CYVOCT Antoine, Marie.

Par Jean-Paul Mahoux

Lyon (département du Rhône, France), 28 février 1861 − Paris, 5 avril 1930. Ouvrier tisseur, anarchiste français, instigateur présumé de l’attentat du théâtre Bellecour à Lyon, réfugié en Belgique en 1882-1883.

Fils de Hippolyte Cyvoct, ouvrier tisseur sur soie lyonnais, et de Françoise Blanchard, Antoine Cyvoct est membre d’un cercle ouvrier catholique jusqu’à l’âge de vingt ans. Il s’engage dans la voie de l’anarchisme vers 1881.

Collaborateur au journal anarchiste lyonnais, Le droit social, puis gérant du journal révolutionnaire, L’étendard révolutionnaire, Antoine Cyvoct est menacé de poursuites judiciaires pour ses propos séditieux tenus lors de plusieurs réunions publiques en septembre 1882. Il anticipe ces poursuites, se soustrait à la justice et se réfugie à Lausanne en Suisse, au début d’octobre 1882. Une première condamnation à deux ans de prison et à 3.000 francs d’amende est prononcée à son encontre à Lyon, le 6 décembre 1882.

Au-delà de cette première affaire, Cyvoct est surtout soupçonné d’être l’instigateur sinon l’auteur de l’attentat à la bombe du café du théâtre Bellecour qui fait un mort et de nombreux blessés dans la nuit du 22 au 23 octobre 1882. On lui attribue la paternité d’un article, paru dans Le débat social en mars 1882, appelant à la destruction du café Bellecour, haut-lieu de la bourgeoisie lyonnaise.

Se refusant à rentrer en France pour invoquer sa présence en Suisse au moment de l’attentat, Antoine Cyvoct passe en Belgique, avec sa compagne, Lucie Boreas, en novembre 1882. Le couple s’installe à Verviers (pr. Liège, arr. Verviers), chez les frères Olivier et Toussaint Ruwette, membres du cercle anarchiste L’Étincelle. Cyvoct s’inscrit sur les registres, sous le nom d’un ouvrier graveur suisse, Louis-Henri Favet. Laissant sa compagne chez les frères Ruwette, il s’installe à Bruxelles (pr. Brabant, arr. Bruxelles) en décembre 1882. Son compatriote, Jean-Antoine Didier, qui, selon la police belge, exerce une forte influence sur les socialistes belges, lui prête sa complicité pour qu’il s’inscrive sous son propre nom.
Avec un autre anarchiste français, Paul Métayer, Antoine Cyvoct loue une chambre à Saint-Josse-ten-Nood, autre commune bruxelloise, à la rue Traversière. Il côtoie le milieu anarchiste bruxellois par l’intermédiaire d’Hubert Delsaute chez qui il rencontre les nihilistes russes, Gregori Federscher et Alexis Liévin.

Le premier contact de Antoine Cyvoct avec le mouvement ouvrier belge a lieu lors d’un meeting en faveur du suffrage universel qui se tient à la Cour de Bruxelles (place Fontainas). Il y clame que le suffrage universel qui ne produit aucun effet en France, n’en aura pas non plus en Belgique. De l’avis de Georges Lorand* et de Louis Bertrand, Cyvoct fait forte impression sur l’auditoire : « Cyvoct avait une tête d’illuminé, des yeux ardents mais pleins de douceur, la voix pathétique ; il parlait avec une facilité et, dans cette assemblée hostile à ses idées, l’impression fut grande. » (LORAND, G., « Cyvoct », Les hommes du jour, n° 28, 1884) Dans ses Souvenirs d’un meneur socialiste (p. 228), Louis Bertrand ajoute : « Son étrangeté avait frappé les assistants. Avec sa barbe, ce jeune homme de 23 ans avait une tête de Christ. Je causai avec lui avec un vif plaisir. »

Antoine Cyvoct se fait connaître des milieux progressistes et socialistes belges surtout grâce à l’affaire dite « de Ganshoren » (près de Bruxelles). Le 23 février 1883, Antoine Cyvoct et Paul Métayer se rendent dans la campagne aux alentours de Ganshoren, soit pour se livrer à une expérience de chimie dont l’idée leur est venue en suivant le cours de chimie industrielle du Musée, selon Louis Bertrand, soit pour prépare un attentat anti-royaliste selon la police de Bruxelles. Toujours est-il qu’une explosion se produit : Paul Métayer, ayant laissé tomber les matières explosives qu’il transportait, est très grièvement mutilé. Il meurt le lendemain à l’hôpital Saint-Jean à Bruxelles. Il est enterré par la société rationaliste Les Cosmopolitains.

Antoine Cyvoct, après avoir tenté de se cacher chez Delsaute*, est arrêté le 28 février et écroué à la prison des Petits Carmes. Le Parquet qui imagine une vaste conspiration anarchiste visant à abattre une personne royale ou un ministre, instruit un dossier très touffu mais sans véritable preuve contre Cyvoct et ses relations belges. Défendu par l’avocat libéral progressiste, Roch Splingard*, il est finalement poursuivi pour falsification d’identité, puis condamné à deux mois de prison. Son complice, J.A. Didier, est condamné à un mois de détention avant d’être expulsé. Dans un rapport au Roi d’avril 1883, le ministre de la Justice, Jules Bara, conclut que l’affaire de Ganshoren ne pourra « probablement jamais être élucidée. »

Extradé à la demande des autorités françaises afin de répondre de la mort de L. Miodre, employé tué lors de l’attentat du café Bellecour, Antoine Cyvoct est livré à la police française en juillet 1883. Il passe devant la Cour d’assises de Lyon en décembre de la même année. Il est acquitté du chef d’assassinat mais est condamné à mort pour provocation indirecte au meurtre. Sa peine est commuée aux travaux forcés à perpétuité par le président de la République, Félix Faure, en février 1884. La réaction des socialistes belges et de son extrême gauche parlementaire est immédiate. Pierre Splingard, Paul Janson et surtout G. Lorand, entrés en contact avec la famille de Cyvoct et ses avocats, les députés Rochefort et Laguerre, tentent de lui épargner le bagne. Les avocats français et belges font appel devant la Cour de cassation, arguant que les faits à l’origine de la condamnation de Antoine Cyvoct, ne figurent pas dans la demande d’extradition déposée en Belgique et que la disposition légale « provocation indirecte au meurtre » est inexistante en droit belge. Selon les défenseurs belges de Cyvoct, le verdict de la Cour d’assises viole le traité d’extradition passé entre les deux pays. Ils réclament en conséquence la remise de Cyvoct aux autorités belges. La Ligue ouvrière de Bruxelles se range derrière Janson dont l’entreprise est soutenue par Le National belge, La Chronique et La Voix de l’ouvrier. Paul Janson interpelle le ministre de la Justice, Jules Bara, en février 1884. Son ordre du jour, exigeant du gouvernement belge qu’il réclame le condamné, n’obtient que quatre voix et deux abstentions.

Antoine Cyvoct est envoyé au bagne de Nouméa en Nouvelle Calédonie. Des nouvelles sur ses conditions de détention parviennent fréquemment en Belgique. De 1883 à 1898, année où Grévy accorde la grâce présidentielle à Cyvoct, les journaux progressistes et socialistes belges couvrent abondamment la campagne pour son amnistie, menée par diverses personnalités de l’extrême gauche française, notamment Georges Clémenceau, par le biais de son journal, L’Aurore dont G. Lorand est le correspondant à Bruxelles.

Le retour de Antoine Cyvoct en France ravive la polémique sur l’issue du procès de l’attentat Bellecour. En Belgique, Antoine Delporte dans Le Peuple et G. Lorand dans La Réforme raniment la question de la responsabilité du gouvernement belge. L’innocence de Cyvoct leur semble désormais acquise, après les révélations de nouveaux témoins tel que Damian qui se déclare le véritable auteur de l’article paru dans Le débat social. Par ailleurs, avec l’affaire du communard Tabaraud, l’affaire de Ganshoren est un des cas les plus frappants de l’activité déployée par les progressistes et les socialistes belges en faveur des résidents étrangers, extradés pour motifs politiques.

À consulter également : GALLET L., Cyvoct Antoine, Marie, dans Dictionnaire des anarchistes, Site Web : maitron.fr − MOISSONNIER M., Cyvoct Antoine, dans Site Web : maitron.fr.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article164150, notice CYVOCT Antoine, Marie. par Jean-Paul Mahoux, version mise en ligne le 19 septembre 2014, dernière modification le 19 novembre 2020.

Par Jean-Paul Mahoux

SOURCES : Archives générales du Royaume, fonds Ministère de la Justice. Sûreté publique, dossier n° 141.17B ; « Explosion à Ganshoren » (icono) ; Police des étrangers, dossier n° 401.460 (icono) − Archives de la ville de Bruxelles, Bureau des étrangers, n° 2713 − La Voix de l’ouvrier, 1883-1884 − Le National belge, 1884 − Les hommes du jour, 1884 − Le Peuple, 1898 − La Réforme, 1898 − BERTRAND L., Souvenirs d’un meneur socialiste, vol. I, Bruxelles, 1927, p. 228 − MAITRON J., Le mouvement anarchiste en France, t. I : Des origines à 1914, Paris, 1975, p. 167-170 − MOULAERT J., Le mouvement anarchiste en Belgique (1870-1914), Ottignies-Louvain-la-Neuve, 1996.

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