BUFQUIN des ESSARTS Jules, Charles, Louis.

Par Jean-Louis Delaet

Charleroi (pr. Hainaut, arr. Charleroi), 22 janvier 1849 – La Rochelle (département de la Charente Maritime, France), 11 septembre 1914. Journaliste, secrétaire de l’Association des maîtres de forges de Charleroi, rédacteur en chef et directeur du Journal de Charleroi, libéral progressiste puis socialiste, sénateur provincial du Parti ouvrier belge (socialiste), président de la Fédération rationaliste de Charleroi, conseiller communal et échevin socialiste de Mont-sur-Marchienne (aujourd’hui Charleroi, pr. Hainaut, arr. Charleroi), frère de Georges et Gustave Bufquin des Essarts.

Né à Charleroi, quelques mois après que son père, Louis-Xavier Bufquin des Essarts (1809-1880), réfugié politique français en 1839, s’y installe et y prenne la direction du Journal de Charleroi, Jules Bufquin des Essarts descend, par sa mère Laura Vrabely d’un ancien intendant général des postes du royaume de Hongrie, Charles Vrabely (1794-1879). Il est le frère de Gustave et Georges Bufquin des Essarts.

Après de premières études secondaires au collège communal de Charleroi, Jules des Essarts les poursuit en France à Charleville où il rencontre Arthur Rimbaud, encore adolescent, puis à Paris au Collège de France. Son père ayant gardé à Paris, dans les lettres françaises, de belles relations, Jules Bufquin des Essarts devient, en 1867, secrétaire d’Arsène Houssaye (1815-1896), écrivain éclectique, auteur notamment d’ouvrages historiques plus ou moins teintés de fantaisie, Notre-Dame de Thermidor en 1867, Histoire de Léonard de Vinci en 1869, et qui est administrateur de la Comédie française et directeur du Théâtre lyrique. Des Essarts a le même âge que son fils Henry, futur historien et académicien.

Nourri de belles lettres et d’histoire, fils d’un père franc-maçon saint-simonien, ancien disciple du Père Enfantin qui fonde une communauté modèle à Ménilmontant en 1832, Jules Bufquin des Essarts peut fuir la médiocrité et le conformisme de la bourgeoisie de sa ville natale. Mais il y revient en 1870, appelé par son père âgé de soixante-et-un ans, pour diriger conjointement le Journal de Charleroi dont celui-ci est devenu propriétaire en 1850.

Des billets, qu’il envoie régulièrement de Paris, que Jules Bufquin des Essarts signe démocratiquement « des Essarts », transparaissent déjà des idées nouvelles. À vingt ans à peine, dans le Journal de Charleroi du 16 novembre 1869, il se déclare solennellement pour le suffrage universel, tout en jugeant que : « La nation n’est ni assez préparée, ni assez instruite. Nous réclamons avec énergie le prochain emploi des moyens qui rendront le peuple digne d’exercer tous les droits du citoyen. »

En juin et août 1870, lors de deux élections législatives successives, le Journal de Charleroi appuie Émile Balisaux, gendre de Charles Lebeau, bourgmestre de Charleroi, contre les candidats de l’Association libérale. Cette opposition résulte surtout d’une déception, sur le plan industriel, par rapport aux promesses faites au bassin de Charleroi par la députation libérale élue en 1866. Mais le Journal de Charleroi constate aussi que le programme libéral de 1846 n’est pas encore réalisé au moment où certains, dont Jules des Essarts, pensent déjà aller plus loin. Balisaux est élu.

Depuis 1868 et jusqu’en 1872, au moins, l’Association internationale des travailleurs (AIT) se développe à Charleroi autant par les idées qu’elle propage que par l’organisation qu’elle soutient. L’analyse du jeune intellectuel se démarque des idées sommaires de la presse bourgeoise comme le montrent ces lignes publiées dans le Journal de Charleroi du 13 juillet 1870 : « Ces ouvriers, dont assurément la condition n’est pas douce, croient trouver un remède à leurs maux dans le concours mutuel et la coalition contre les exploitants. Depuis que nous avons vu poindre les projets d’une association ouvrière aussi grande que le monde civilisé, l’idée a conquis un grand nombre d’adhérents et gagne chaque jour de proche en proche. » Dans le Journal de Charleroi, les comptes-rendus de meetings de l’AIT, qui considère des Essarts comme un journaliste « honnête » dans la région, sont plus nombreux et plus impartiaux. Jules des Essarts signe plusieurs articles sur la question ouvrière et ses références sont encore bien sages et empreintes de paternalisme : Henri Guary, directeur du charbonnage de Saint-Martin à Marchienne-au-Pont, auteur de L’ouvrier et l’état social, et Eugène Smits, directeur de la SA des charbonnages et hauts-fourneaux de Marcinelle et Couillet, créateur d’œuvres sociales exemplaires pour l’époque.

Jules des Essarts prend vite une place prépondérante dans l’orientation politique du Journal de Charleroi. Lors des élections de juin 1874, il se lance dans la bataille. Se déclarant libéral indépendant, il recommande aux lecteurs du journal la liste de son choix panachant aussi bien candidats catholiques que libéraux – il appuie Balisaux au Sénat – et candidats qui lui paraissent les plus proches des objectifs qu’il souhaite voir atteindre pour l’intérêt de la région carolorégienne. Après le refus des candidats libéraux choisis, de cautionner une telle liste, et le désaveu de Balisaux, l’ami d’hier, il soutient entièrement la liste catholique dirigée par le baron Drion ! Étonnante volte-face qu’expliquent la fougue et l’esprit irascible de l’homme. Les libéraux sont majoritaires mais Drion est élu. Le soir même, le Journal de Charleroi et l’effigie de des Essarts sont brûlés sur la place de la ville basse de Charleroi.

Longtemps cette déconvenue poursuivra Jules Bufquin des Essarts : « Il dirigea si bien le journal dont il était le rédacteur en chef qu’il finit par le mener au bûcher. » (Revue industrielle, 22 octobre 1876) Abasourdi, son père lui enlève la rédaction du journal : Jules des Essarts renonce au journalisme politique de fin 1874 à fin 1877. Il offre sa collaboration à la Revue industrielle d’Émile Stainier, l’organe très conservateur du secrétaire de l’Association charbonnière, mais sans succès. Grâce à une agence commerciale de chaudières et de machines neuves ou d’occasion qu’il avait créée en 1873, il se familiarise avec les questions économiques et le monde industriel.

Jules des Essarts fonde alors le 16 janvier 1876 son propre hebdomadaire, le Moniteur industriel de Charleroi. Celui-ci se veut l’organe indépendant de toutes les industries, désirant éviter tout antagonisme et se démarquer ainsi de la Revue industrielle, « journal exclusif, aux idées étroites, organe d’intérêt particulier » de l’Association charbonnière. En fait, le Moniteur sera l’organe de l’industrie métallurgique.

Jules des Essarts obtient quelques succès. Il est délégué au Conseil général de la Chambre d’industrie de Charleroi lors de sa création en 1877, et surtout est nommé, en avril 1879, secrétaire de l’Association des maîtres de forges de Charleroi, au grand dam d’une partie de la bourgeoisie industrielle. Les maîtres de forges sont un patronat plus moderne que les charbonniers, certains sont franchement progressistes. Sa nomination confirme un divorce entre les deux industries dont les évolutions divergent, que traduit l’inimitié personnelle entre Stainier et des Essarts. Cette carrière « industrielle » qu’il mène parallèlement à un combat démocratique de plus en plus marqué peut étonner. Mais avant d’être proudhonien, n’est-il pas saint-simonien ? Chez Saint-Simon, les producteurs ou industriels, qui forment la véritable élite du monde nouveau et qui détiennent le pouvoir économique, doivent y avoir aussi la puissance politique afin de favoriser l’industrie, source unique de toutes les richesses et de toutes les propriétés. La nouvelle organisation sociale, dont la mission est « l’amélioration la plus rapide du sort de la classe pauvre », s’acheminera ainsi vers l’harmonie universelle. Cette union de tous, dans le grand mouvement de l’industrialisme, sera scellée par le sentiment et par une religion commune nouvelle, la fraternité...

Si certains adeptes accentuent les tendances religieuses du saint-simonisme, Jules des Essarts, lui, découvre le rationalisme. Rapidement, il devient un des dirigeants de la libre pensée, L’Émancipation de Charleroi, au côté d’Hubert Boëns, devenu président de la libre pensée, L’Émancipation de Charleroi en 1881, et de la Fédération rationaliste en 1883, et d’Albert Delwarte, ancien secrétaire de la Première internationale dans le bassin de Charleroi. Le Journal de Charleroi, dont il devient le rédacteur en chef en janvier 1878 et assure la direction à la mort de son père en janvier 1880, sous le nom de Philippe Maréchal puis de Marcellus, excepté quand il intervient comme directeur, y apporte un soutien précieux. C’est un journal prospère avec un tirage régulier de plus de 8.000 exemplaires. Lourde succession mais que les trois fils, Jules, Gustave et Georges sont à même de supporter autour de leur mère.

Ce retour n’est pas étranger à la fondation, quelques mois plus tard, de la Gazette de Charleroi, organe de l’Association libérale remplaçant le Progrès moribond. Par le biais du rationalisme, Jules des Essarts amorce son virage du libéralisme au socialisme. De son évolution, il dit en 1913 que le mobile matérialiste fut seulement l’élément occasionnel, tandis que l’influence mystérieuse, primordiale et déterminante résida dans la puissance de l’idée rationaliste. « Ce que nous voyons aujourd’hui n’est que la conséquence naturelle, obligée, attendue, voulue, des principes de la libre pensée. C’est une direction politique et sociale qui résulte de l’enchaînement des faits et de la logique des idées sous son inspiration et sous son impulsion » (Liber memorialis des fêtes du cinquantenaire de la fondation de la Libre pensée de Bruxelles (1863-1913), Bruxelles, 1913, p. 53).

Succédant en 1883 à Hubert Boëns aux présidences de la société de libre pensée, L’Émancipation, et de la Fédération rationaliste, qu’il reste jusqu’à la mort, Jules des Essarts se rapproche des anciens internationalistes réclamant l’adoption, par la Fédération, d’un programme économique et social plus radical contre la tendance modérée conduite par Hubert Boëns. La Fédération adopte en 1885 un ensemble de résolutions réunies en un rapport, concluant au suffrage universel pur et simple, à l’instruction obligatoire, laïque et gratuite, à la séparation de l’église et de l’état, à la réforme de l’impôt, à l’abolition de la conscription et de l’armée permanente, aux réformes ouvrières et à la république. Comme il l’affirme plus tard, son initiateur en socialisme est Albert Delwarte par qui il rencontre son maître à penser, César De Paepe*.

Jules Bufquin des Essarts joue alors un rôle majeur dans le développement du progressisme dans le bassin de Charleroi. Dans Une campagne électorale au pays noir paru en 1895 (p. 23), Jules Destrée*, qui trouve chez lui un soutien moral en 1882-1883, le présente ainsi sous les traits de des Ayssards : « Avec une véritable bravoure et un zèle infatigable, (il) avait soutenu, fortifié, réconforté dans la contrée le mouvement démocratique. La situation actuelle était en quelque sorte l’œuvre de ce gros homme aux allures endormies... Malgré les railleries, les menaces ou les outrages, il avait toujours été droit son chemin vers une politique de plus en plus accentuée. » Par situation actuelle, Jules Destrée entend la victoire des démocrates-socialistes aux élections législatives de 1894. Mais dix ans auparavant, Jules des Essarts ne conçoit pas encore ce projet. S’il ne voit dans l’Association libérale qu’une association d’intérêts économiques particuliers, le libéralisme est, pour lui, progressiste, le parti libéral ayant deux ennemis, le cléricalisme et le doctrinarisme.

En 1885-1886, ce n’est pas dans le Journal de Charleroi, mais dans le Peuple que Albert Delwarte, secrétaire de l’Union verrière, publie des articles sur la verrerie, mettant en garde les travailleurs devant le développement du grand capital et du four à bassin dans l’industrie. Eugène Baudoux, qui applique le premier le procédé, est un ami personnel de des Essarts. S’il est conscient des vraies causes des émeutes tragiques de mars 1886 dans le pays noir, il demeure hostile à la lutte entre le capital et le travail, préférant son union idéale du peuple et de la bourgeoisie. Les autres, socialistes et conservateurs, l’y contraindront.

En 1886, Jules des Essarts est démis, ou démissionne, de son poste de secrétaire de l’Association des maîtres de forges de Charleroi. En 1887, il est délégué effectif du canton de Charleroi au Congrès progressiste de Bruxelles ; il l’est encore au congrès de décembre 1890. En août 1888, il aide des amis à lancer un nouvel hebdomadaire, L’opinion progressiste. Il est de ces esprits emportés vers des conquêtes réformatrices par un libéralisme progressiste, sous l’influence de plus en plus persuasive de jeunes libéraux progressistes comme Jules Destrée*, Paul Pastur* et, par la suite, Émile Brunet et Émile Vandervelde*.

Les principes du « Noble Order of the knights of labor », la Chevalerie du travail américaine, introduite à Charleroi en 1884, parmi les verriers, fraternité et solidarité universelles, concrétisent l’union du peuple et de la bourgeoisie chère à des Essarts. Ouvert à la petite bourgeoisie artisanale et aux petits industriels, l’Ordre cherche à maintenir l’équilibre entre le travail et le capital où chacun puisse conquérir son indépendance, non à changer le système capitaliste. Méfiant devant l’orientation plus socialiste que certains veulent donner aux assemblées constituées à Charleroi, il propage lui-même par conférences et brochures les principes de l’Ordre.

La scission du Parti socialiste républicain (PSR) d’Alfred Defuisseaux*, ami de longue date de Jules des Essarts, d’août 1887 à décembre 1888, permet à la Chevalerie du travail d’étendre son influence parmi les mineurs. Comme le PSR, elle s’adapte dans la pratique aux caractéristiques et aux besoins de la classe ouvrière locale. des Essarts rencontre Jean Callewaert* de l’Union des mineurs de Jumet-Gohyssart, « lieutenant » de Defuisseaux à Charleroi. Les deux hommes se lient d’amitié. La classe ouvrière ne veut rien de fixe et de durable, dit-il, sans le concours de la bourgeoisie. Certains prétendent que les lettres et les discours de Callewaert sont de lui. Tout au plus on ne peut que rappeler l’impréparation intellectuelle du dirigeant ouvrier, nouveau grand maître de l’Assemblée d’état de la Chevalerie du travail belge, succédant à Albert Delwarte en février 1890. À la pratique prônée de la grève générale, victorieuse en janvier 1890 sur la réduction du temps de travail, répond le flou idéologique de la Chevalerie du travail et de la classe ouvrière locale, pour sa frange supérieure réceptive aux contraintes industrielles et encline au réformisme économique.

Jules des Essarts devient l’éminence grise du mouvement ouvrier carolorégien. En vue des élections législatives de juin 1890, libéraux progressistes et Chevaliers du travail forment en avril une Union libérale démocratique (ULD). Jean Callewaert, choisi comme candidat, est présenté par l’Union à l’Association libérale priée de lui laisser une place sur sa liste. Mais celle-ci refusant même de prendre en considération la proposition, les libéraux progressistes refusent d’appuyer une candidature séparée de Jean Callewaert qui se maintient, poussé par ses compagnons : l’ULD a vécu. Jules des Essarts, rompant avec le libéralisme, appuie, seul, Callewaert dont le programme est simple : « la paix, l’ordre social, la justice pour tout le monde, l’union du peuple et de la bourgeoisie ». J. des Essarts espère-il encore en une transformation du Parti libéral en 1890 ? Certains y croient, Léopold Fagnart*, Lothaire Baudy ou Edmond Bogaert, plus tard démocrates-socialistes, en sont encore membres. Lui-même est présent aux congrès progressistes de 1890 et 1892.

À une certaine incompréhension entre, d’une part, les chevaliers du travail et les progressistes de Charleroi et, d’autre part, le Parti ouvrier belge (POB), succède un rapprochement sur le terrain du suffrage universel. Le 14 septembre 1890, à Bruxelles, des Essarts siège au bureau du Congrès pour le suffrage universel comme membre progressiste. Après la semi-victoire que représente l’adoption, par les Chambres, du suffrage universel tempéré par le vote plural, il œuvre pour la création d’un parti démocratique qu’il ne craint pas d’appeler « libéral-socialiste » (Journal de Charleroi, 4 mai 1893). La Fédération démocratique de l’arrondissement de Charleroi est fondée en mai 1893 à laquelle bon nombre de chevaliers du travail adhèrent. Jules Bufquin des Essarts fait partie de son comité en tant que délégué à la propagande et aux publications aux côtés de Jean Callewaert*, de Jules Destrée*, de Paul Pastur* et d’Alfred Lombard*. Quelques jours plus tard, il copréside l’Union démocratique de Mont-sur-Marchienne où il réside.

Aux élections législatives d’octobre 1894, les démocrates présentent une liste commune de sept noms avec le parti ouvrier et la Chevalerie du travail. Si Jules Destrée est choisi communément par les trois groupes, Jean Callewaert à qui beaucoup reprochent la conduite malencontreuse de la grève des mineurs d’octobre 1893, ne doit son salut qu’à l’appui de des Essarts. La victoire des démocrates-socialistes est complète grâce notamment au Journal de Charleroi qui prend une allure plus ouvrière et plus « socialisante ». Pour répondre au désir de ses amis, les candidats qui remplissent les conditions d’éligibilité exigées, étant fort peu nombreux, il est élu sénateur provincial du Hainaut grâce à une entente entre socialistes et libéraux. Mais en mars, il démissionne vu les charges déjà lourdes qui l’occupent, après y avoir affirmé ses convictions républicaines et son espoir en une révolution complète mais pacifique de la société.

Les seuls mandats politiques qu’il remplit vraiment sont ceux de conseiller communal puis d’échevin faisant fonction de bourgmestre de Mont-sur-Marchienne de 1908 à 1914, où il suit de près le développement d’associations ouvrières. Il est cofondateur des sociétés de secours mutuels, L’Égalité en 1892 et de la Prévoyance sociale en 1898. Il participe à la création de la brasserie coopérative, Le Travail. Peu à peu, devant la pratique réformiste tranchant avec le discours pur et dur des dirigeants du POB, les appréhensions des progressistes disparaissent. L’union est scellée par la tenue au Faubourg (Charleroi-nord) du XIIe Congrès annuel du POB en avril 1896 auquel la Fédération démocratique participe. Mais malgré les efforts de Jules Destrée, la fusion complète n’a lieu qu’en 1904, en même temps que celle entre la Chevalerie du travail et la Fédération socialiste des mineurs.

L’empreinte de des Essarts sur le mouvement socialiste carolorégien se marque sur quatre points : l’anticléricalisme viscéral, l’organisation de cartels entre socialistes et libéraux, le réformisme économique, le projet culturel. Ses œuvres politiques et philosophiques, rédigées surtout de 1892 à 1898, révèlent son évolution, depuis son éloignement du libéralisme en 1890, si pas depuis 1886. Elles se trouvent résumées parfaitement dans la devise qu’il adopte en 1895 pour son journal : « Vers la vérité par la science, vers la liberté par le droit, à l’égalité par la justice, à l’harmonie sociale par la fraternité ». S’y combinent par ordre de présentation les influences d’Auguste Comte et du positivisme, des principes de la Révolution française, de Proudhon et de Saint-Simon. Dans une lettre adressée au Journal de Charleroi le 28 mai 1935, Émile Vandervelde écrit de lui : « Par sa culture, par sa tradition, par ses amitiés, il se rattachait directement à ce socialisme français de 1848 qui, dans les premiers congrès de l’Internationale, se continuait dans le mutuellisme proudhonien. » Ses deux œuvres principales sont le Catéchisme de l’électeur, qu’il écrit en 1894, et le Socialisme rationnel, d’après le collectivisme de de Colins, en 1896-1897 ; auxquelles on peut ajouter pour un panorama plus complet : Rationalisme et cléricalisme devant la question sociale, Discours à Abel Wart parus en juin 1893, Le pape et les ouvriers, L’encyclique et le congrès de Malines et Organisation ouvrière et suffrage universel en 1898.

Le message de Jules Bufquin des Essarts s’adresse aux travailleurs dans lesquels, à l’image du « parti industriel ou national » de Saint-Simon, il englobe ouvriers, paysans, artisans, commerçants, fonctionnaires, industriels et banquiers. Nul ne devrait pouvoir vivre sans travailler ; le travail est une loi naturelle et une loi sociale. Il exclut les prêtres, qui vivent en fainéants, aux dépens de la société, et enseignent la résignation aux jeunes, les gros banquiers et les capitalistes monopoleurs et égoïstes qui, par l’appropriation de la machine, ont rompu l’équilibre naturel entre capital et travail. Par l’instauration du « collectivisme », la nation et l’humanité deviendront une vaste et féconde coopérative, un syndicat national où tous les hommes gagneront en proportion de leur travail. Chacun sera libre de travailler à ce qui lui plaît, comme et quand il lui plaît (les travaux « attrayants » de Fourier...). L’état n’est pas la nation, il est même l’adversaire de la liberté. Les citoyens seront copropriétaires du sol et des matières premières. Le travailleur ne sera plus obligé d’offrir ses bras mais pourra « accorder son concours » aux meilleures conditions à ceux qui auront un capital à faire fructifier. C’est le capital qui devra s’offrir au travail. Les bénéfices seront répartis entre le travail et le capital selon la juste raison. Mais la propriété est inattaquable ; l’individualisme, le communisme, absolus, sont deux théories absurdes. Dans une société socialiste, les propriétés individuelles, limitées à ce qui peut satisfaire l’individu, l’excitent au travail pour son bien-être et celui de tous. Restreindre l’usage de la propriété, c’est gêner les hommes dans leur jouissance, les léser dans leur liberté et enlever une partie de l’intérêt du travail. L’identité des droits, des devoirs, des intérêts fera dominer l’ordre dans la liberté, et la fraternité dans le travail. Selon la formule bien connue, le gouvernement des hommes sera remplacé par l’administration des choses qui, une fois réglée, fonctionnera mathématiquement au point de réduire jusqu’au minimum le fonctionnement de l’état lui-même. Pour parvenir à l’harmonie sociale, on procédera progressivement, scientifiquement et méthodiquement. La grève et la révolution ne servent à rien face à l’organisation capitaliste internationale. Le seul moyen légal est la conquête du pouvoir législatif à l’aide du suffrage universel. Tôt ou tard les hommes, voyant les liens qui les réunissent, communieront dans un sentiment religieux de solidarité dans le socialisme. Personne ne sera lésé : par exemple, la collectivisation des terres par la nation se fera par une taxe proportionnelle sur les successions en ligne indirecte. D’abord, on améliorera les conditions de vie des plus défavorisées et ensuite on s’attaquera non pas aux capitalistes, victimes eux aussi, mais à l’organisation économique. D’ailleurs, devant l’échec de la politique actuelle, les industriels comme les ouvriers se réfugieront dans la politique économique du parti socialiste.

Tout entier imprégné du socialisme positif, scientifique et égalitaire de Proudhon, Jules des Essarts réunit ainsi dans une même foi socialisme, positivisme et rationalisme. Ce sont l’instruction et l’élévation culturelle des masses qui ouvriront les voies difficiles de l’avenir. Artisan du Temple de la science, local permanent de la libre pensée, ouvert le 1er octobre 1893, après six années d’efforts, il y installe une bibliothèque, un centre de documentation économique et sociale, l’« Office du travail », et les cours de l’Université populaire de Charleroi en collaboration avec l’Université de Bruxelles. D’une conception proche des actuelles maisons de la culture, tant le Temple de la science que l’Université populaire, chère à Jules Destrée, ne connait les succès espérés dans la classe ouvrière. Le Temple de la science est fermé en 1908.

Jules Bufquin des Essarts rencontre un nouvel échec avec l’Étoile socialiste, revue populaire hebdomadaire du socialisme international, qu’il lance, avec quelques amis, en décembre 1894, qui veut susciter la réflexion du militant socialiste avec le recul nécessaire sur les événements quotidiens. Avec son frère, Gustave, qui se charge de la gestion, il développe l’entreprise de presse familiale, notamment en créant, à plusieurs reprises, avec des succès mitigés, un supplément hebdomadaire, Charleroi-guide, Le Journal de Charleroi illustré,...

À la veille de la Première Guerre mondiale, le tirage du Journal de Charleroi oscille entre 15.000 et 20.000 exemplaires. En 1898 est fondée la SA de la Presse démocrate et socialiste de Charleroi dont le seul actionnaire authentique reste la famille Bufquin des Essarts, mais qui marque le parrainage officiel du Journal de Charleroi par le mouvement socialiste carolorégien. Jouissant d’un monopole, Jules des Essarts s’évertue à empêcher le succès de publications socialistes ou socialisantes indépendantes visant notamment le développement de la presse à bon marché, (La Sambre, Le cri du peuple, L’opinion wallonne). Les affaires sont les affaires. Il est élu président du Syndicat des journalistes socialistes qui reçoit en 1911 sa consécration officielle par son affiliation à la Commission syndicale du POB.

Tout imprégné du socialisme français de Saint-Simon à Proudhon, Jules des Essarts évolue pas à pas du libéralisme progressiste à la démocratie socialiste, par le biais du rationalisme, entraînant dans son sillage une partie de la bourgeoisie carolorégienne. Retenons de lui les traits de l’ardent polémiste, du collectiviste érudit, du démocrate accueillant, du libre penseur enthousiaste. Adversaire du principe de la lutte des classes, il lui préfère l’ « union » idéale du peuple et de la bourgeoisie dans la solidarité et la fraternité universelles ; la raison devient utopie.

Fuyant la Belgique envahie, Jules des Essarts décède à La Rochelle le 11 septembre 1914. C’est pour rendre hommage à la mémoire de son frère aîné que Gustave des Essarts contribue, lors de la construction du Palais du peuple de Charleroi en 1925, à l’installation d’une bibliothèque publique au premier étage et qui, sous le nom de « Bibliothèque Jules des Essarts » fonctionnera régulièrement jusqu’au 10 mai 1940.

Jules des Essarts est l’oncle de Louis, Marcel et Marius Bufquin des Essarts et le grand-oncle de Jacques.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article166975, notice BUFQUIN des ESSARTS Jules, Charles, Louis. par Jean-Louis Delaet, version mise en ligne le 29 octobre 2014, dernière modification le 2 mai 2020.

Par Jean-Louis Delaet

ŒUVRE : L’organisation ouvrière, les chevaliers du travail, Charleroi, 1887 – Le socialisme clérical, Charleroi, 1888 – Suffrage universel et bourgeoisie, Charleroi, 1890 – Suffrage universel et commerçants, Charleroi, 1890 – Le rationalisme et le cléricalisme devant la question sociale, Charleroi, 1893 – Discours à Abel Wart. Enterrements civils et enterrements religieux, Charleroi, 1893 – Le catéchisme de l’électeur, publié sous le nom de Marcellus, Charleroi, 1894 – Une révolution pacifique, la révolution belge de 1886, Bruxelles, 1895 – La religion et la loi scolaire, réponse à M. Schollaert, ministre de l’Instruction publique, publié sous le nom de Robert Foster, Charleroi, 1896 – L’enseignement de la religion, Charleroi, 1896 – La raison, bulletin officiel de la Fédération nationale des libres penseurs belges, n° spécial, avril 1896 – Le socialisme rationnel (d’après le collectivisme de Colins), sur 2 volumes de l’Économie sociale, publiés par Agathon de Potter inspiré de Colins, Bruxelles, 1897) – Le pape et les ouvriers, l’encyclique et le Congrès de Malines, 1ère édition 1891, n° spécial de l’Étoile socialiste, 3 avril 1898 – Organisation ouvrière et suffrage universel, Charleroi, 1898 – Histoire de la Fédération rationaliste de Charleroi, Charleroi, 1912 – VERTONGEN, L., Socialisme collectif, lutte des classes, Bruxelles, 1914.

SOURCES : Éducation populaire du bassin de Charleroi, 21 janvier 1880 – Étoile socialiste, 6 décembre 1894 – Journal de Charleroi, 16 novembre 1869 ; 13 juillet et 27 août 1870 ; 12 septembre 1872 ; 22 juin 1874 ; 17 janvier 1880 ; 10 janvier 1882 ; 21 avril et 25 décembre 1890 ; 4 mai et 28 mai 1893 ; 15 octobre 1912 – Moniteur industriel de Charleroi, 16 janvier 1876 – Revue industrielle, 22 octobre et 5 novembre 1876 ; 9 mai 1886 – BARTIER J., « Proudhon et la Belgique », Libéralisme et socialisme au XIXe siècle, Bruxelles, 1981, p. 117-175 – CAMPE R., Radioscopie de la presse belge, Verviers, 1975, pp. 396-397 – PLACE J., Notre histoire, Journal de Charleroi, n° spécial, 150ème anniversaire, 11 septembre 1987 – DES ESSARTS, M., Les origines du Journal de Charleroi, Almanach de l’ouvrier socialiste, s.l., 1924 – DESTRÉE J., Une campagne électorale au pays noir, Bruxelles, 1895, p. 23 – DESTRÉE J., La fédération démocratique de Charleroi, Charleroi, 1897 – DREZE G., Livre d’or de l’exposition de Charleroi de 1911, t. I., Liège, 1913, p. 182 – Galerie nationale, le Sénat belge en 1894-98, Bruxelles, 1897, p. 485-498 – KITTEL A.H., « Socialist US catholic in Belgium : the rol of anticlericalism in the development of the belgian left », The historian, t. XXIII, n°4, p. 418-435 – Liber memorialis des fêtes du cinquantenaire de la fondation de la Libre pensée de Bruxelles, 1863-1913, Bruxelles, 1913, p. 51-54 – MOTTEQUIN P., « Les grèves de 1886 à 1888 dans les charbonnages du Centre », Annales du Cercle archéologique et folklorique de La Louvière, t. 9, 1972 et t. 11, 1974, p. 24-25 – POTY F., Histoire de la démocratie et du mouvement ouvrier au pays de Charleroi, 2 vol., Charleroi, 1975-1979 ; vol. 1, p. 63, 98 ; vol.2, p. 30-31 – PUISSANT J., « Les origines de la presse socialiste dans le Borinage », Revue d’histoire contemporaine, vol. 5, n°3-4, 1974, p. 493-546 – SERWY V., La coopération en Belgique, t. IV : La vie coopérative. Dictionnaire biographique, Bruxelles, 1952, p. 42 – VAN MOLLE P., Le Parlement belge 1894-1969, Gand, 1972, p. 30 – WATILLON L., « Les chevaliers du travail », Mémoire de l’EOS, L’Action syndicale, 1935-1936.

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