RENARD Marius, Henri, François.

Par Jean Puissant

Hornu (aujourd’hui commune de Boussu, pr. Hainaut, arr. Mons), 6 octobre 1869 – Knokke (pr. Flandre occidentale, arr. Bruges-Brugge), 19 juillet 1948. Chroniqueur, enseignant, publiciste, conseiller communal puis bourgmestre représentant le Parti ouvrier belge d’Anderlecht (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), conseiller provincial du Brabant, sénateur de l’arrondissement de Bruxelles.

Marius Renard, fils de Gustave Renard et de Virginie (Léonie Doye), naît dans une famille de la petite bourgeoisie boraine d’orientation libérale : son père est négociant en genièvre, son grand-père paternel est qualifié de rentier, mais l’arrière-grand-père semble avoir été mineur (du moins il a habité la cité du Grand-Hornu où lui-même est né). Orphelin de père à l’âge de deux ans, Renard ne suit qu’une scolarité limitée à l’Athénée de Mons qu’il aurait terminé à seize ans. Il suit ensuite des cours de dessin et de mécanique à l’École industrielle de Saint-Ghislain (pr. Hainaut, arr. Mons). Il est technicien au charbonnage du Grand-Hornu puis du Grand-Buisson. De 1891 à 1907, il est professeur de dessin géométrique et de mécanique à l’école industrielle de Saint-Ghislain.En 1899, Marius Renard voyage en Espagne, au Maroc et au Proche-Orient. Il est un moment employé aux ateliers impériaux Top-Hané à Istanbul. On peut considérer que c’est un autodidacte qui s’attache tout jeune à la vie culturelle de son village. Il s’essaye rapidement à l’écriture.

En 1890, paraît, sous forme de feuilleton, sa première œuvre, Petit Coutia. Étude de mœurs boraines, dans la Gazette du Borinage, journal libéral progressiste. Depuis la création de cet hebdomadaire en 1888, Marius Renard y publie des récits d’inspiration locale sous les pseudonymes, révélateurs, de Valjean ou Jean Valjean. Il semble être pigiste dans la presse régionale. Dans une perspective comparable, il fonde Le Pays borain le 3 août 1902 lequel est imprimé chez les Veuves Renard-Vilain à Hornu. Il en est le rédacteur en chef jusqu’en 1905. Renard est engagé par la presse socialiste, comme secrétaire de rédaction, chargé de L’Écho du peuple de Mons et du Borinage, doublure du Peuple, où il aurait remplacé Philibert Verdure et Philippe Dufrasne, correspondants locaux au moment où se développe L’Avenir du Borinage, l’organe de la Fédération boraine du Parti ouvrier belge (POB) en 1904. Il est, à cette occasion, qualifié de « libéral » qui aurait remplacé d’authentiques militants socialistes. Il est ensuite responsable du Foyer populaire, le supplément hebdomadaire du Peuple, avant d’être un moment rédacteur en chef de l’organe national en 1908. Il collabore également à d’autres organes comme Le Journal de Mons illustré, supplément hebdomadaire du Journal de Mons (1895-1900), l’Idée libre (1901-1904), Flamberge (1912-1913) et bien évidemment L’Avenir du Borinage à partir de 1904.

Les nouvelles fonctions de Marius Renard l’incitent à gagner Bruxelles et à élire domicile à Anderlecht en 1905. Mais il continue à cultiver son identité boraine − il participe à la fondation du Cercle borain de Bruxelles en 1926 − et enseigne toujours dans la région. Il est donc devenu socialiste. Professeur de technologie et d’économie industrielle à l’École Industrielle et professionnelle de Saint Ghislain, puis de dessin et d’histoire de l’art à Saint-Ghislain et à Hornu, il est nommé, après la guerre, directeur de l’Institut provincial des Arts décoratifs et industriels du Hainaut à Saint-Ghislain. Il donne également les cours d’économie sociale et de dessin à l’Institut des industries chimiques du Hainaut, toujours à Saint-Ghislain. De cette activité professionnelle proviennent ses préoccupations pour l’enseignement professionnel et technique (pédagogie et contenus, les arts industriels en particulier) à développer au niveau provincial. Une partie de ses écrits concerne ces questions. La formation professionnelle et technique des jeunes d’origine ouvrière est un gage d’intégration et de réussite sociale.

Les liens de Marius Renard avec « le socialisme » incarné par le POB sont probablement liés à son approche de la littérature. La publication de Gueule rouge en 1895 chez Henry Kistemaekers* lui assure une indéniable notoriété. Il s’agit d’une évocation romanesque du monde minier, démarque de Germinal de Zola mais sans aucune rédemption possible de la classe ouvrière. Il s’y manifeste extrêmement critique à l’égard des « meneurs » : « d’anciens mineurs ayant lâché la fosse pour la plus lucrative vocation de conducteurs de populace, des gaudissarts blagueurs et finauds » (cité par DELSEMME P., 1998). Ce pessimisme critique nourri par sa proximité géographique avec le prolétariat borain, qui ne le quittera sans doute fondamentalement jamais, étonne. En effet à cette époque, ce prolétariat connaît du point de vue de l’organisation (coopérative, syndicale, politique), des progrès considérables, concrétisés par une représentation parlementaire homogène socialiste.

Marius Renard est toujours d’opinion libérale. En revanche, en 1901, il publie dans la libérale Revue de Belgique un texte intitulé La mission sociale de l’écrivain, témoignage de l’évolution de sa pensée dans lequel il s’oppose à « l’art pour l’art », mais aussi se distingue de la vision de « l’Art moderne » d’un Edmond Picard* : « L’œuvre de la littérature sera doublement utile quand l’écrivain soucieux d’instruire la foule, ne cherchera pas seulement l’approbation des élites mais aussi la compréhension du peuple auquel il présentera des œuvres d’enseignement et de rénovation sociale, c’est-à-dire belles par l’art et belles par l’esprit moralisateur dont elles seront imprégnées. L’œuvre de la littérature belge sera résolument altruiste et utile au sens immédiat du mot. Elle ne doit pas seulement satisfaire le désir de beauté - trop souvent spéciale - des coteries d’art, elle doit s’adresser à la foule en lui fournissant un enseignement et une morale salutaires, c’est-à-dire des guides de la vie. » Cette conception utilitariste de la littérature, sa marque de fabrique, le rapproche des animateurs de la presse socialiste et explique son engagement dans la polémique qui oppose les tenants de cette optique à ceux qui défendent l’éducation artistique en tant que telle. Ainsi il défend l’art social, « …s’inspirant des luttes du prolétariat et souffrant de la détresse du peuple ». (Le Peuple, 18 avril 1905) (voir ARON P., 1997). Il est devenu « socialiste » et reviendra souvent sur la mission sociale de l’art et de la littérature.


Militant et mandataire du POB

Marius Renard est élu conseiller provincial du Brabant en 1908 et conseiller communal d’Anderlecht en 1912. Ce double engagement provincial et communal caractérise désormais sa trajectoire. Il y suit surtout les questions d’enseignement.
Conseiller provincial du Brabant, il devient député permanent après les élections de 1921. Il est le fondateur de l’École provinciale de boulangerie-pâtisserie du Brabant en 1911, de l’Institut des estropiés et exerce diverses fonctions en tant que chargé d’inspection de l’enseignement artistique et technique du Brabant, président de la Commission provinciale des Beaux-Arts du Brabant, administrateur des « Arts et Métiers » à Bruxelles.

Marius Renard est en parfait accord avec la politique de la majorité socialiste de la province du Hainaut qui le désigne directeur à Saint-Ghislain (1921-1935), mais surtout avec la politique de la Commission provinciale des loisirs de l’ouvrier (CPLO) initiée par Paul Pastur*. En 1921, il déclare vouloir être le Paul Pastur brabançon. Il prend la direction de la revue mensuelle éditée à cet effet, Savoir et beauté, Revue d’art et d’enseignement (1921-1940), dans laquelle il publie de nombreuses études. C’est lui qui initie une politique comparable dans la province de Brabant. Il préside la Commission provinciale des loisirs des travailleurs : Savoir et beauté en devient également l’organe en 1930.

Marius Renard est élu sénateur représentant l’arrondissement de Bruxelles en 1925, mais il démissionne immédiatement pour poursuivre son action de député permanent. Ses activités entraînent des mandats dans de nombreuses commissions nationales comme celle de l’Enseignement technique, du Conseil supérieur des loisirs ouvriers (1929), devenu celui de l’éducation populaire (1930). Il est également président de la Commission nationale de la formation artisanale etc… Renard est à nouveau sénateur du 27 novembre 1932 au 19 juillet 1948. Membre des commissions de l’Instruction publique et de la Santé publique, il intervient sur des questions d’enseignement, des Beaux -Arts, sur les projets de loi concernant les bibliothèques, les orphelins de victimes d’accidents du travail, l’assistance aux personnes en état d’infortune ou de détresse… Il dépose une proposition de loi sur l’organisation d’un enseignement moyen pour jeunes filles, sur la création d’une commission en vue de créer un Institut supérieur des industries et métiers de la céramique, une proposition de résolution en faveur de l’organisation d’une manifestation nationale à la glorification du travail par les artistes, musiciens et écrivains belges (1947).

Élu conseiller communal à Anderlecht en 1912, Marius Renard démissionne le 13 septembre 1917. Il est réélu en 1921 mais démissionne pour devenir député permanent. Tête de liste, il est réélu en 1938 et devient bourgmestre de 1939 à 1946, chargé de l’instruction publique, fort d’une première majorité absolue socialiste de dix-sept sièges sur trente-trois qui succède à une majorité libérale-catholique. Il est à l’origine de la création à Anderlecht de « l’École professionnelle pour filles », Institut Marius Renard, en 1919.

Le 18 juin 1940, Marius Renard se rend à la réunion convoquée par Henri De Man dans la perspective de faire reparaître Le Peuple. Avec Henri Rolin* et André Huyssens*, il s’y oppose. Démis par l’occupant allemand le 1er juillet 1941, il est arrêté le 15 août puis incarcéré à la prison de Saint-Gilles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale). Il est condamné à trois mois de prison pour « sabotage », des mesures prises par l’occupant. Surveillé, il est à nouveau arrêté le 1er septembre 1944 et déporté en Allemagne et en Autriche (Godesberg, Brauerbye, Planzee). Fin avril 1945, il est libéré. Affaibli, – il a septante-cinq ans –, il ne se représente plus aux élections de 1946. Joseph Bracops lui succède comme bourgmestre en 1947. Renard a été responsable de la section « Enseignement des arts décoratifs » aux expositions de Paris en 1925 et Barcelone en 1929.


Homme de lettres

Marius Renard se révèle un publiciste particulièrement actif jusqu’à la fin de sa vie. Son œuvre écrite abondante, une véritable poupée russe, est tournée vers ses régions d’origine et d’existence, le travail, l’art et les artistes « sociaux » mais des plaquettes didactiques rappellent aussi ses activités d’enseignant. Dans ses romans, comme dans ses deux premières tentatives, il adopte une approche et une écriture naturalistes consacrées aux ouvriers, aux petites gens, « les humbles, les pauvres, la foule » (1901), envisagés de manière empathique. Ayant Zola pour modèle, il s’en distingue par une vision moins âpre des réalités sociales, moins crues des rapports sociaux, plus proche du sujet en utilisant volontiers patois, parler populaire, néologismes évocateurs. Le poing levé (1940) est considéré comme un roman autobiographique. Ce qui est sans doute marginalement exact, mais est révélateur d’une approche distanciée. L’histoire du héros, un ouvrier mécanicien, rédigée à la première personne, aurait pu être la sienne, s’il avait été d’origine ouvrière ou masque t-elle une sensation de déclassement social possible au début de sa jeune existence ? La cité meurtrie. Cahiers d’un réfractaire (1946) concerne son expérience de guerre, mais ne constitue pas de véritables mémoires.

Dessinateur de grande qualité, Marius Renard accompagne la plupart de ses textes d’illustrations réalisées au crayon, à la plume, qui traduisent bien sa vision douce-amère de la société. Illustration est bien le terme exact, il y a d’ailleurs consacré un ouvrage. Il a également réalisé des affiches (neuf sont connues) dans les années 1900. Travail, travailleurs, « pauvres gens », beaucoup plus que des luttes, sont au centre de cette œuvre. Il n’est pas du tout « réaliste socialiste », ni « écrivain prolétarien ». Sa modestie stylistique, son manque d’ambition littéraire, nés de sa pratique journalistique dans des journaux tournés vers des publics modestes, son objectif fondamentalement didactique, ne le font pas considérer comme « écrivain » à part entière. Néanmoins ses nombreux ouvrages ne manquent ni d’intérêt, ni d’un point de vue esthétique (on est frappé par la qualité de l’édition et de l’impression de ses ouvrages), ni d’un point de vue documentaire (dû à sa proximité de l’objet).

Franc-maçon initié à la loge La Parfaite union de Mons, Marius Renard rejoint Les Amis philanthropes de Bruxelles en 1934. Époux de Blanche Ackin, il a une fille Madeleine (1906-1935). Il lègue ses collections à sa commune de naissance, Hornu, à celle de ses engagements municipaux, Anderlecht, ainsi qu’à Mons et à la province de Hainaut. Il est porteur de diverses décorations dont celles de Grand chevalier de l’ordre de Léopold et de Chevalier de la légion d’honneur.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article168121, notice RENARD Marius, Henri, François. par Jean Puissant, version mise en ligne le 1er décembre 2014, dernière modification le 2 mai 2020.

Par Jean Puissant

ŒUVRE :
-  Une biobibliographie (presque) exhaustive de son œuvre dispense de multiplier les références : SAIVE M., Marius Renard. Regard et éclairage, Boussu, 2004. L’ouvrage comprend également un grand nombre de reproductions de dessins.
-  Gueule rouge, vie de gueux, Bruxelles, Éd. Henry Kistemaeckers, 1894, réédité en 1998, avec présentation de DELSEMME P. – La Ribaude, amour de gueux, Bruxelles, Éd. Henry Kistemaeckers, 1895 – Terre de misère, la vie des gueux, Bruxelles, 1900 – En révolte, les rénovations, Bruxelles, 1901 – La vaillance de vivre, préface d’Émile Vandervelde, Bruxelles, 1905 – Notre pain quotidien ( dédié aux filles du peuple qui ont la misère pour destin), Bruxelles, 1909 – La littérature sociale, Gand, Germinal, 1912 – Visages du travail (œuvres d’artistes sociaux), Bruxelles, 1929 – Le poing levé, Bruxelles-Paris, 1939.
-  De 1941 à 1943 paraissent à Bruxelles dans une Collection nationale des métiers et professions à l’usage de la jeunesse : Le menuisier, Le mécanicien, Le boulanger, Le relieur, Le lithographe, Le typographe, Le verrier, Le peintre, La lingère, La couturière.
-  Collaboration à : La Revue de Belgique, Le Journal de Mons, L’Avenir du Borinage, organe de la Fédération socialiste républicaine du Borinage (1904-1940), L’Idée libre (Mons), La Revue de Charleroi, La Chronique (Bruxelles), Flamberge, revue belge de littérature et de sociologie (1912-1913), Travail et savoir et L’Émancipation (Centrale générale du bâtiment), Les nouvelles de la région de Mons (1915-1916), Le Peuple illustré, L’Aurore, organe socialiste hebdomadaire (1924-1926), L’Effort (organe de la Fédération bruxelloise du POB), La Jeunesse syndicale.

SOURCES : LEFÈVRE P., Répertoire des journaux et périodiques de l’arrondissement de Mons, Louvain-Paris, 1980 (Cahiers du Centre interuniversitaire d’histoire contemporaine, 88) − SIMON-RORIVE M., La presse socialiste et révolutionnaire en Wallonie et à Bruxelles de 1918 à 1940, Louvain-Paris, 1974 (Cahiers du Centre interuniversitaire d’histoire contemporaine, 75) − ARON P., Les écrivains belges et le socialisme (1880-1913), Bruxelles, Labor, 1997 (réédition de 1985) – ARON P., La littérature prolétarienne en Belgique francophone depuis 1900, Bruxelles, labor, 1995 − DELSEMME P., Préface à la réédition de Gueule rouge, Bruxelles, ARB, 1998 − OTTEN M., « De Germinal de Zola à Gueule rouge de Marius Renard », Le naturalisme et les lettres françaises de Belgique, Éd. P. Delsemme, R. Trousson, Revue de l’ULB, Bruxelles, 1984 − PUISSANT J., « Qui est Marius Renard ? », Les cahiers de La Fonderie, Machines et mécaniciens, n°10, avril 1991, p. 19-23.

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