PISANI Edgard

Par Denis Lefebvre, Gilles Morin

Né le 9 novembre 1918 à Tunis ; préfet ; sénateur RGR de la Haute-Marne (1954-1961) ; ministre de l’Agriculture puis de l’Équipement et du Logement (1961-1967) ; député gaulliste de gauche (1967-1968) puis sénateur centriste (1974-1981) du Maine-et-Loire ; député socialiste européen (1979-1981) ; membre de la Commission européenne (1981-1983) ; Haut-commissaire de la République puis ministre chargé de la Nouvelle-Calédonie (1984-1985) ; président de l’Institut du monde arabe (1988-1995).

Personnage hors du commun, au parcours original, Edgard Pisani fait partie de ces quelques gaullistes historiques venus rejoindre les rangs du socialisme. Son nom reste attaché notamment aux combats tiers-mondistes et à la Nouvelle Calédonie qu’il connut aux pires heures des années 1980.

Issu d’une famille maltaise originaire d’Italie, Edgar Pisani arriva à 18 ans de sa Tunisie natale à Paris. Il étudia au lycée Louis-le-Grand, à la Sorbonne, où il obtient une licence de lettres et suivit des études de Droit, puis obtint les diplômes du Centre de hautes études administratives, puis de l’Institut des hautes études de la Défense nationale.

Mobilisé en 1939, démobilisé en 1940, il entra dans la Résistance. Edgar Pisani n’avait que 26 ans lorsqu’il joua un rôle dans la libération de la préfecture de police de Paris (son rôle a été interprété dans le film Paris brûle-t-il ? par Michel Piccoli). Il participa à ce glorieux épisode aux côtés de ses camarades du réseau NAP. Il était alors maître d’internat.

Nommé le plus jeune sous-préfet de France en 1944, il occupa la fonction de chef (puis de directeur) de cabinet du préfet de police après la Libération. Il entamait une brillante carrière de haut fonctionnaire : directeur de cabinet du ministre socialiste de l’Intérieur en 1946, André Le Troquer (dont il a devint le gendre), il le suivit du ministère au ministre de la Défense nationale en 1947. Nommé préfet de la de la Haute-Loire en juin 1946 (le plus jeune de France de nouveau), puis de la Haute-Marne en décembre 1947, il se rapprocha du général De Gaulle, fréquemment présent dans ce département où se situe Colombey-les-deux-Églises.

Edgard Pisani, quittant la préfectorale fut élu sénateur de la Haute-Marne le 1er août 1954 au second four de scrutin, en remplacement de M. Charles Barret (indépendant), décédé accidentellement. Il avait été, sur sa demande, mis en disponibilité le 1er janvier précédent. L’un des benjamins du Sénat, il avait trente-six ans, il s’inscrivit au groupe du Rassemblement des gauches républicaines et de la gauche démocratique qui prit le nom de Gauche démocratique en 1956. Nommé membre de la commission de la reconstruction ainsi que de la commission de la défense nationale, il se montra très actif dans les débats parlementaires (voir site du Sénat). Réélu le 19 juin 1955, reconduit dans les mêmes commissions, il vit son rôle accru au Palais du Luxembourg. Européen convaincu, Edgard Pisani vota pour la création du marché commun et de l’Euratom (23 août 1957) puis les 2 et 3 juin 1958, il vota les pleins pouvoirs et la révision constitutionnelle. Le 11 décembre 1958, il fut nommé membre de la commission spéciale chargée d’élaborer le règlement provisoire du Sénat.

Dans ces années, il se fit remarquer dans des livres et dans des rencontres par ses propositions de politique d’aménagement au niveau régional. Edgar Pisani siégea au Sénat jusqu’en 1961, date à laquelle il fit son entrée au gouvernement. Membre de plusieurs gouvernements successifs, présenté comme « gaulliste de gauche », il exerça les fonctions de ministre de l’Agriculture dans les cabinets de Michel Debré (14 août 1961 au 14 avril 1962), puis de Georges Pompidou (15 avril 1962 au 6 décembre 1966). À ce poste, il mit en place la loi d’orientation agricole qui fonda la cogestion agricole associant l’État et la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) dans la conduite de l’ensemble des affaires agricoles et initia la Politique agricole commune de la Communauté économique européenne. Il fonda par ailleurs l’Office des forêts et des établissements régionaux de la forêt privée. Paradoxalement, cet écologiste dans l’âme fut probablement l’un des principaux artisans du productivisme agricole français qui se révéla si coûteux en termes environnementaux.

Edgar Pisani poursuivit parallèlement une carrière locale. Se présentant dans le Maine-et-Loire désormais, il a été élu conseiller général du canton de Montreuil-Bellay de 1964 à 1965 et maire de cette commune de 1965 à 1975. Il fut par la suite ministre de l’Équipement dans le troisième cabinet Pompidou de 1966 à 1967. Gaulliste de gauche, selon la typologie de l’époque, il fonda alors le Mouvement pour la réforme (MPR). Nommé ministre de l’Équipement et du Logement en avril 1967, un mois après avoir été élu député UD-Ve République de la première circonscription du Maine-et-Loire. Mais, quelques jours plus tard, il donna avec fracas sa démission de membre de gouvernement pour protester contre la procédure des ordonnances. Pire aux yeux de la droite, l’année suivante, en Mai 1968, prenant le parti de la jeunesse en révolte, il s’associa au vote la motion de censure déposée par la gauche, faisant à la tribune de l’Assemblée un réquisitoire impitoyable contre le gouvernement. On ne le pardonna pas au trublion gaulliste : poussé à la démission au Parlement le 22 mai puis dans ses mandats locaux, écarté de toute responsabilité, il entama une traversée du désert.

Edgar Pisani s’investit dans la transformation de grands espaces ruraux. Il présida le Conseil national des économies régionales et de la productivité (CNER) qui créa, avec l’appui d’Edgar Faure, une Association de rénovation rurale dans 11 départements de l’Est de la France en 1970 appelée Association pour la rénovation et le développement de l’est de la France. Dès les années 70, avec le groupe de Seillac, il invitait à repenser la PAC qu’il avait contribuer à fonder en 1962.

Il fut le créateur et le président jusqu’en 1971 de la société d’économie mixte d’études pour l’aménagement et le développement de la région Authion-Loire (SADRAL), créée en 1968. Politiquement, il participa aux tentatives de création d’un Centre, troisième force entre l’opposition de gauche en progrès électoraux et la droite post-gaulliste. Il fut membre de l’Association pour une alternative démocratique de progrès qui regroupait des représentants du parti radical (Soulié), du parti socialiste (Chandernagor), du Centre démocrate (Abelin) et des indépendants, qui devait donner naissance au mouvement Réformateur.

En 1974, Edgar Pisani annonça (après le premier tour) soutenir la candidature de François Mitterrand à l’élection présidentielle, marquant clairement une évolution à gauche. Il fut réélu au Sénat du 22 septembre 1974 à sa démission le 26 mai 1981, siégeant tout d’abord comme apparenté socialiste représentant de nouveau la Haute-Marne. Il présida le groupe d’amitié France-Algérie au Sénat et fit une visite de quelques jours à Alger en 1977, au cours de laquelle il a été reçu par le président Boumediène. Il présenta le rapport sénatorial sur les « conséquences de l’élargissement de la CEE » en 1977.

En mars 1975, il officialisa son ralliement en adhérent au Parti socialiste, dont il devint membre du comité directeur en 1979, élu du courant Rocard. Il s’était expliqué sur son itinéraire en 1978, dans un ouvrage Socialiste de raison. Toujours en 1979, il a été élu député européen sur la liste socialiste, en dernière position, grâce à un arrêt du Conseil d’État. Il fut d’ailleurs rapidement investi de responsabilités importantes au niveau européen, devenant commissaire européen chargé du développement en mai 1981. Depuis 1975, il était l’un des animateurs du Club de Rome qui critiquait le type de croissance de l’économie mondiale et cherchait à développer le dialogue euro-arabe. Il était aussi membre de la commission Nord-Sud, présidée par le socialiste allemand, Willy Brand.

Après la victoire de la gauche aux élections de 1981, Edgar Pisani fut nommé le 26 mai 1971 membre de la Commission de la Communauté européenne, chargé du développement, où il succédait à Claude Cheysson. Il y resta jusqu’au 2 décembre 1984.

François Mitterrand fit appel à lui devant la montée des troubles, puis d’affrontements violents entre partisans et opposants de l’indépendance en Kanaky-Nouvelle-Calédonie fin 1984 : il fut nommé Haut-Commissaire à Nouméa puis l’année suivante ministre, de mai à novembre 1985 chargé de la Nouvelle-Calédonie, où il tenta très difficilement de rétablir le calme et de renouer le dialogue entre les communautés. Il souffrit beaucoup des violences qui persistaient dans le territoire et contribua à l’élaboration du statut « Fabius-Pisani » qui séparait la Nouvelle-Calédonie en quatre circonscriptions et prévoyait la tenue d’un référendum d’autodétermination.

À partir de novembre 1985, Edgar Pisani fut chargé de mission auprès du président de la République (il le resta jusqu’en 1992), continuant de suivre les questions calédoniennes, notamment dans l’entre-deux tours de l’élection présidentielle de 1988 lors de la prise d’otage d’Ouvéa (il avait dénoué la situation quand Jacques Chirac, pour de probables raisons électoralistes, a donné l’ordre de donner l’assaut qui fit près de 20 morts).

La Société internationale pour le développement (SID) élut en 1988 à sa présidence Edgar Pisani Organisation non gouvernementale, bénéficiant du statut consultatif auprès des Nations unies, la SID mettait en présence les représentants des pays riches et ceux des pays en voie de développement et apportait son appui aux agences nationales de développement.

En 1988, Edgard Pisani fut nommé président de l’Institut du monde arabe qui fit partie des grands chantiers symboliques de François Mitterrand, ouvrant vers la civilisation musulmane. Il occupa ce poste à la satisfaction générale jusqu’en 1995, où Jacques Chirac élu président de la République lui trouva un successeur quatre mois avant l’expiration de son mandat, semblant régler des comptes de 1988. Il entra par ailleurs au Conseil économique et social en 1992 et assura la présidence du Centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes au début des années 1990.

Ses réseaux nombreux, notamment dans le monde arabe, et son prestige certain firent de lui un choix fréquent pour les missions diplomatiques complexes, parfois secrètes. C’est ainsi qu’il fut chargé d’une mission de la dernière chance auprès de Saddam Hussein en 1991, juste avant le déclenchement de la première guerre du Golfe. Il prit sa retraite politique en 1995.

Longtemps encore écouté et consulté après sa retraite, Edgard Pisani a été également l’auteur de nombreux ouvrages consacrés, entre autres, à l’Europe et au tiers-monde. Il a par ailleurs fondé et dirigé la revue L’Événement européen.
Edgar Pisani reste l’exemple d’un grand serviteur de République qui aura la particularité rare d’avoir servi le général De Gaulle et François Mitterrand comme présidents de la République.

Edgard Pisani a épousé en premières noces, la fille d’André Le Troquer et en secondes noces, Fresnette Ferry, fille d’Abel Ferry (1881-1918). Ils eurent trois enfants.

Un lycée agricole professionnel de Montreuil-Bellay porte son nom.

Ses archives ministérielles et parlementaires ont été déposées aux archives nationales, sous la côte 491AP.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article163317, notice PISANI Edgard par Denis Lefebvre, Gilles Morin, version mise en ligne le 29 août 2014, dernière modification le 29 août 2014.

Par Denis Lefebvre, Gilles Morin

OEUVRE : Principes, projet de déclaration, éditions Librairie de Medicis, 1946, Paris, 31 p. — La région... pour quoi faire ou le triomphe des jacondins, éditions Calmann-Lévy, 1969, Paris, 231 p. — Le général Indivis, éditions Albin Michel, 1974, Paris, 251 p. — Utopie foncière : l’espace pour l’homme, éditions Gallimard, 1977, Paris, 212 p. — Socialiste de raison, : études et engagement politique, éditions Flammarion, 1978, 235 p. — Défi du monde : campagne d’Europe, éditions Ramsay, 1979, Paris, 283 p. — La France dans le conflit économique mondial, éditions Hachette, 1979, Paris, 349 p. — La main et l’outil : le développement du tiers monde et l’Europe, éditions Robert Laffont, 1984, Paris, 248 p. — Pour l’Afrique, éditions Odile Jacob, 1988, Paris, 251 p. — Persiste et signe, éditions Odile jacob, 1991, Paris, 478 p. — Pour une agriculture marchande et ménagère, Groupe de Seillac, éditions de l’Aubre, 1994, Paris, 191 p. — La passion de l’Etat, éditions Arlea, 1997, Paris, 86p. — Une certaine idée du monde : l’utopie comme méthode, éditions du Seuil, 2001, Paris, 234 p. — Un vieil homme et la terre, éditions du Seuil, 2004, Paris, 231p. — Vive la révolte ! Un vieil homme et la politique, éditions du Seuil, 2006, Paris, 197 p. — Une politique mondiale pour nourrir le monde, éditions Springer, 2007, Paris, 115 p. — Le sens de l’Etat, éditions de l’Aube, 2008, Paris, 125 p. — Mes mots, pistes à réflexion, éditions de l’Aube, 2013, Paris, 93 p.

SOURCES : Arch. Nat., F/1cII/718 ; 19830172/72 ; 19850085/17/10571 ; 19890523/19. — Arch. de l’OURS. — Arch. FJJ/6EF73/3. — Le Monde, 10 mars 1970. — Le Poing et la Rose, n° 81, mai 1979. — Thierry Pfister, Les socialistes, Albin Michel, 1975. — Site du Sénat.

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