CHAPELIER Émile.

Par Jean-Paul Mahoux. Notice revue par Jacques Gillen

Bande (aujourd’hui commune de Nassogne, pr. Luxembourg, arr. Marche), 9 septembre 1870 − Bruxelles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 18 mars 1933. Mineur, employé puis libraire, journaliste, conférencier et écrivain anarchiste libertaire, propagandiste du Syndicat des employés socialistes, animateur de l’extrême gauche du Parti ouvrier belge avant 1914 et cofondateur du Parti communiste de Belgique.

Autodidacte nourri des lectures de Mikaël Bakounine et d’Elisée Reclus, Émile Chapelier quitte sa région luxembourgeoise natale en 1891 pour s’installer à Ougrée (pr. et arr. Liège). Ses rencontres avec des anarchistes vont faire de lui un syndicaliste anarchiste et un militant libertaire. Il travaille comme ouvrier mineur à Ougrée puis à Morlanwelz (pr. Hainaut, arr. Thuin). En 1894, il perd son travail suite à sa participation à plusieurs meetings, notamment pendant la grève générale de 1893. Vers 1900, il s’installe à Bruxelles où il travaille comme employé.

De 1894 à 1905, Émile Chapelier est poursuivi par la justice à six reprises, notamment par les cours d’assises du Hainaut et du Brabant, pour propos révolutionnaires (1894) et pour une affaire de fabrication de fausse monnaie à Charleroi (1896-1897) qui aboutit à un non-lieu. C’est en raison d’une récidive en la matière que Chapelier et son camarade, G. Peuchot* sont exclus de la Maison du peuple de Bruxelles en 1901. Chapelier fera plusieurs séjours en prison dont le dernier en avril 1904.

Présent aux Congrès révolutionnaires de Liège de 1902 et de Charleroi en octobre 1904, Émile Chapelier participe, avec Georges De Behogne*, dit Georges Thonar, à la tentative de structuration du mouvement anarchiste alors en plein renouveau. Les deux hommes ont déjà tenté sans succès de lancer un nouvel organe anarchiste, L’Insurgé, en 1896. Orateur dans plusieurs meetings se déroulant dans la région de Charleroi, il est délégué par les anarchistes belges à Amsterdam au Congrès antimilitariste d’Amsterdam (1904) et Congrès international anarchiste (1907).

Cette même année, Émile Chapelier fonde la colonie communiste libertaire, « L’Expérience », établie dans la forêt de Soignes, à Stockel (commune de Woluwé Saint-Pierre, pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale). Comprenant une dizaine de personnes et ouverte à tous, la colonie libertaire vit d’élevage, de jardinage et d’artisanat, malgré l’inexpérience de ses membres. Elle constitue la section de Stockel du Groupe communiste libertaire (GCL), « parti » anarchiste, fondé par De Behogne en juillet 1905. Chapelier fait paraître, à cette époque, une brochure empreinte de néo-malthusianisme, Ayons peu d’enfants, qui rencontre un vif succès. Il publie à Stockel le journal de la colonie, L’Émancipateur, organe du GCL dont il est le rédacteur attitré, et qui devient en 1907 Le Révolté. En 1906, il fonde, avec Georges De Behogne, une éphémère Union des travailleurs bruxellois et collabore au journal montois, L’Insurgé, où il contribue au rapprochement des anarchistes et des disciples de Jean Colins, tenants du socialisme rationnel. Propagandiste de l’esperanto, langage qu’il ne pratique pourtant pas, Émile Chapelier écrit également dans la revue espérantiste, Liber pensula.

L’expérience libertaire de Stockel qui se veut le foyer d’une société nouvelle, subit un revers en octobre 1906 quand la colonie est expulsée par le fermier propriétaire du terrain, probablement informé des menées « subversives » de ses locataires par la police bruxelloise. Les colons trouvent une autre maison rue Verte (commune de Watermael-Boitsfort, pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale). L’absence de terrain les oblige à abandonner l’agriculture et l’aviculture. Les difficultés économiques de la communauté ne cessent dès lors de s’accroître. Combinées à des problèmes d’entente, elles provoquent sa dissolution en février 1908. Ni l’appel d’Émile Vandervelde* à un improbable mécène, ni la sympathie du milieu progressiste bruxellois ne permettront à Émile Chapelier de rééditer l’expérience. De plus, le GCL, mouvement sans véritables effectifs, est dissous par le Congrès anarchiste de 1907.

Grâce à la vente des biens de l’ex-colonie, Émile Chapelier installe une imprimerie chez le jeune typographe, Jean De Boë, à Boitsfort (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale). Ils publient Le Communiste, fondé et financé par G. Marin*, un ancien membre de la colonie de Stockel. Chapelier se détache de l’imprimerie boitsfortoise lorsqu’elle devient le noyau du Groupe révolutionnaire de Bruxelles, foyer d’une conception extrême de l’action directe qui passera vite à l’« illégalisme » (voir Victor Serge*).

Par contre, Émile Chapelier fonde le Cercle de la Libre pensée prolétarienne, dont il assure longtemps la présidence. Il est actif au sein de la section bruxelloise de la Fédération révolutionnaire, fondée par Georges De Behogne au Congrès anarchiste du 15 août 1909 et constituée d’anciens membres du GCL. Il est alors le gérant d’une librairie libertaire à Saint-Gilles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale). Vers 1909, il rejoint les rangs du POB malgré l’hostilité qu’il y rencontre en raison de son passé libertaire et de ses convictions anarchistes. Affilié au Syndicat des employés socialistes de Bruxelles et membre de la Fédération nationale des employés socialistes, il milite pour un syndicalisme révolutionnaire aux côtés de Raphaël Rens* et de Joseph Jacquemotte. Son catéchisme syndicaliste (1910) et ses qualités d’orateur contribuent à faire de son syndicat la base de l’extrême gauche socialiste du Parti ouvrier belge (POB) d’avant 1914.

Aux congrès du POB et de la Commission syndicale de 1909 à 1913, Émile Chapelier se prononce pour l’autonomie syndicale, défend la priorité de l’action directe sur l’action parlementaire, critique l’attitude électoraliste des dirigeants du parti et soutient « l’hervéisme » (Gustave Hervé). Son action au sein du POB d’avant-guerre est imprégnée des conceptions développées au Congrès international anarchiste d’Amsterdam d’août 1907, particulièrement du syndicalisme de Pierre Monatte et de l’antimilitarisme de Errico Malatesta. En mars 1911, Chapelier fonde et dirige le journal L’Exploité, organe d’extrême gauche, publié à Mons par Georges Petit-Disoir*. Il peut ainsi exposer ses conceptions philosophiques libertaires dans ce bimestriel que le succès transformera vite en hebdomadaire.

La participation d’Émile Chapelier à la fondation du Parti communiste belge (PCB) n’est guère notable. Dans les colonnes de L’Exploité, recréé par Joseph Jacquemotte en novembre 1918 après quatre ans d’interruption, il se dit d’abord partisan de l’unité du POB. Mais il participe néanmoins aux Congrès historiques des Amis de l’Exploité de janvier 1921 et approuve les résolutions qui aboutissent à la scission et à la création du Parti communiste belge.

Peu de temps après, Émile Chapelier se retire de la scène politique et syndicale. Membre du Cercle Marx Engels et du Cercle d’études de Saint-Gilles, il participe encore à quelques meetings de 1925 à 1930. Il collabore aussi au Réveil syndicaliste où il s’élève contre la réclusion de Victor Serge* et de Lazarevitch* en Union soviétique (1930). Tombé dans la misère après avoir vécu d’expédients, il meurt dans une certaine indifférence à l’hôpital Brugmann, en mars 1933. Il laisse une quinzaine de brochures qui datent, pour la plupart, de sa période libertaire. Personnage romanesque et militant de tous les combats anarchistes, Émile Chapelier a marqué Victor Serge et Jean De Boë de son empreinte et a joué un rôle-moteur dans l’extrême gauche minoritaire du POB. Dans Le Drapeau rouge du 5-6 février 1928, il se prononce contre l’opposition (trotskiste).

À consulter également : DAVRANCHE G., Chapelier Émile, dans Dictionnaire des anarchistes, Site du maitron.fr.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article164077, notice CHAPELIER Émile. par Jean-Paul Mahoux. Notice revue par Jacques Gillen, version mise en ligne le 19 septembre 2014, dernière modification le 29 novembre 2022.

Par Jean-Paul Mahoux. Notice revue par Jacques Gillen

ŒUVRE : Réponse à l’encyclique du Pape ou les crimes de l’église romaine, Bruxelles, 1901 − Les libertaires et la langue internationale « Esperanto », Bruxelles, 1903 − La nouvelle clairière, Drame social en 5 actes, Boistfort, 1906 − Une colonie communiste. Comment nous vivons et pourquoi nous luttons ?, Stockel, mai 1906 − Le communisme et les paresseux, Boistfort, 1907 − Les anarchistes et la langue internationale « Esperanto », Paris, 1907 − Limitons les naissances. Réponse au Cardinal Mercier, Bruxelles, 1909 − Pourquoi l’Église a tué Ferrer. Discours prononcé au meeting de La libre-pensée à Seraing, Bruxelles, 1909 − Au confessionnal, vaudeville en un acte, Bruxelles, 1910 − Catéchisme syndicaliste en six leçons, Bruxelles, s.d. (republié en 1910) − Entre prolétaire et propriétaire. Dialogue, Bruxelles, 1910 − Pourquoi je ne crois plus en Dieu, Paris, 1927 − La libre-pensée prolétarienne contre la libre-pensée bourgeoise, Bruxelles, avril 1929 − Lettre ouverte au joyeux curé de Dolhain, suivie de quelques réflexions sur ce qu’enseignent les prêtres, s.l., s.d. − Le Christ au Vatican ou tragique apparition dans les bazars du pape, Etterbeek, s.d. − Ayons peu d’enfants, pourquoi ? comment ?, Bruxelles, s.d. − Procréation consciente, l’amour en liberté, s.l., s.d. − Avec MARIN Gassy, Anarchists and the international language Esperanto, with an appendix explaining the elements of the language. Report presented to the International anarchist congress at Amsterdam, august 1907, London, 1908.

SOURCES : Archives de la ville de Bruxelles, fonds Police des étrangers, n° 4272 − Archives Assises du Brabant, Chapelier Émile, Portefeuille 234, n° 2086 − Le Peuple, 19 mars 1933, p. 3 − La Bataille, 7 juillet 1901 − THONET J., Mémoires et souvenirs : 1921, Huy, s.d. − MASSART C., La Belgique socialiste et communiste, Paris, 1922 − MOULAERT J., De Vervloekte staat, anarchisme in Frankrijk, Nederland en België, thèse de doctorat KUL, Leuven, 1979 ; Le mouvement anarchiste en Belgique (1870-1914), Quorum, 1996 − STEINBERG M., « À l’origine du communisme belge : l’extrême-gauche révolutionnaire d’avant 1914 », Les Cahiers marxistes, décembre 1970 − LIEBMAN M., Origine et signification idéologiques de la scission communiste dans le Parti ouvrier belge (1921), thèse de doctorat ULB, Bruxelles, 1963 − REYNTJENS L., « De eerste kommunistische groepen in België en hun fusie tot de kommunistische eenheidspartij », Vlaams marxistisch tijdsschrift, n° 4, 1971 − DEMEUR J., L’anarchie ou la contestation permanente, Bruxelles, 1970, p. 53-60 − SERGE V., Mémoires d’un révolutionnaire (1901-1941), Paris, 1951 − « Victor Serge, Vie et œuvres d’un révolutionnaire, Actes du colloque organisé par l’Institut de sociologie de l’ULB, 21-23 mars 1991 », Socialisme, n° 226-227, juillet-octobre 1991 − RENARD C., Octobre 1917 et le Mouvement ouvrier belge, s.l., 1967 ; Un aspect du socialiste avant 1914 : les attitudes politiques et idéologiques du POB dans les débats sur la Défense nationale (1885-1913), mémoire de licence ULB, Bruxelles, 1972-1973 − VERMEERSCH A.J., Répertoire de la presse bruxelloise (1789-1914), Louvain-Paris, 1965 (Cahiers du Centre interuniversitaire d’histoire contemporaine, 42).

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément