BOËNS Hubert.

Par Jean-Louis Delaet

Charleroi (pr. Hainaut, arr. Charleroi), 12 janvier 1825 – Saint-Gilles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 21 décembre 1898. Médecin chargé de cours et chef de clinique puis médecin généraliste, auteur de plusieurs ouvrages traitant de l’hygiène dans les milieux de travail, membre de l’Association libérale, partisan de la philosophie positive, membre fondateur et dirigeant des Rationalistes.

Hubert Boëns nait à Charleroi dans une famille carolorégienne de longue souche. De deux branches de cette famille sont issus : Antoine Boëns, né en 1717, propriétaire de l’Hôtel du Grand Monarque, qui eut l’honneur de recevoir l’empereur Joseph II le 6 juin 1781, et Alexandre Boëns, né en 1760, dessinateur, lithographe et peintre, mais mieux connu comme graveur. Hubert Boëns poursuit des études brillantes et devient candidat en médecine en 1846 et docteur en sciences naturelles de l’Université catholique de Louvain (aujourd’hui pr. Brabant flamand, arr. Louvain-Leuven) en 1847.

Lors du mouvement estudiantin du printemps 1848 à Louvain, Hubert Boëns est membre, aux côtés de Adolphe Demeur et de Léon Wocquier, de la commission étudiante qui réclame plus de liberté et qui met en question le règlement de l’université. Renvoyé, il poursuit ses études à l’Université de Liège (pr. et arr. Liège) où il devient, en 1851, docteur en médecine, chirurgie et accouchements. Protégé de Lambert Lombard (1793-1855), docteur en médecine, professeur puis recteur de l’université, Boëns est nommé chargé de cours et chef de clinique à l’Institut ophtalmologique du docteur Ansiaux. Médecin à l’hôpital des cholériques de l’hospice Saint-Thomas à Liège, il collabore à l’Almanach hygiénique pour 1853. Au décès du professeur Lombard, il s’en retourne dans sa ville natale où il acquiert une belle clientèle. Médecin attaché à la SA des charbonnages réunis de Charleroi, il publie en 1862 à Bruxelles un Traité pratique des maladies, des accidents et des difformités des houilleurs de 186 pages.

Sur deux plans, Hubert Boëns se différencie d’autres auteurs d’ouvrages analogues mettant en évidence les progrès d’hygiène réalisés dans le travail de la mine : prudent sur l’inhalation des poussières, franchement sévère sur le travail des femmes. Ce traité pratique lui ouvre les portes de l’Académie royale de médecine dont il devient membre correspondant. Il y prononce en 1864 un discours à propos de ses observations sur les lésions pulmonaires dues à l’inhalation des poussières de charbon. Cela lui vaut d’inspirer l’article « poussier » dans le Grand dictionnaire universel du XXème siècle de Pierre Larousse.

L’Académie constitue le 22 février 1867 une commission chargée de rassembler les éléments pour étayer une proposition relative à l’admission des femmes et des enfants dans les mines. Le rapport rédigé par Hyacinthe Kuborn (1818-1910), médecin à Seraing, est favorable à une réglementation. Hubert Boëns participe à l’examen du dit rapport et, lors des communications présentées les 23 décembre 1868 et 13 janvier 1869. Il se rallie à ces conclusions, en rejetant toute contrainte de la loi, car il estime que les patrons charbonniers prendront eux-mêmes les mesures nécessaires.

La publication du rapport Kuborn déclenche la colère des associations charbonnières qui réclament à cor et à cri une contre-enquête. Hubert Boëns s’en étonne car il ne s’attendait pas à entendre un seul directeur, un seul médecin prétendre que ce travail ne fut pas un fait regrettable. Des pressions sont exercées sur le corps médical, prétend-il. Souvent, dans les communes minières, le médecin est attaché au service du charbonnage qui prend en charge les honoraires résultant des consultations de leurs ouvriers. Impressionné par le nombre d’instructions et de condamnations judiciaires contre des mineurs, sur des actes contraires aux bonnes mœurs, Hubert Boëns se rallie à l’idée de contrainte législative devant l’ampleur du mal.

Toujours en relation avec les travaux universitaires qu’il entreprend, Hubert Boëns conserve une prédilection pour l’hygiène publique, l’épidémiologie, la médecine du travail et la gynécologie. Il se déclare adversaire acharné de la vaccination contre la pleuropneumonie bovine de Willems qu’il traite de mystification en pleine académie en 1866. Il devient ainsi un ennemi tenace des théories de Jenner et de Pasteur. Le 25 octobre 1879, il met sur pied la Ligue internationale des anti-vaccinateurs qui, par des congrès à Paris, à Cologne ou à Berne, harcèle l’opinion publique au moyen de conférences, de discussions et de délégations officielles qui font reculer certains gouvernements. Il s’attèle aussi à l’écriture d’un Traité général d’hygiène : L’art de vivre, publié à Charleroi en 1878, réédité à Verviers en 1880, et une nouvelle fois en 1885.

Après que ses préoccupations sociales l’entrainent à accepter le secrétariat de la Société de Saint-Vincent de Paul de la ville et de celle de Saint-Joseph au faubourg, Hubert Boëns s’éloigne insensiblement, par ses réflexions, du catholicisme pour se rapprocher du libéralisme progressiste. En 1869, il entre à l’Association libérale de l’arrondissement de Charleroi (pr. Hainaut) où, avec quelques jeunes avocats, il s’oppose aux députés doctrinaires. Ces nouveaux libéraux lancent le 15 mars 1869 un journal, Le Progrès de Charleroi, fidèle au programme du congrès libéral de 1846 voulant l’indépendance du pouvoir civil, l’extension du droit de suffrage, l’amélioration du sort des classes laborieuses, l’instruction obligatoire...

Le véritable tournant de la vie de Hubert Boëns est la découverte de la philosophie positive à travers des études sur la folie, la mort et la découverte du subconscient. Il s’oppose publiquement au clergé populaire à propos de Louise Lateau, dite la stigmatisée de Bois d’Haine, comédie sur laquelle il écrit pas moins de trois brochures en 1875 et 1876, refusant toute interprétation mystique. Les années suivantes, il travaille à la réalisation de quatre œuvres philosophiques qui montrent la dimension de l’engagement positiviste : Le catéchisme du rationaliste en 1877 sous le pseudonyme de L. Del’Sambre et A. de Virton – cette brochure, destinée à toucher un public vaste et peu cultivé, emprunte son plan et jusqu’à sa présentation matérielle au catéchisme de Malines –, La physiologie et la psychologie publiée dans la revue La philosophie positive de Littré et Wyrouboff, La science et la philosophie ou nouvelle classification des sciences en 1879 et La morale : origine du sentiment moral en 1880.

Ami d’Émile Littré, libre penseur et médecin comme lui, Hubert Boëns refuse tout autant de suivre Auguste Comte dans la partie politique et mystique de son système et reste purement positiviste. Pour Boëns, le seul élément de fixité dans l’anarchie universelle est la science, celle qui se tient aux faits et rejette tout ce qui la dépasse. Le triomphe de l’esprit positif sur l’état métaphysique et théologique amènera la constitution de la science suprême, celle des phénomènes sociaux, la « physique sociale ».

Membre fondateur et président de la Société des rationalistes de Lodelinsart (aujourd’hui commune de Charleroi), société mère de la Fédération rationaliste du bassin de Charleroi, créée en juillet 1875, Hubert Boëns côtoie deux hommes qui joueront un rôle capital dans la formation du mouvement socialiste régional, l’ouvrier, Albert Delwarte (1847-1913), et le journaliste, Jules Bufquin des Essarts (1849-1914). Il correspond, depuis 1876, avec César De Paepe (1842-1890), militant de la libre pensée, qui est très actif dans les mouvements précurseurs du Parti ouvrier belge. Les 28 et 29 mars 1880, Boëns participe au Congrès international de libre pensée de Bruxelles.

Toujours membre de l’Association libérale, Hubert Boëns s’oppose en 1879 au projet de réforme sur l’enseignement primaire du gouvernement doctrinaire de Frère Orban, trop modéré, préférant défendre les principes d’un enseignement laïc, gratuit et obligatoire. Il publie dans la revue La philosophie positive, un article sur L’enseignement primaire en Belgique. Au moment où aucune organisation ouvrière ou progressiste n’existe au pays de Charleroi, il forme alors le vœu de voir les démocrates se rassembler.

Le 9 novembre 1879, 245 libres-penseurs et anciens internationalistes créent la Ligue progressiste, doublure de la Fédération rationaliste, dont l’Émancipation de Charleroi est la nouvelle société-mère. Le président est Hubert Boëns et le secrétaire, Albert Delwarte. Mais assez rapidement, à la nouvelle appellation, on préfère conserver celle, plus restrictive, de Fédération rationaliste pour bien souligner que la Ligue n’est pas un parti, mais un groupe de pression voulant agir sur l’orientation du Parti libéral. Pour lui, la libre pensée embrasse dans son domaine toutes les sciences sociales, sans exception et sans exclusion ; la politique n’est pas son but, c’est l’un des moyens par lesquels elle tend à constituer la société sur des bases rationnelles. Le programme de la Ligue comprend l’enseignement laïc, gratuit et obligatoire, la réforme des caisses de prévoyance pour ouvriers mineurs, la suppression du livret d’ouvrier et le suffrage universel pur et simple.

L’un des premiers, Hubert Boëns étendra le suffrage universel aux femmes. Il mène une campagne ardente, de commune en commune, relayée par le Journal de Charleroi dont Jules Bufquin des Essarts est rédacteur en chef en 1878 et directeur en 1880. La Ligue soutient la proposition de réforme électorale de Paul Janson qu’elle accueille à Charleroi et se transforme en 1881 en Comité central des ligues communales ou Fédération pour la réforme électorale. Boëns en est encore le président mais il abandonne celles de l’Émancipation et de la Fédération rationaliste à Jules Bufquin des Essarts. Les contacts entre les deux hommes se détériorent.

Hubert Boëns collabore à partir de 1882 à L’Ami du peuple, revue populaire hebdomadaire, créée à Gilly (aujourd’hui commune de Charleroi, pr. Hainaut, arr. Charleroi) en 1881, auquel il donne une nouvelle vie. Il se réclame alors du socialisme rationnel, positiviste et progressif, qu’il oppose au socialisme anarchique et révolutionnaire. L’antagonisme entre le travail et le capital n’existe pas car il n’est plus possible en sociologie de séparer ces deux notions, car, dans la vie sociale, tous les groupes se confondent et s’amalgament si intimement. La société est un organisme unique et vivant, de la défaite de l’un ne peut sortir le bonheur de l’autre. Pour lui, les journées tragiques des 26, 27 et 28 mars 1886 au pays de Charleroi sont les conséquences néfastes de la doctrine révolutionnaire de la lutte des classes. Par contre, pour Jules Bufquin des Essarts et Jules Destrée*, la répression, qui suit les émeutes de la faim, montre le vrai visage de cette société hypocrite ; dès avril, le premier quitte le secrétariat de l’Association des maîtres de forges de Charleroi.

La rupture entre Hubert Boëns et ses anciens amis, amenés à mettre plus fondamentalement en question les bases de la société, est consommée. En octobre 1888, la Fédération des ligues ouvrières du bassin de Charleroi, dirigée par Albert Delwarte, le voue au « mépris général et à la défiance du peuple ». Deux mois plus tard, il est exclu de la Fédération rationaliste. Fidèle à sa ligne politique progressiste, il participe le 22 septembre 1887 à la création du Cercle libéral de Charleroi qui groupe les libéraux progressistes autour de Léopold Fagnart, député libéral de 1890 à 1892 et socialiste de 1894 à 1899, et d’Edmond Bogaert, un des avocats de la défense lors du procès du « Grand complot » aux Assises de Mons en 1889. Il participe la même année à la fondation de la Rénovation, la société des libres penseurs de Marcinelle (aujourd’hui commune de Charleroi).

Mais peu à peu, âgé de près de septante ans, Hubert Boëns se retire de la vie publique. Il meurt à Saint-Gilles (Bruxelles), le 21 décembre 1898, âgé de septante-trois ans, non sans avoir publié un dernier ouvrage, un manuel populaire contre l’alcoolisme en 1897. La libérale Gazette de Charleroi lui rendra hommage en le présentant d’une façon colorée : « charmant en société, il avait toujours à conter une foule d’histoires et de souvenirs personnels très gais, se gaussant de ses mésaventures politiques qui avaient été fort nombreuses. »

Premier de la bourgeoisie carolorégienne à sortir du conformisme imposé par un système économique et social injuste, Hubert Boëns ouvre les premières brèches dans le corps social où d’autres, peut-être plus hardis, se faufilent. En avance sur son époque, il est partisan de l’interdiction du travail des femmes et des enfants, de l’enseignement laïc, gratuit et obligatoire et du suffrage universel pour les hommes et les femmes. Si la lutte qu’il entreprend contre la vaccination fragilise son image, à nos yeux, ses travaux sur le subconscient nous le rendent extrêmement moderne. Les ruptures qui rythment sa vie publique montrent un personnage plein de contradictions. Proche du député libéral bruxellois, Paul Janson, dont il partage un moment le combat politique, son questionnement intellectuel exigeant, ses investigations philosophiques l’éloignent de tout engagement entier et du Parti ouvrier belge.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article166672, notice BOËNS Hubert. par Jean-Louis Delaet, version mise en ligne le 16 octobre 2014, dernière modification le 18 avril 2020.

Par Jean-Louis Delaet

ŒUVRE : Pour les œuvres de médecine et d’hygiène, voir Bibliographie nationale des écrivains belges, 1830-1880, p. 112-113 – Traité pratique des maladies, des accidents et des difformités des houilleurs, Bruxelles, 1862 – Des femmes et des enfants dans les travaux souterrains des mines, Discours du 16 janvier 1869, Bruxelles, 1869 – Louise Lateau ou les mystères de Bois d’Haine, 1ère et 2ème édition, Bruxelles, 1895 – Fin de la comédie de Bois d’Haine, Bruxelles, 1876 – Le catéchisme du rationaliste publié sous le pseudonyme de L. Del’Sambre et de A. De Virton, Bruxelles, 1877 – « La physiologie et la psychologie », La philosophie positive, Paris, mai-juin 1878, p. 343-362 – « L’enseignement primaire en Belgique », La philosophie positive, mars-avril 1879, p. 230-244 – La science et la philosophie ou nouvelle classification des sciences, Bruxelles, 1879 – « La criminalité au point de vue sociologique », La Philosophie positive, Paris, juillet-août 1879, p. 76-96 – « Le moi, ses absences, ses troubles et ses dédoublements », La philosophie positive, novembre-décembre 1879, p. 384-400 – La morale. Origine du sentiment moral, Charleroi, 1880 – La fessée électorale, Charleroi, 22 mai 1888.

SOURCES : L’Ami du peuple, 14 juin 1885 ; 2 mai et 7 novembre 1886 ; 26 août et 2 décembre 1888 ; 2 mai et 7 novembre 1886 ; 18 janvier 1891 – Bulletin de l’Académie royale de médecine de Belgique, 4ème trimestre 1868, 1er trimestre 1869 – Gazette de Charleroi, 23 décembre 1898 – Journal de Charleroi, 19 janvier 1869 ; 16 octobre 1869 ; 3 mai 1870 ; 23 janvier 1874 ; 17 décembre 1876 ; 18 novembre 1878 ; 23 mai et 11 novembre 1879 ; 14 février, 14 avril et 10 mai 1882 ; 20 juillet et 4 septembre 1889 ; 15 octobre 1912 – Le médecin, 6 mai 1894 ; 25 décembre 1898 – Revue industrielle, 1er octobre 1869 ; 18 avril 1872 ; 30 avril et 21 mai 1874 – BARTIER J., Anticléricalisme, laïcité et rationalisme en Belgique au XIXème siècle. Orientation bibliographique, Louvain-Paris, 1968,pp. 46-63 (Cahiers du Centre interuniversitaire d’histoire contemporaine 54) – Bibliographie nationale, t. 29, 1956, col. 309-310 – BUFQUIN DES ESSARTS J., Histoire de la fédération rationaliste de Charleroi, Charleroi, 1913 – DANDOIS B., Entre Marx et Bakounine : César de Paepe, correspondances, Paris, 1974, p. 159, 254 – DELAET J.-L., Le pays de Charleroi en 1885, les grèves de 1886, prélude à cent ans de progrès social, Marcinelle, 1986, p. 19-39 – DELAET J.-L., « Rationalisme et progressisme au Pays de Charleroi, biographie du docteur Hubert Boëns (1825-1898) », Documents et rapports de la société royale d’archéologie de Charleroi, t. LX, 1986-1988, p. 156-167 – DE SEYN E., Dictionnaire bibliographique des sciences, des lettres et des arts, Bruxelles, 1935 – Discussion du rapport sur l’enquête faite au nom de l’Académie royale de médecine par la commission chargée d’étudier la question de l’emploi des femmes dans les travaux souterrains des mines, Bruxelles, 1870 – GUBIN E., LEFEVRE P., « Obligations scolaires et société en Belgique au XIXème siècle, réflexions à propos du premier projet de loi sur l’enseignement obligatoire (1883) », Revue belge de philosophie et d’histoire, 1ère partie, t. LXIII, 1985, pp. 324-376 ; 2ème partie, t. LXIII, 1985, 3, p. 731-782 – Liber Memorialis des fêtes du cinquantenaire de la fondation de la libre pensée de Bruxelles 1863-1913, Bruxelles, 1913 – LYON C., Le siège de Charleroi en 1794, d’après le journal de P. Claeys, greffier du magistrat, Charleroi, 1876, p. 36-37 – Médecin et société, écrits et objets médecins au 20ème siècle ; catalogue de l’exposition au Musée royal de Mariemont en 1987, Morlanwelz, 1987, notice 83 – MARION Ch., Le travail des femmes et des enfants dans les mines du Hainaut, 1830-1914, Mémoire de licence ULB, Bruxelles, 1974-1975 – POTY F., Histoire de la démocratie et du mouvement ouvrier au pays de Charleroi, t. 1 : Le blé qui lève, 1735 à 1905, Bruxelles, 1975 – WINDELS-ROSART F., « Un printemps agité, Louvain 1848 », Revue trimestrielle des Amis de l’université de Louvain, 1975, 4, p. 9-23.

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