué au MLN, avec le soutien des futurs dirigeants de l’UDSR et du MRP afin de contrer le projet du CRL. Les négociations, fin 1945-début 1946, aboutirent à un partage du pouvoir, les journalistes et les dirigeants de la SFIO (Charles Alliès*, Paul Béchard*, Jules Moch*) et du MLN (Lanet, Raynal) se partageant le capital du journal. À l’issue du conflit, Jean Bène en devint l’administrateur et le directeur politique, fonction qui devint purement honorifique par la suite. Ces conflits expliquent enfin ses positionnements politiques. Très tôt, il milita pour un rapprochement avec ses « alliés » au sein de la résistance, l’UDSR et le MRP, et soutint activement le secrétaire général du parti issu de la Résistance, Daniel Mayer*.

Alors qu’on lui proposait une préfecture, Jean Bène se lança, dès 1945, dans la compétition électorale, devenant en quelques mois l’un des plus importants notables de l’Hérault. En mai 1945, il retrouva son mandat de maire de Pézenas. Le 30 septembre suivant, il fut élu conseiller général du canton de Pézenas grâce au désistement du candidat communiste (à la suite des accords départementaux) après avoir fait partie des conseillers nommés à la Libération pour compléter le conseil général. Enfin, en octobre, il devint président du conseil général de l’Hérault. Parallèlement, il participa à toutes les élections parlementaires de 1945 et 1946. Lors des élections de la première Constituante, il était en deuxième position sur la liste SFIO, mais, le 21 octobre 1945, il fut battu de quelques dizaines de voix par un candidat MRP, alors que le parti se croyait certain d’obtenir deux sièges. Il fut également battu le 3 juin 1946, aux élections à la deuxième Constituante, ainsi que le 10 novembre 1946 aux élections législatives. Néanmoins, le 27 décembre 1946, il était élu conseiller de la République, derrière un communiste et un MRP.

Allié avec les communistes pour contrer le retour des radicaux dans un premier temps, Jean Bène inversa les alliances au sein du conseil général après la rupture du tripartisme en mai 1947, et se rapprocha des radicaux tout en intégrant dans sa majorité la plupart des divers gauche. Cette hostilité au PC explique que ce dernier le sanctionna en contribuant à sa défaite aux municipales de Pézenas, le 26 octobre 1947, au profit du radical Garbal. Néanmoins, il retrouva son siège en 1953 et le garda jusqu’à son retrait volontaire en 1971. De la même façon, il fut continuellement réélu dans son canton de 1949 à mars 1979, sauvegardant par ailleurs son mandat de sénateur lors des renouvellements de 1948, 1955, 1959, et de 1962, grâce à un accord de soutien mutuel avec les radicaux.

Son activité parlementaire le conduisit à assumer les vice-présidences des commissions de la Boisson et de la Presse. La première constituait une place traditionnelle pour les parlementaires d’une région languedocienne alors exclusivement dédiée à la vigne. La seconde était liée à ses positions au sein du Midi Libre. C’est ainsi qu’il intervint sur la loi de dévolution des biens de presse en 1954.

Son assise principale fut néanmoins le conseil général de l’Hérault. Président incontesté jusqu’en 1979, Jean Bène s’imposa rapidement comme le défenseur de la modernisation du département puis de la région. Proche de Jules Milhau* et de Philippe Lamour, il prônait, dès la fin des années quarante, la nécessité de développer des économies alternatives à la mono-production viticole. C’est ainsi qu’il devint l’un des plus fidèles alliés de Philippe Lamour qui en fit d’ailleurs le président du Comité régional d’action pour l’irrigation du Languedoc, dont l’objectif était de militer en faveur de la création de la Compagnie nationale du Bas-Rhône-Languedoc. Lors de la création de la Compagnie, il en devint l’administrateur. De la même manière, il soutint Philippe Lamour quand ce dernier lança l’aménagement touristique du Littoral, initiant la démoustication (il présidait la structure qui en assurait la gestion, l’EID), puis la mise en œuvre du projet. Cet engagement explique que, lorsqu’il fut question de créer une société d’économie mixte régionale, Jean Bène en fut le président désigné. Néanmoins, le rejet par le ministère des Finances du projet aboutit à la création d’une Mission interministérielle pour l’Aménagement du littoral du Languedoc et du Roussillon, sous l’égide de la DATAR, dont Jean Bène fut l’un des membres. Ce choix de la modernisation régionale explique les positions qu’il occupait alors : il était ainsi président du Comité départemental d’expansion économique, membre actif de la CODER, président de la SADH (SEM du département), des Logis de France, etc.

Au sein de sa fédération, Jean Bène intervint de manière mesurée dans les congrès. Dans un parti très divisé localement, il se situait plutôt à droite. Favorable à l’union avec l’UDSR, au rapport moral de Daniel Mayer en 1946, il fut alors désavoué par la base. Par la suite, ses positions étaient partagées entre le soutien à Jules Moch, dont l’influence locale était grande, et au nouveau secrétaire général, Guy Mollet*. C’est ainsi qu’en 1954 il se prononça pour la Communauté européenne de Défense (CED), puis pour les accords de Londres et de Paris l’année suivante, en accord avec Mollet. En juin 1958, comme les deux leaders, il vota la réforme constitutionnelle et les pleins pouvoirs au général de Gaulle.

Favorable à la FGDS dans les années soixante, il afficha son soutien à Alain Poher lors des présidentielles de 1969. Lors du congrès d’Épinay, il resta, comme la majorité de sa fédération, favorable à Guy Mollet avant de rallier le courant de François Mitterrand*. Pour autant, il subit au cours de cette période les critiques de la « jeune garde » du parti qui lui reprochait sa notabilité et sa forte proximité avec les services de l’État. De fait, les années soixante-dix furent celles d’une moindre emprise sur le parti. En septembre 1971, il décida de ne pas se représenter aux élections sénatoriales et poussa Charles Alliès à assurer sa succession. En 1974, il fut battu d’une voix au sein du groupe socialiste du conseil régional lors de la désignation du candidat socialiste à l’élection du président de ce conseil. En 1977, il ne se représenta pas à Pézenas, ville où il ne résidait plus. Enfin, deux ans plus tard, le 18 mars 1979, à l’élection à l’Assemblée départementale, il fut devancé, à la surprise générale, au premier tour, par le candidat communiste Pierre Guiraud. Alors que ses chances de victoire étaient assurées en cas de maintien, il décida de se retirer en faveur de Guiraud, qui fut élu. Il resta encore quelques années président de la SADH avant de cesser toute activité publique. Il décéda à Saint-Georges d’Orques (Hérault) le 26 avril 1992.

Jean Bène était officier de la légion d’honneur, décoré de la Croix de guerre avec deux palmes, une étoile, de la Médaille de la résistance avec rosette, de la Croix de Léopold 1er, et de la Médaille royale anglaise pour son courage dans le combat pour la liberté.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article16217, notice BÈNE Jean, Louis, Rodolphe par Olivier Dedieu, Jean Sagnes, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 10 décembre 2017.

Par Olivier Dedieu, Jean Sagnes

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SOURCES : Arch. Nat., F/1cII/255. F/1cII/270. F/1cII/277. F/1cII/284. F/1cII/305. F/1cII/310. F/1cII/703. — Arch. Dép. Hérault, Dossier CVR, ADH 20 W 15 & 199, 390 W 20, 399 W 105, 524 W 113 et 114, 542 W 149 et 151, 634 W 21, 676 W 137, 750 W 45, 794 W 32, 1 103 W 225, 1 155 W 632. — Arch. FJJ/6EF73/2. — Arch. OURS, dossiers Hérault. — Le Devoir socialiste, 1929-1941. — Le Socialiste, 1944-1955 — Le Combat socialiste, 1947-1977 — Le Populaire du Languedoc, 1944-1947 — J. A. Bailly, La Libération confisquée, Albin Michel, 1993. — R. Bourderon, Libération du Languedoc-méditerrannéen, Hachette, 1974. — P. Bosc, Les Notables en questions, Les Presses du Languedoc, 1977 — Noëlline Castagnez, Socialistes en République. Les parlementaires SFIO de la IVe République, Presses universitaires de Rennes, 2004.

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