CHARLES Jean.

Par Jean-Paul Mahoux

Bruxelles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 24 octobre 1848 – Saint-Gilles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), fin mars 1908. Ouvrier en bijouterie puis employé, dirigeant mutualiste neutre, coopérateur et secrétaire de l’Association générale ouvrière.

Fils de François Charles, afficheur-juré, et de M. Decarpentier, dentellière, Jean Charles travaille d’abord comme ouvrier-sertisseur en bijouterie, chose inhabituelle dans un secteur où l’apprentissage se transmet essentiellement de père en fils. Dans les années 1860, il épouse Jeanne Denayer, veuve Van Biersel, qui tiendra une poissonnerie (située rue du Pène), au début des années 1890. Si nous mentionnons ce détail, c’est qu’il semble avoir fait naître une certaine confusion au sujet de la profession de Jean Charles. Une source classique du mouvement ouvrier, le Dictionnaire des coopérateurs, lui confère la qualité de poissonnier mais Jean Charles est bien bijoutier, et ce jusqu’en 1886, année où il devient employé appointé (administrateur-gérant) de la coopérative des Ateliers réunis. Tout indique que la famille Charles est une famille ouvrière en pleine ascension sociale.

Devenu joaillier indépendant, membre de la Garde civique, Jean Charles est électeur général en 1876. Il est également membre et administrateur d’une petite société de secours mutuels pour travailleurs indépendants, La Jeune prévoyante. Il s’investit au sein des différentes structures du mouvement mutualiste neutre : la Fédération des sociétés de secours mutuels de Bruxelles et de ses faubourgs dont il est administrateur, la société coopérative des Pharmacies populaires qu’il contribue à fonder et à administrer (1881-1889) et la Fédération nationale des sociétés mutualistes dont il est un des trois vice-présidents de 1887 à 1893 et le second secrétaire de 1892 à 1908. Jean Charles est également administrateur du bimensuel fédéral, Le mutuelliste, dont il devient codirecteur avec l’imprimeur, Alphonse Wormhout, suite à la démission du directeur, J.-A. Wittebols*, en juillet 1893.

Comme beaucoup de mutualistes neutres de Bruxelles, Jean Charles est membre de l’Association générale ouvrière (AGO ou Générale ouvrière). On ignore la date de son adhésion à cette association d’inspiration libérale progressiste, fondée en 1858 et composée d’ouvriers occupés dans la petite industrie urbaine, d’artisans indépendants et d’employés. Les bijoutiers, tels que A. Narcisse*, F. Verhaelebeek*, Jules Matta*, etc., y jouent un rôle moteur. En 1888, Jean Charles devient secrétaire de l’AGO, succédant ainsi à Désiré Vandendorpe, dont l’engagement socialiste s’accommode mal avec sa fonction au sein de l’association.

Affiliée au Parti ouvrier belge (POB) depuis sa fondation, la Générale ouvrière constitue une « tendance politique » tout à fait minoritaire au sein du Parti ouvrier auquel elle souhaite insuffler une orientation trade-unioniste et apolitique. Délégué de la Générale ouvrière au Congrès du POB de Jolimont (commune de La Louvière, pr. Hainaut, arr. Soignies) en avril 1889, Jean Charles n’intervient pas dans les débats, laissant à Alphonse Wormhout le soin de présenter un projet de la Générale ouvrière visant à transformer le parti ouvrier en un Parti des travailleurs reposant sur trois groupements autonomes (syndicats, mutualités-coopératives et ligues politiques, parents pauvres de l’ensemble). L’échec de cette proposition entraîne le départ de la Générale ouvrière du POB et occasionne un net refroidissement des relations entre mutualistes neutres et socialistes. Jean Charles a probablement participé à l’élaboration du projet de Fédération des chambres syndicales, ultime et vaine tentative de la Générale ouvrière de constituer un groupement ouvrier apolitique qui ferait pièce au POB. Mais force est de reconnaître que Jean Charles, quoique secrétaire de l’association, n’y joue pas un rôle de premier plan.

De 1887 à 1908, Jean Charles occupe néanmoins un autre poste important : celui d’administrateur-gérant de la coopérative de consommation des Ateliers réunis. Restaurant économique sous la forme initiale de société en commandite par actions, la coopérative, Les Ateliers réunis, fondée en 1867, est l’œuvre de la Loge des Amis philanthropes, atelier où fut initié F. Thys*, premier président de la Générale ouvrière. En 1886, selon le vœu émis par les fondateurs des Ateliers réunis, décision est prise de remettre aux ouvriers la gestion de la société. Une commission de la Loge où siège entre autres, Charles Buls, bourgmestre libéral de Bruxelles, négocie avec la Générale ouvrière, représentée par Jean-Baptiste Wets et J.-B. Fauconnier*, la reprise et la transformation de la société en coopérative le 5 janvier 1887. En juin 1887, Jean Charles en devient le premier administrateur-gérant. Il œuvre à la diversification des activités de la coopérative : ouverture d’épiceries, de magasins de denrées coloniales et de magasins de lingerie-bonneterie.

En 1881, Jean Charles avait fait une incursion dans les milieux coopératifs en participant à la fondation de la Boulangerie coopérative de Bruxelles, future Maison du peuple, mais lors de l’affiliation de cette dernière au Parti socialiste belge en 1883, il la quitte, avec trente-deux autres sociétaires, membres de la Générale ouvrière. C’est précisément par hostilité aux coopératives politiques que Jean Charles dote les Ateliers réunis d’une boulangerie coopérative, ouverte en 1896. Pourtant, ce vœu d’apolitisme n’exclut pas les contacts entre les coopérateurs de la Générale ouvrière et les libéraux, et particulièrement par le biais du conseil d’administration des Ateliers réunis où d’anciens gestionnaires siègent comme commissaires (Buls, Gustave Jottrand). Si en 1890, Jean Charles et Alphonse Wormhout refusent de figurer sur la liste de l’Association libérale comme candidats ouvriers (à la demande de Jottrand), la Générale ouvrière finit par appeler les électeurs à voter pour tous les candidats de la liste des libéraux progressistes (ainsi que pour quelques candidats du POB) aux élections législatives de 1894.

De plus, on ne peut dénier une certaine parenté idéologique entre la Générale ouvrière et la Ligue ouvrière libérale (1896), née peu après la réconciliation des progressistes et des doctrinaires au sein du Parti libéral. Mais Jean Charles semble s’être cantonné dans ses fonctions de coopérateur. De l’avis de beaucoup, l’œuvre des Ateliers réunis n’a pas le succès escompté par ses réformateurs de 1886. À la mort de Jean Charles en 1908, la coopérative périclite depuis la fin des années 1890.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article164078, notice CHARLES Jean. par Jean-Paul Mahoux, version mise en ligne le 19 septembre 2014, dernière modification le 25 octobre 2020.

Par Jean-Paul Mahoux

ŒUVRE : Histoire des Ateliers réunis, brochure partiellement publiée, Les coopérateurs belges, organe mensuel de la coopération, 1er avril 1894.

SOURCES : Archives de la ville de Bruxelles, Registres de la population – Le mutuelliste, 1885-1908 dont 1er avril 1908, p. 8 – Le Peuple, 1885-1894 – BERTRAND L., Histoire de la coopération en Belgique. Les hommes - Les idées - Les faits, t. 2, Bruxelles, 1903, p. 124, 588, 591, 589 (icono) – SERWY V., La coopération en Belgique, t. IV : La vie coopérative - Dictionnaire biographique, Bruxelles, 1952, p. 110.

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