ROBIN Régine [née AIZERTIN Régine]

Par Jacques Girault

Née le 10 décembre 1939 à Paris (XIVe arr.), morte le 3 février 2021 à Montréal (Canada) ; professeure d’histoire puis de sociologie d’université au Canada ; militante syndicaliste ; militante communiste pendant quelques années ; écrivain et essayiste.

Régine Robin
Régine Robin

Rivka Ajzersztejn puis Aizertin (quand son père obtint la francisation de son nom propre par le Conseil d’État), devint française à la naissance par déclaration, alors que ses parents, nés en Pologne et survivants de l’Holocauste, le devinrent par naturalisation en 1948). Son père, coiffeur d’origine juive, membre du Parti communiste de Pologne, fit partie de l’agit-prop en Allemagne et émigra, avec sa famille, en France en 1932.

Régine Aizertin entra à l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses (section lettres) en 1959. Membre des bureaux de la section du Syndicat national de l’enseignement secondaire de l’Union nationale des étudiants de France, de l’Union des étudiants communistes, elle était la correspondante pour les ENS du périodique de l’UEC Clarté. Elle adhéra aussi en 1959 au Parti communiste français et fut la secrétaire de la cellule de l’école.

Après son succès à l’agrégation d’histoire-géographie en 1963, elle fut nommée en octobre 1964 professeur au lycée Marcelle Pardé de jeunes filles de Dijon (Côte d’Or) en octobre 1964, et devint secrétaire adjointe de la section (S1) du SNES de l’établissement. Membre du comité de la section communiste de Dijon Ouest, et du comité de la fédération communiste de Côte d’Or de 1964 à 1968, elle fut responsable aux intellectuels en 1964-1965.

Elle se maria en juillet 1964 à Dijon avec Gérard Robin, alors étudiant, devenu professeur de philosophie et eut avec lui une fille.

En 1967, nommée assistante d’Histoire à la Faculté des lettres de Nanterre, elle adhéra au Syndicat national de l’enseignement supérieur. Elle vécut les événements de mai 1968 à Nanterre au sein de la cellule communiste dirigée par Denise Maldidier. Sur le plan politique, sa rupture avec le PCF dans les années 1970, ne l’empêcha pas, selon son témoignage « de continuer à lutter pour la juste sociale tant à l’échelle nationale qu’internationale ».

Régine Robin avait entrepris des recherches sur la société française au moment de la Révolution française et ses rapports avec la société d’Ancien Régime, avec un terrain et un corpus privilégiés, les cahiers de doléances du baillage de Semur-en-Auxois. Parallèlement, comme beaucoup d’historiens, et tout particulièrement les communistes, elle travaillait en relation avec les spécialistes de linguistique pour les analyses des discours politiques. Elle suivait les séminaires de l’École pratique des hautes études et participait aux réflexions dans le cadre du Centre d’études et de recherches marxistes et autour des animateurs de la revue La Nouvelle Critique. Sa thèse de troisième cycle soutenue à la Faculté des lettres de Dijon en 1969 fut pionnière et contribua à faire évoluer les problématiques en histoire.

A Nanterre, elle fréquentait assidument les spécialistes de linguistique et d’analyse du discours, dont Denise Maldidier et Claudine Normand étaient les pivots avec Jacques Guihaumou. Plusieurs livraisons des revues spécialisées Langages et Langue française publièrent leurs travaux. Elle dirigea un numéro spécial de la revue Le Mouvement social en 1973, « Langage et idéologie : le discours comme objet d’histoire ». Ces études du discours dans le corpus historique furent synthétisées dans son ouvrage considéré comme un manuel de références sous le titre Histoire et Linguistique (1973) chez Armand Colin. Ainsi étaient analysés le discours, les formations discursives comme effets idéologiques avec l’hypothèse que les « idéologies traversaient les lexiques et les syntaxes ». Cette démarche fut considérée comme un apport du marxisme, en particulier des travaux de Louis Althusser, aux réflexions et méthodes concernant les formations discursives si prégnantes dans le champ social.

Régine Robin maîtrisait plusieurs langues et se sentait, par ses origines et ses recherches, appartenir à plusieurs cultures. Elle mit à profit ses connaissances dans le domaine de plusieurs sciences humaines et orienta ses recherches vers la sociologie de la littérature et la socio-critique. Ainsi elle passa plusieurs années à analyser l’esthétique du réalisme socialiste soviétique et ses apories.

Divorcée, elle se remaria en mai 1978 à Paris (Ve arr.) avec Claude Maire, professeur d’histoire à l’université du Québec à Montréal.

Régine Robin-Maire devint professeur de sociologie à l’Université du Québec à Montréal de 1982 à 2004. Elle fut professeur invité dans des universités américaines, allemandes et françaises. Elle acquit la nationalité canadienne à la fin des années 1980 et participa à plusieurs recherches internationales en continuant de s’affirmer de culture française et de publier en France. À Montréal, elle fut confrontée au nationalisme québécois, à l’émergence de ”l’identitaire” et à la pluralité des appartenances et des langues. Il en résulta beaucoup plus tard un ouvrage sur le pluralisme politique et les politiques d’intégration, Nous autres les autres. Difficile pluralisme (Boréal 2011). Lors de la soutenance en 1989 de son doctorat d’État à l’École des hautes études en sciences sociales, elle retraça son itinéraire intellectuel, exposé qu’elle développa dans l’ouvrage publié au Canada sous le titre Le roman mémoriel : de l’histoire à l’écriture du hors-lieu avant de tracer un bilan dans un ouvrage paru aussi au Canada et qui lui était consacré : Une œuvre indisciplinaire. Mémoire, texte et identité chez Régine Robin (2007).

Son œuvre s’ouvrait dans différentes directions, dont l’Allemagne, dans Berlin Chantiers : essai sur les passés fragiles en 2001 (Paris, Stock), domaine qu’elle n’a plus quitté depuis, En 2014, elle préparait un ouvrage, Un roman d’Allemagne. Spécialiste de la mémoire collective, elle y consacra une synthèse parue chez Stock : La mémoire saturée (2003). Elle s’interrogeait aussi sur les contacts culturels et les identités plurielles des migrants, s’exprimant dans des écritures et des manifestations culturelles qu’on a pris l’habitude d’appeler les ”écritures migrantes”. Elle écrivit en 1983 un roman : La Québécoite ( Québec Amérique) qui devint un classique des écritures migrantes. Dans un monde où se posait de plus en plus le rôle des mémoires collectives et individuelles, composantes des diverses identités, elle prit le concept de “diversité“ au sérieux. Par ailleurs, sa connaissance de la culture juive et du yiddish lui permit de faire œuvre de traductrice. Elle s’intéressa également aux transformations des identités individuelles, à la façon dont le monde postmoderne manipule et transforme les individus. Divers ouvrages résultèrent de ces investigations. Depuis la fin des années 1990, les grandes villes constituaient son objet d’élection : l’imaginaire des villes, le tissage des voix et des cultures urbaines, la poétique des grandes villes.

Lors d’un débat à Radio-France (29 décembre 2009), elle affirmait que les individus avaient « une identité composite faite d’appartenances multiples ». Évoquant les évolutions socio-économiques mondiales, elle précisait que les sociétés se transformaient toujours en fonction « des luttes sociales ». Elle écrivit en 1995 ce que lui inspirait la fin du communisme après la chute du mur dans un livre paru chez Berg international : Le naufrage du siècle (Berg international). Cet ouvrage, selon son témoignage, n’était « en rien un règlement de compte, qui tout en étant lucide sur la donne nouvelle ne rompt pas avec le “principe espérance“ ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article167100, notice ROBIN Régine [née AIZERTIN Régine] par Jacques Girault, version mise en ligne le 2 novembre 2014, dernière modification le 19 février 2021.

Par Jacques Girault

Régine Robin
Régine Robin

Le catalogue de la BNF, en 2014, comprenait 32 références d’ouvrages édités pour l’essentiel en France dont La Société française en 1789 : Semur-en-Auxois, Paris, Plon, 1970. — Le Cheval blanc de Lénine ou l’Histoire autre, Bruxelles, Complexe, 1979. — L’Amour du yiddish : écriture juive et sentiment de la langue (1830 1930), Paris : Éditions du Sorbier, 1984 - David Bergelson. Autour de la gare / Joseph Shur,, Nouvelles traduites du yiddish. Introduction, traduction et notes de Régine Robin, Lausanne, L’Age d’homme, 1982 – Le Réalisme socialiste : une esthétique impossible, Paris, Payot, 1986. – Kafka, Paris : Belfond, 1989 – Le Deuil de l’origine : une langue en trop, la langue en moins, Presses universitaires de Vincennes, 1993, 262 p, réédité chez Kimé en 2003 - L’immense fatigue des pierres, Biofictions, Montréal, XYZ, 1997 - Le Golem de l’écriture. De l’autofiction au Cybersoi, Montréal, XYZ, 1998 - La Mémoire saturée, Paris, Stock, 2003. — Cybermigrances. Traversées fugitive, Montréal, 2004 - Mégapolis. Les derniers pas du flâneur, Paris, Stock 2009 – Nous autres, les autres : difficile pluralisme, Montréal, Boréal, 2011. — Le Mal de Paris, Paris, Stock, 2014.

SOURCES : Archives du comité national du PCF. — Renseignements fournis par l’intéressée. — Divers sites Internet dont http://www.vacarme.org/article1967.html. — Notes d’Alain Dalançon et de Jacques Guihaumou. — Le Monde, 20 février 2021.

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