TISSU Adrien, dit Bontoum

Par Jean-Charles Guillaume

Né à Auxerre le 11 août 1865 ; mort à Auxerre le 13 novembre 1931 ; raboteur ; entré chez Guilliet le 6 octobre 1890.

Marié à Auxerre le 10 juillet 1899 avec Marie Rosalie Hoffmann ; veuf, Adrien Tissu se remaria avec Marceline Sautour

Adrien Tissu entra comme raboteur chez Guilliet à 25 ans le 6 octobre 1890. Sa sphère familiale était celle du petit-peuple : son père et son grand-père étaient vignerons à Auxerre, sa mère, domestique, puis blanchisseuse, son beau-père, ouvrier de fabrique ; son frère, ajusteur (entré chez Guilliet un an après lui, le 2 décembre 1891), son beau-frère, journalier, sa belle-sœur, ouvrière en robes. Les témoins au mariage de ses parents le 11 décembre 1861 étaient tonnelier, vigneron, cultivateur et sabotier. Les siens à son mariage le 3 août 1895 étaient journaliers, chaudronnier, tonnelier.

Il était surtout un des dix militants syndicalistes révolutionnaires recensés chez Guilliet en 1912. Il avait un dévouement exclusif aux syndicats (composante anarchiste) que les autres libertaires accusaient de favoriser le carriérisme et le « fonctionnarisme syndical » et considèrait que les syndicats constituaient un contrepoids salutaire aux dérives parlementaires de leur parti (composante socialiste). Il défendait essentiellement la nécessité pour les travailleurs de s’unir dans les syndicats, de faire preuve de solidarité à l’égard de leurs camarades en grève, d’observer le 1er mai, de s’opposer au militarisme, de chercher à s’éduquer et de construire une société nouvelle fondée par les syndicats. Il entendait « rompre avec cette frange avancée de la bourgeoisie toujours suspecte d’électoralisme au nom d’une pureté révolutionnaire proprement ouvrière ». Rien d’étonnant à ce qu’en mars en 1914, il fît voter un mot d’ordre d’abstention aux deux scrutins des élections. Il dut faire face au sein du groupe d’Auxerre à une minorité plus modérée qui se proposait de reconstituer la section d’Auxerre « sur des bases solides et sereines en dehors de tous éléments discordants ».

Adrien Tissu adhérait à la fois au parti socialiste et à la CGT. Il était fiché comme signataire de « l’affiche rouge » antimilitariste placardée à partir du 16 février 1906 sans que son nom ait figuré ni sur l’affiche icaunaise, ni sur celle des 2 317. Il nourrissait, comme « la grande masse des ouvriers » depuis 1871, « une sourde colère contre l’armée ». Au parti, il côtoyait peu d’ouvriers, mais beaucoup plus des membres des classes moyennes : employés de commerce, artisans, maçons, petits commerçants, petits patrons, cafetiers, agriculteurs, et même, parmi les dirigeants de la Fédération, ingénieurs, médecins, dentiste, orthopédiste, pharmacien, libraire, clerc de notaire, et surtout enseignants. Le recrutement était le même que celui de la clientèle radicale. Au syndicat, il était face à des syndiqués peu nombreux mais animés d’un sentiment de solidarité très vif entre membres de la même corporation. A Auxerre, dominaient les typographes, sorte d’aristocratie intellectuelle, devant les membres des métiers du bâtiment (maçons, charpentiers…), les artisans du bois (ébénistes, sabotiers), les forgerons, les taillandiers…. Adrien détonnait, à la fois au parti et au syndicat, en tant qu’ouvrier d’une grande usine. Beaucoup de militants voyaient davantage ce qui les séparait que ce qui les unissait.

Au congrès fédéral de Brienon du 3 avril 1911, Adrien Tissu, un des deux délégués du groupe d’Auxerre, entendit jouer sur les tendances autonomistes du chef-lieu de département encouragées par l’éloignement de Sens, bastion de la Fédération. Il exigea « d’une part la séparation [du Travailleur Socialiste de l’Yonne] et de l’imprimerie […] et d’autre part, […] le droit pour le groupe d’Auxerre d’écrire dans l’organe de la Fédération une chronique régulière comportant des articles de propagande abstentionniste et antiparlementaire, menaçant de quitter la Fédération ». Sa motion n’obtint que 4 voix contre 16 à celle de Toucy appelant au respect des statuts de la toute jeune SFIO. Il quitta alors la salle avec l’autre délégué. Il participa ensuite à la reconstitution de la Fédération socialiste révolutionnaire de l’Yonne « ouverte à tous les socialistes, révolutionnaires et libertaires sincères » qui combattaient « tous les partis politiques sans exception ». Il faisait partie de son conseil fédéral provisoire, où il côtoyait des typographes (Ferdinand Demonte, Marcel Désiré Monoury, et Edouard Brandin) et Joseph Mathonat, secrétaire du syndicat du bâtiment d’Auxerre. Il était qualifié d’« antimilitariste militant » et de « propagandiste ardent », et était « inscrit au carnet B ». Il était soutenu dans ses convictions par sa femme, qualifiée de « très violente et dangereuse ». Il devint secrétaire de l’Union des syndicats de l’Yonne, et un collaborateur du Travailleur Socialiste de l’Yonne où « il [traitait] plus particulièrement les questions syndicalistes ». Il ne parvint à faire que la journée d’action du 16 décembre 1912 pour « s’opposer par tous les moyens à une guerre éventuelle » fût un succès, mais il est vrai que l’échec fut notoire dans toute la France.

Adrien Tissu succèda en juin 1912 à Joseph Mathonat au secrétariat de la Bourse du Travail d’Auxerre créée le 1er décembre 1904, affiliée à la Confédération générale du travail et regroupant quelque 2 000 syndiqués d’une trentaine de syndicats adhérents. Il y poursuivit l’œuvre de son prédécesseur et chercha à renouer avec la politique de Léon Joseph Amédée Leroy dit Jean Lorris qui en avait fait, dès sa fondation en 1904, un « véritable foyer révolutionnaire » avant d’être « remercié » par son patron Albert Gallot après les élections de mai 1906. Il entretint des relations étroites avec la Bourse du Travail de Sens qui était restée « à l’avant-garde de l’antipatriotisme » dans un pôle industriel assez diversifié. Il utilisa divers moyens de propagande : la fête du Premier Mai, dont le programme avait été choisi par la Jeunesse Syndicaliste et au cours de laquelle un délégué de la CGT prononça une allocution entre les deux parties du concert ; un bulletin trimestriel imprimé par l’Imprimerie ouvrière du quartier Saint-Amâtre ; des conférences scientifiques et corporatives, faites par des membres compétents des syndicats ; un service de statistique et un service judiciaire ; une bibliothèque dotée des œuvres de Zola, Marx, Engels, Proudhon, Jaurès, des albums de l’Assiette au beurre et des brochures socialistes et syndicales. Il renoua avec les manifestations publiques. Il fit venir en novembre 1912 Marius Blanchard, secrétaire national de la Fédération des Ouvriers des Métaux, qui engagea tous les ouvriers à se syndiquer et à « protester contre la guerre qui pourrait peut-être arriver en raison des événements actuels ». Il renouvella l’expérience le 4 avril 1913 avec Le Guennic, délégué de la CGT, et Maxence Roldes, socialiste, qui protestèrent « contre le projet du gouvernement pour la loi de 3 ans » proposé « par la réaction et les capitalistes ».

Adrien Tissu avait aussi sacrifié sa promotion sociale car, malgré ses qualités professionnelles – il était qualifié de « bon ouvrier » par sa hiérarchie – il n’était jamais devenu chef d’équipe, contrairement à son frère Georges. Il vivait aussi sous la menace de la suppression ou de la réduction des subventions de la Ville d’Auxerre et du conseil général de l’Yonne à la Bourse du Travail. Il risquait surtout une lourde condamnation pour « diffusion des doctrines révolutionnaires et antimilitaristes », non seulement en raison de la multiplication des instructions données aux préfets par le ministre de l’Intérieur après le Congrès de Toulouse de la CGT en octobre 1910, mais aussi en raison des lois Millerand – Berry du 31 décembre 1912 - qualifiées de « scélérates » par la CGT - contre l’agitation antimilitariste. Adrien pouvait être fier de son action car il avait enregistré quelques succès : l’assistance aux réunions publiques qu’il organisait était forte : 700 personnes (650 hommes, 50 femmes) le 4 avril 1913 et de 400 à 600 personnes le 31 juillet 1914.

Adrien Tissu avait toutefois aussi des motifs d’inquiétude. Le taux de syndicalisation restait faible : autour de 8% (une cinquantaine d’adhérents sur un effectif de 600). Les ouvriers craignaient « les événements politiques », « les ennuis venant des employeurs », « la charge imposée par les cotisations ». De plus, ils trouvaient dans les sociétés de secours mutuels, florissantes à Auxerre, « une assistance sérieuse en cas de maladie ». De même, le taux de participation à la grève d’octobre 1912 chez Guilliet était resté assez faible : autour de 15-20%. De plus, le spectacle offert par les participants à la réunion organisée par les grévistes le 8 octobre 1912 fut « lamentable » : « Au lieu de s’unir étroitement contre leurs oppresseurs », les travailleurs se livrèrent à des « attaques réciproques écœurantes ». Peu après, aucune manifestation ne fut organisée à Auxerre le 16 décembre 1912, jour de la grève générale lancée par la CGT pour protester contre les menaces de guerre. Personne ne chôma à Auxerre le 1er mai 1914, pas plus chez Guilliet que chez Crépain, Piat & Fougerol, Boivin-Delsu, à la scierie de Preuilly, ou dans la corporation des ouvriers du bâtiment. Seul, le « matin à la première heure, le drapeau rouge [fut] arboré à la Bourse du Travail, avenue Gambetta, comme cela se [faisait] tous les ans ». La situation était très voisine de celle du 1er mai 1906 : Auxerre restait « dans le calme le plus profond », loin de l’« incendie social » annoncé par L’Écho de Paris. La ville, où la classe ouvrière était peu nombreuse et de structure artisanale, était à la fois loin du Havre, ville à présence ouvrière forte, où la tradition était celle du mouvement ouvrier reposant largement sur la vitalité du syndicalisme révolutionnaire, et loin de Roubaix ou Limoges, centres du guesdisme.

Adrien Tissu participa le 31 juillet 1914 à un meeting. Il estima devant 4 à 600 personnes que l’organisation ouvrière n’avait pas fait son devoir, que la classe ouvrière était avachie, qu’elle devait se réveiller et empêcher la guerre par tous les moyens. Il engagea les socialistes à agir fermement auprès du gouvernement qui se disait en faveur de la paix. Il s’adressa aux femmes, mères de famille et jeunes gens et les invita à jeter leurs cris d’indignation contre la guerre qui devait éclater d’un instant à l’autre et ajouta que les conflits européens, c’était l’anéantissement de l’Europe et termina en criant « A bas la guerre et vive la paix ! » et entonna la chanson « Guerre à la Guerre » qui fut reprise par un grand nombre d’assistants.

Dès la mobilisation, Adrien Tissu ne put empêcher la mise en sommeil pendant cinq mois de la section syndicale de l’usine et la section socialiste réduites à « un état squelettique » par le départ de 80% de leurs membres pour le front. Beaucoup croyaient à une guerre rapide. Par ailleurs, le personnel de l’usine changea complètement de nature avec l’arrivée de quelques « vieux », des épouses de mobilisés, des volontaires féminins, voire de prostituées, et enfin, à partir de novembre, des spécialistes que les autorités militaires acceptaient de retirer du front. Les effectifs augmentèrent fortement, faisant plus que doubler de 1914 à 1918 atteignant 2 056 personnes en août 1918 ainsi répartis : 573 traditionnels (28 %), 830 mobilisés (40 %), 593 femmes (29 %) et 60 enfants (3 %).

Adrien Tissu était vraisemblablement proche des minoritaires de la CGT, notamment d’Alphonse Merrheim, un des secrétaires de la Fédération des Ouvriers des Métaux (FOM), qui avait formé, dans le désarroi du mois d’août 1914, avec Pierre Monatte, Alfred Rosmer, Georges Dumoulin et plusieurs rédacteurs de la Vie ouvrière, la minorité qui s’opposait à la guerre impérialiste, et qu’il avait représentée au nom de la CGT à Zimmerwald. Il invita la section syndicale à reprendre son activité en janvier 1915 « pour conserver les droits acquis, ainsi que tous les avantages […] obtenus par [l’]action syndicale » car, « lorsque cesseront les hostilités, […] il faudra se défendre contre certains capitalistes qui ne manqueront pas de profiter de la situation créée à la suite de cette guerre pour tenter de nous enlever toutes améliorations ». Mais les sections socialiste et syndicale d’Auxerre restèrent en 1915 largement assoupies. Leurs membres commencèrent certes à douter des promesses d’une victoire facile et d’une guerre de courte durée et à perdre confiance dans le haut commandement, mais la plupart semblèrent se contenter du changement de président du Conseil en décembre lorsque Briand remplaça Viviani.

Adrien Tissu organisa avec Aristide Jobert, député socialiste, une réunion à Auxerre le 21 août 1916 pour « exposer la situation et la nécessité d’obtenir la victoire ». Il laissa surtout parler le député socialiste et l’assistance peu nombreuse - 50 hommes et 3 femmes, très loin des 600 personnes de la réunion du 31 juillet 1914 - sortit sans doute convaincue des bienfaits de la politique d’Union sacrée mise en œuvre par les majoritaires du parti depuis août 1914.

Adrien Tissu, après une longue éclipse, revint au premier plan lors de la grande grève des usines Guilliet du 6 au 21 juin 1919 : il fut dès le début du mouvement à côté de Léopold Rameau, secrétaire du syndicat, et prit notamment la parole le 16 juin devant 1 000 personnes.

Adrien Tissu participa l’année suivante à la grève politique de mai 1920 et fit partie de la centaine d’ouvriers « remerciés » par la direction le 18 mai. Il ne sera jamais réintégré dans l’usine et retrouvera du travail comme gardien dans une banque.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article168113, notice TISSU Adrien, dit Bontoum par Jean-Charles Guillaume, version mise en ligne le 1er décembre 2014, dernière modification le 9 juillet 2020.

Par Jean-Charles Guillaume

SOURCES : Arch. Nat. F7/ 13 567 et F7/ 13 623. — Registres du personnel, Fonds Guilliet, ADY 48 J — Liste des antimilitaristes du département de l’Yonne au 1er janvier 1912 et Rapport au Commissaire spécial en date d’Auxerre du 13 mars 1914 (ADY 3M1/352), Rapports du commissaire de police d’Auxerre du 4 avril 1913 et du 1er mai 1914 (ADY 3U1), Lettre du commissaire spécial au préfet de l’Yonne du 15 août 1909 (9M2/30). — Le Travailleur socialiste de l’Yonne, notamment des 15 avril 1911, 1er août 1914, 2 janvier 1915, Le Bourguignon, notamment des 1er mai1906, 16 juin 1919. — La Voix du Peuple, 8 au 15 mai 1910, 21 décembre 1912, 7-14 juin 1913, 8 juin 1914 (c’est vraisemblablement par erreur que Vérax est dit trésorier adjoint et non secrétaire adjoint à la suite du congrès du 31 mai 1914).

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