SCHEUER Georg, dit ROTER HANSL, ARMAND, GASTON BRINON, GEORGES LAGRANGE, JACQUES HUBERT, MARTIN BUCHER

Par Philippe Bourrinet

Né le 8 décembre 1915 à Vienne (Autriche), mort à Vienne (Autriche) le 15 septembre 1996. Journaliste à Paris et à Vienne. Historien du mouvement révolutionnaire international. Militant des jeunesses socialistes, puis communistes ; trotskyste dissident de 1936 à 1941 ; communiste internationaliste en France sous l’Occupation, actif dans la propagande internationaliste auprès des soldats allemands et italiens.

Georg Scheuer, photo, police d’État autrichienne, 5 nov. 1936
Georg Scheuer, photo, police d’État autrichienne, 5 nov. 1936
Scheuer, clandestin à Marseille en 1942.

Georg Scheuer est fils de Heinrich Scheuer (1885-1942), d’origine juive morave, rédacteur à l’agence de presse de Vienne, et de Alice Leimdörfer (1889-1942), Hungaro-Souabe de Temesvár (Timişoara), Banat. Ses parents étaient avant tout « panthéistes », pacifistes et social-démocrates.

Georg Scheuer adhéra très jeune à l’Association des collégiens socialistes [Verband Sozialistischer Mittelschüler (VSM)] et à la Jeunesse socialiste ouvrière [Sozialistische Arbeiterjugend (SAJ)]. En 1930, il était chef de groupe des Faucons rouges (Rote Falken), social-démocrate, créé en 1925 et rassemblant les enfants « rouges » de 12 à 14 ans. Il rencontre Otto Bauer (1881-1938), Max Adler (1873-1937), Wilhelm Reich (1897-1957) – dont il retint les leçons sur la liberté sexuelle – qui viennent faire des exposés.

Mais en désaccord avec la mollesse de l’« austromarxisme » face à la montée du fascisme, il passe en 1931 à la Jeunesse communiste (Kommunistischer Jugendverband). Aussitôt, il s’investit dans une activité politique incessante, de jour comme de nuit, à la grande inquiétude de ses parents. Délégué du RMV (Association révolutionnaire des collégiens), il part pour Berlin le Noël de la même année, son premier voyage international. Il est accueilli par une militante du KPD qui le salue non par le traditionnel « Rotfront » (Front Rouge), mais par un stupéfiant « Heil Moscou ». Dans une réunion de masse du KPD, l’orateur rassure : « Le jour même où Hitler devrait entrer au gouvernement, les bataillons de l’Armée rouge seraient à la frontière de l’Allemagne ». Lorsqu’il repart, à la gare, ses camarades allemands le rassurent à nouveau : « Lorsque tu reviendras, tu nous verras déjà au pouvoir ! ».

Après l’insurrection de février 1934, à laquelle il participe à Vienne, surtout avec « des prolétaires sans-parti », G. Scheuer s’oppose fermement à ses parents, en particulier à son père qui brûle toute la littérature social-démocrate « compromettante » après l’écrasement de l’insurrection ouvrière. Ce dernier donne même des gages et rédige un opuscule où le nouveau et « vénérable » chancelier Schuschnigg (1897-1977), qui succède à Dollfuss (1892-1934) assassiné par les nazis, conduit « l’Autriche à un nouveau réveil et à une nouvelle foi en son futur », alors que l’« honorable » chancelier mène une politique de rapprochement avec l’Allemagne nazie.

La faillite commune du SPD et du KPD, sans combat en février 1933, puis celle de la social-démocratie autrichienne en février 1934, le poussent à se réorienter : il lit en bibliothèque les œuvres de Lénine et s’oriente progressivement vers le « bolchevisme-léninisme ». Lors d’un voyage en Italie, à l’été 1934, il aura la grande surprise de voir en librairie en traduction italienne Ma Vie de Trotsky. En 1935, avec plusieurs groupes de jeunes au sein de la Jeunesse communiste et du PC autrichiens, il participe à la formation d’une fraction trotskyste clandestine qui se transforme vite en organisation autonome sous le nom de Revolutionäre Kommunisten Österreichs (Communistes-Révolutionnaires d’Autriche). Avec son ami Karl Fischer (1918-1936), dit Kegel (« la quille »), et la mère de ce dernier (Maria), il va en être l’élément moteur.

Les RKÖ publient leur organe illégal Bolschewik dès février 1936, la rédaction étant assumée par lui-même, Karl Fischer, Franz Lederer (1915-1941) et Joseph Hindels (1916-1990). Le titre qu’il propose, Spartakus, en hommage à Rosa Luxemburg, n’est pas accepté. Les RKÖ forment alors le « Mouvement pour la 4e Internationale ». Cette « IVe Internationale » était alors représentée par le Kampfbund, groupe formé par un vieux routier de l’opposition au PC autrichien Josef Frey (1889-1957), qui considérait les RK comme des « provocateurs à la solde des staliniens ».

En novembre 1936, Georg Scheuer est arrêté au domicile familial par la police qui ne trouve aucun document d’organisation. Sur dénonciation d’indicateurs, il est interrogé par la police. Malmené et traité de « chien rouge » par la police, il est emprisonné 9 mois avant d’être traduit, avec Karl Fischer et deux autres camarades, devant un tribunal en août 1937 pour « haute trahison ». À la fin de ce procès qualifié par la presse viennoise de « Trotzkistenprozess in Wien » (allusion évidente aux procès de Moscou), G. Scheuer rejeta l’allégation de « haute trahison » : « Nous sommes des marxistes, pas des putschistes… nous trotskystes d’Autriche nous aspirons à restaurer la pure théorie marxiste et les anciennes organisations ouvrières ».

Au terme de ce « Procès de Vienne », il est condamné à 18 mois de prison, son ami Karl Fischer à 14 mois, car plus jeune. Mais la cour suprême de justice, en septembre 1937, fit appel, et tous deux furent condamnés à cinq ans de forteresse, soit jusqu’à octobre 1941. C’est la menace de l’Anschluss, après un entretien orageux avec Hitler à Berchtesgaden, qui pousse le chancelier Schuschnigg, le 17 février 1938 à amnistier tous les « prisonniers politiques », les « Fazis » (nazis autrichiens) d’abord, tous les autres ensuite. Libérés, G. Scheuer et Kegel savent que la menace plane : Schuschnigg a nommé le chef nazi Seyss-Inquart (1892-1946) ministre de la police. G. Scheuer peut miraculeusement franchir la frontière tchèque le 11 mars 1938, dans un complet vide du pouvoir, au moment même de l’Anschluss. À temps, car son père est quelques mois plus tard révoqué, ses parents expropriés de leur maison et destinés finalement au ghetto.

Il se réfugie chez son oncle morave et retrouve certains de ses camarades, comme Josef Hindels, qui représenta plus tard les RK (Communistes-révolutionnaires) en Norvège. Le nationalisme qui explose dans toutes les couches de la société tchèque et slovaque, la minorité allemande des Sudètes gagnée au nazisme, et vise particulièrement les réfugiés, le pousse à vite décamper. Il obtient un visa pour la Suisse et se rend en avion de Bâle à Strasbourg, au moment même où Rudolf Klement* (1908-juillet 1938), le responsable du Secrétariat international trotskyste, venait d’être assassiné par le GPU.

La rupture avec le trotskysme officiel se fit à l’occasion de la proclamation de la IVe Internationale, à Périgny (Val-de-Marne), le 3 septembre 1938, dans la maison d’Alfred Rosmer* et en présence de Marc Zborowski* (Étienne), l’espion de Staline. Se prononçant contre cette proclamation artificielle, G. Scheuer et K. Fischer sont violemment interpellés par le chef trotskyste américain Max Shachtman (1904-1972), qui coupe court à toute nouvelle prise de parole : « Vous êtes des ultragauches ! ». Ce « qualificatif, lancé à la réunion comme une révélation, est synonyme d’anathème », devait noter Scheuer dans ses Mémoires.

Avec Karl Fischer et l’accord des militants, Georg Scheuer rebaptise alors son groupe RKD (Revolutionäre Kommunisten Deutschlands) et rompt avec le trotskysme. Au moment de la guerre, il est déjà fortement ébranlé par le témoignage d’Ante Ciliga* (Au Pays du grand mensonge, 1938), et se prononce contre la défense inconditionnelle d’une URSS définie comme capitalisme d’État. Le RKD entre alors en contact avec les trotskystes dissidents : la Revolutionary Workers League de l’Américain Hugo Oehler (1903-1983) et le groupe belge « Contre le courant » de Georges Vereeken* (1896-1978).
Avec l’éclatement de la guerre, comme tous les réfugiés allemands et autrichiens ayant fui le fascisme, il est condiséré comme un potentiel « agent de la cinquième colonne », et interné, avec un autre responsable des RK, Gustav Gronich (1916- 201.?), dit Max, au camp des Milles, près d’Aix-en-Provence. Il y côtoie les artistes Max Ernst et Hans Bellmer, les écrivains Golo Mann et Lion Feuchtwanger, les chefs du SPD Rudolf Hilferding (1877-1941) et Rudolf Breitscheid (1874-1944), livrés plus tard par Vichy à la Gestapo. Au printemps 1940, on lui laisse comme choix celui de porter l’uniforme de « prestataire », un uniforme bleu-horizon datant de la première guerre mondiale. Il profite de la débâcle pour rejoindre, « en permission », à Clermont-Ferrand Melanie Berger, qui avait une couverture de secrétaire auprès d’un avocat français.

Retourné aux Milles, il tente de s’évader avec Gustav Gronich, mais tous deux sont repris par les gendarmes. Malgré la menace de leurs fusils, il réplique : « Tu peux tirer, mais c’est toi qui est au service des ‘boches’, c’est vous qui venez nous prendre pour nous livrer à Hitler ». Une rageuse balle de gendarme le frolle. Ramené au camp, il est déporté en train vers le sud, où il profiterera d’une faille de la surveillance, pour s’échapper à Bayonne, et gagner la nouvelle « Zone libre ». À Toulouse, il rencontre des staliniens allemands, anciens des Brigades, dont le mot d’ordre soufflé par Moscou est maintenant « Heim ins Reich ! » (Retour au Reich !), slogan utilisé par Hitler en 1938.

G. Scheuer reprit contact avec ses camarades [Gustav Gronich, Lotte Israel (1920-1980), Edith Kramer (1921- ?), Karl Fischer] et s’établit à Montauban avec Melanie Berger. Très vite, lui et ses camarades doivent s’éparpiller, de Lyon jusqu’à Marseille et Grenoble, pour fuir les razzias vichystes.
Son travail politique fut le plus intense de son existence, celui d’une « autre résistance », purement internationaliste, qu’il accomplit en vrai « révolutionnaire professionnel ». Il écrivit inlassablement des milliers de pages pour préparer les cadres du « nouveau parti communiste-internationaliste ». Il noua des contacts innombrables avec le milieu trotskyste, d’abord celui de « La Seule voie », dirigé par Rudolf Prager* (Rudi) [ancêtre du CCI (comité communiste internationaliste] qui répondit qu’il « s’était trompé d’adresse ». Le travail fut plus productif auprès de jeunes éléments, et cela aboutit à des scissions et à un ralliement aux RKD.
Dès 1942, ce travail aboutit à la formation des groupes de « Communistes révolutionnaires » qui à partir de 1943 dans la feuille d’agitation « Fraternisation prolétarienne » défendaient les positions des RKD. Bientôt naissait l’Organisation des communistes révolutionnaires (OCR) en 1944 qui publiait Rassemblement communiste révolutionnaire et l’Internationale en commun ou séparément des RKD. L’OCR compta jusqu’à une quarantaine de militants, particulièrement dans le Sud-Ouest (Toulouse, Montauban, Bordeaux). Les groupes C.R. et RKD étaient autonomes, cloisonnés par la clandestinité, avec des positions propres, bien que principiellement identiques ; ils avaient leur organe propre : les CR de Toulouse publiaient en 1944-1945 Le Prolétaire ; ceux de Paris Pouvoir ouvrier en 1944.

La presse en allemand des RK (RK-Bulletin à partir de 1941, Spartakus de 1943 à 1945, Vierte kommunistische Internationale), par son rejet de la défense de l’URSS et du capitalisme d’Etat stalinien, montrait un réel rapprochement avec les positions internationalistes de la Fraction italienne bordiguiste. Au départ ultrabolchevik, au point de considérer chaque position de Lénine comme parole d’évangile, sa rupture avec le trotskysme l’avait fait aussi évoluer vers des positions luxembourgistes, par un rejet de tout soutien aux « luttes de libération nationale ». Sous l’influence de G. Scheuer, la feuille d’agitation en allemand prit le titre de Spartakus, montrant des positions proches de celles des communistes de conseils, en dénonçant la répression de Kronstadt : « La démocratie des conseils signifie pleines libertés démocratiques pour tous les partis des conseils se plaçant sur le terrain de la dictature du prolétariat ».

G. Scheuer, comme ses camarades, menèrent un intense travail d’agitation dans l’armée allemande pour la « révolution mondiale et la république des conseils en Allemagne et dans le monde entier », et la fondation d’une « 4e Internationale communiste ». Ils invitaient les soldats à se mutiner, à fusiller leurs officiers et à former des conseils d’ouvriers et de soldats en revenant chez eux. Les RKD n’hésitèrent pas à mener des actions à haut risque. Jetant des tracts en allemand dans les casernes allemandes, dans les transports fréquentés par des soldats allemands, et même dans la rue de la main à la main.

Les événements italiens de mars 1943 et la chute de Mussolini apparurent à Scheuer et à ses camarades la promesse d’une aube révolutionnaire : « En Allemagne, Amérique et Russie se déchaînent les luttes de classe, les grèves et mutineries : les ouvriers préparent la révolution contre leurs exploiteurs » (Spartakus, juin 1944). À Grenoble, zone italienne, Karl Fischer distribua des tracts en italien auprès de soldats très amicaux.

C’est avec la Fraction bordiguiste italienne en France et son noyau français (Suzanne Voute* et Marc Chirik*) que se déroulèrent, à Marseille et Paris, les discussions les plus intenses, et parfois un travail commun sous forme de tracts contre la guerre. Les thèses de Bordiga sur le parti et la littérature bordiguiste fascinèrent Georg Scheuer, qui conserva de volumineuses archives du mouvement bordiguiste pendant la guerre.

G. Scheuer fut très actif aussi dans les luttes sociales des ouvriers parisiens qui cherchaient à créer des structures en dehors du nouveau cadre syndical, majoritairement stalinien. Au moment de la libération de Paris, les C.R. eurent en Raymond Hirzel*, pour quelques jours président d’un Comité d’usine de Renault-Billancourt du 21 au 24 août 1944, un élément très actif. Avec les C.R., il mena toute une propagande pour un développement de « comités d’usine révolutionnaires » dans la région parisienne, aussi bien aux usines Berliet que chez les ouvriers du Livre et de la presse.

G. Scheuer avait traversé miraculeusement la période d’occupation. Militant aguerri, artiste de l’activité conspirative, il compta beaucoup sur la « baraka » du militant en échappant d’instinct à ses poursuivants nazis ou vichystes. Certaines imprudences auraient pu cependant lui coûter cher : ses faux papiers d’identité étaient au nom de Lagrange, Georges, musicien (sic), traduction littérale de ses nom et prénoms. Un sens certain de l’action chevaleresque l’amena à organiser une opération extrêmement risquée pour libérer sa compagne Melanie Berger (Anna), membre des RK. Celle-ci avait été arrêtée à Montauban le 26 janvier 1942, et condamnée par un tribunal militaire le 18 décembre 1942 à Toulouse à quinze ans de travaux forcés et vingt ans d’interdiction de séjour (sic), « pour activité communiste et anarchiste ». Emprisonnée à la prison des Baumettes de Marseille, elle fut brusquement hospitalisée pour un ictère dans un hôpital. Avec un soldat allemand, prêt à déserter, et trois camarades (Lotte Israël, Gustav Gronich et Ignaz Duhl), il organisa un commando. Habillés avec des uniformes SS volés, munis de faux ordres de transfert, ils réussirent à l’enlever le 15 octobre 1943 et à la mettre en lieu sûr.

Le groupe des RKD sortit de la guerre en ayant payé le prix fort pour son activité internationaliste. Si Franz Lederer (Dieter) mourut à 26 ans d’épuisement, Ignaz Duhl – reconnu dans la rue par un ancien condisciple en uniforme – fut arrêté, torturé et fusillé par la Gestapo en 1944 à Marseille. Arthur Streicher (Fred) [1917-1943] avait été arrêté en 1942 à la ligne de démarcation : il disparut dans un camp d’extermination en 1943. Une militante de premier plan, Edith Kramer (Renée) [1921- ?], responsable de l’imprimerie du groupe et du travail de propagande parmi les soldats allemands, fut arrêtée à l’automne 1943 par la Gestapo à Valence. Condamnée à mort à Lyon par un tribunal spécial, elle fut libérée in extremis par un groupe de résistants. Karl Fischer (Emile Berger) avait été arrêté en novembre 1943 sous son faux nom « alsacien », emprisonné à Fresnes comme « déserteur » et envoyé au camp de Buchenwald. En proie à la vindicte des staliniens qui voulaient le liquider, il fut libéré par l’armée américaine, pour aussitôt corédiger avec Marcel Baufrère* et d’autres la célèbre Déclaration des communistes internationalistes de Buchenwald (20 mai 1945). Il put alors retourner en Autriche pour réanimer les restes des militants RKD qui avaient survécu.

Georg Scheuer, à la fin de la guerre, persévéra dans une activité révolutionnaire devenue moins clandestine. Très déçu par l’attitude de la gauche communiste italienne à l’égard du comité antifasciste de Bruxelles, dirigé par Ottorino Perrone*, il fit dans le journal français Le prolétaire, continuation de Fraternisation prolétarienne, de féroces dénonciations de l’« opportunisme bordiguiste », et en appela à « la formation de groupes communistes-révolutionnaires, germes du futur nouveau parti du prolétariat ». Lors de la scission de la gauche italienne en France au printemps 1945, il prit ouvertement parti pour le groupe de Marc Chirik, contre celui de Suzanne Voute, dont la personnalité enflammée lui apparaissait trop « hystérique ».

Son évolution le conduisit peu à peu dans la mouvance libertaire, tout en maintenant des contacts avec Ante Ciliga, vivant à Rome, et Henk Canne-Meijer, théoricien hollandais du communisme des conseils. Il fut l’un des fondateurs de la revue allemande Freie Sozialistische Blätter, Zurich-Amsterdam, à laquelle il contribua dès 1947. Il fut aussi l’un des collaborateurs de la revue Spartakus, publiée à Zürich. C’est dans cette revue qu’il rendit compte de l’enlèvement de son ami Karl Fischer par le NKVD à Linz, le 21 janvier 1947. Il adhéra à la conférence internationale de contact entre groupes révolutionnaires tenue à Bruxelles à la Pentecôte 1947, recherchant toujours la confrontation d’idées avec le milieu internationaliste.

Déboussolé par les multiples micro-scissions dans les rangs CR et RKD, abattu par l’inexistence d’une vague révolutionnaire en Europe, la perpétuation du stalinisme et l’absence du « nouveau parti bolchevik » espéré, il se retira plusieurs mois en ermite dans une montagne suisse.

Vers 1947, il choisit de se fixer en France pour travailler à Paris comme rédacteur à l’AFP et correspondant de journaux allemands, suisses et autrichiens, entre autres l’Arbeiter-Zeitung de Vienne.

Ses liens informels avec le milieu libertaire parisien l’amenèrent à collaborer au journal Le Libertaire, sous le pseudonyme de Martin Bucher. Mais cela ne fit jamais de lui un anarchiste. Lorsque se fonda « Socialisme ou Barbarie », il prit contact avec Castoriadis*, mais n’adhéra pas à son groupe. Il maintint aussi des contacts avec le groupe de Munis.

Georg Scheuer fut toujours fasciné par la Révolution russe, écrivant (1957 et 1967) deux livres sur le processus de sa dégénérescence. Il suivit avec passion les événements de Mai 1968 dans lesquels il vit « la première bouffée d’air frais en Europe » après la longue nuit de la contre-révolution. Il ne cessa d’écrire sur ce qui lui paraissait initier de nouveaux espoirs prolétariens : « Mai 68 rampant » en Italie et « Révolution des Œillets » au Portugal.

Il refusa toujours de se définir comme un « résistant antifasciste », marquant nettement qu’il s’agissait d’une « autre résistance », car internationaliste, à la différence de son ancienne camarade Melanie Berger qu’il avait tirée des griffes de la Gestapo et épousa un résistant français du MUR (Mouvements unis de la Résistance). Il refusa tout compromis : il n’adhéra pas au SPÖ, qu’il avait combattu, comme le fit Karl Fischer après 1946, pour des raisons de travail, avant d’être enlevé le 21 janvier 1947 par le NKVD à Linz et condamné au Goulag jusqu’en mai 1955. Il ne revint jamais en arrière comme Josef Hindels (Karl Popper), ancien chef RK en exil en Suède, qui devint un chef syndical social-démocrate. Il témoigna souvent sur l’histoire révolutionnaire tant en Autriche qu’en Allemagne, mais aussi en France dans les colonnes du Monde diplomatique. Il chercha constamment après mai 1968 à tisser des liens avec les jeunes éléments qui tant en France qu’en Autriche avaient rompu avec le trotskysme et sa conception d’un « État ouvrier dégénéré ».

Il passa les dernières années de son existence à Vienne, avec sa femme Christa Scheuer-Weyl (1941–2006), née à Munich, journaliste, critique et traductrice. Il mit à profit cette retraite définitive à Vienne pour écrire la première partie de ses Mémoires, jusqu’en 1945 (Nur Narren fürchten nichts, 1991) et son livre de bilan politique de la Russie révolutionnaire de 1917 à la contre-révolution stalinienne (Vorwärts und schnell vergessen ?, 1992). Dans ce livre consacré au bilan d’un siècle, vécu entre rêve et traumatisme, il donnait son testament politique, celui d’une lucide espérance, loin de l’illusion d’espoirs nourris par la disparition de l’Empire soviétique et la réunification allemande, ou d’une « lutte de classe [des damnés de la terre] sous la forme nouvelle d’un gigantesque affrontement Nord-Sud », dont « l’issue est incertaine » : « L’alternative posée autrefois [Socialisme ou barbarie], en y ajoutant la catastrophe écologique globalisée, est plus pressante que jamais : réalisation de l’espérance de l’humanité proclamée au tournant du siècle dernier ou chute dans un chaos sanglant. La ‘fin de l’histoire’ n’existe pas. Peut-être le final d’une préhistoire barbare ».

Georg Scheuer, mort à Vienne le 15 septembre 1996, est enterré au Cimetière central (Zentralfriedhof) de Vienne, avec pour épitaphe : « Nous vivons sur un volcan, et tu dois y aménager ton jardin de roses ».

Les parents de Scheuer, Heinrich et Alice avaient été déportés le 20 mai 1942 à Maly Trostinec (Biélorussie) pour être aussitôt assassinés à leur arrivée. Dans ce village, situé à 12 km au sud-est de Minsk, furent exterminées entre 40.000 et 60.000 personnes, la plupart juives ou supposées telles, entre mai 1942 et juin 1944. Une cour d’immeuble à Vienne, au 39 Neulinggasse, porte depuis 2009 leur nom.

Les archives de G. Scheuer, déposées à l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam (IISG) sont une source de premier ordre pour une étude précise des organisations trotskystes dissidentes et bordiguistes pendant et au lendemain de la guerre.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article168236, notice SCHEUER Georg, dit ROTER HANSL, ARMAND, GASTON BRINON, GEORGES LAGRANGE, JACQUES HUBERT, MARTIN BUCHER par Philippe Bourrinet, version mise en ligne le 6 décembre 2014, dernière modification le 20 avril 2020.

Par Philippe Bourrinet

Georg Scheuer, photo, police d'État autrichienne, 5 nov. 1936
Georg Scheuer, photo, police d’État autrichienne, 5 nov. 1936
Scheuer, clandestin à Marseille en 1942.
Scheuer, clandestin à Marseille en 1942.

ŒUVRE : Von Lenin bis ...? Die Geschichte einer Konterrevolution, Verlag nach Dietz, Berlin, 1957. – Marianne auf dem Schafott. Frankreich zwischen gestern und morgen, Europa Verlag, Vienne, 1966. – Oktober 1917. Die russische Revolution, J. H. W. Dietz Nachf., Hanovre, 1967. – Genosse Mussolini ? Wurzeln und Wege des Ur-Fascismus. Geschichte 1915-1945, Verlag für Gesellschaftskritik, Vienne, 1985. – Nur Narren fürchten nichts. Szenen aus dem Dreissigjährigen Krieg 1915 – 1945. Autobiographie 1915-1945, Verlag für Gesellschaftskritik, Vienne, 1991. – Vorwärts – und schnell vergessen ? Jahrhundert zwischen Traum und Trauma, Picus-Verlag, Vienne, 1992. – Mussolinis langer Schatten. Marsch auf Rom im Nadelstreif. Geschichte 1946-1996, Neuer ISP-Verlag, Cologne, 1996. – Seuls les fous n’ont pas peur, Syllepse, traduit par Geneviève Hess et Christa Scheuer-Weyl, Paris, 2002.

SOURCES :
Diverses rencontres avec Georg Scheuer (1978-1993). – « Die Führer der Wiener Trotskisten verurteilt », Das Kleine Blatt, Vienne, 14 août 1937. – (anonyme), « Die internationale Versammlung in Brüssel, Pfingsten 1947 », Spartakus, n° 1, octobre 1947. – Bibliographie des documents R.K.-C.R. (« ultra–gauche »), 1938-1939, Les Cahiers du C.E.R.M.T.R.I., n° 10 [1979]. – 1939-1945, Les Cahiers du C.E.R.M.T.R.I., n° 11 [1979]. – Fritz Keller, « Le trotskysme en Autriche de 1934 à 1945 », in Cahiers Léon Trotsky n° 5, janvier 1980, p. 115-133. – Philippe Bourrinet, La Gauche communiste italienne 1926-1945, mémoire de maîtrise, Paris-I Sorbonne, juin 1980 [édition corrigée et augmentée, Zoetermer (Pays-Bas), 2000 : http://www.left-dis.nl/f/bordiguism.pdf]. – Fritz Keller, Gegen den Strom. Fraktionskämpfe in der KPÖ-Trotzkisten und andere Gruppen 1919-1945, Europaverlag, Vienne, 1978. – Dokumentationsarchiv des österreichischen Widerstandes (éd.), Österreicher im Exil. Frankreich 1938-1945. Eine Dokumentation, Vienne, 1984. – Fritz Keller, In den Gulag von Ost und West. Karl Fischer Arbeiter und Revolutionär, ISP-Verlag, Frankfurt/Main, sept. 1980 – Christine Schatz, Daniel Löcker, Matthias Flödl : Auf verlorenem Posten. Georg Scheuer im Gespräch Video-Film, Lehrveranstaltung Kommunikationswissenschaftliche Methodenlehre (Oral History) mit Manfred Bobrowsky, Vienne, 1992. – Pierre Lanneret, Les internationalistes du troisième camp, Mauléon, Acratie, 1995. – Georg Scheuer, „Der ‚andere“ Widerstand in Frankreich (1939-1945)“, Archiv für die Geschichte des Widerstandes und der Arbeit, cahier n° 14, Bochum, Germinal, 1996, p. 209-232 ; „Genosse Unbekannt : der junge Revolutionär Josef Hindels“, Vienne, Dokumentationsarchiv des österreichischen Widerstandes, 1996, DÖW-Jahrbuch 1996, p. 123-149. – Kurt Lhotzky, Who was Georg Scheuer, what was the Revolutionary Workers League ?, Revolutionary History, vol. 7, n° 1, Londres, 1999. – Yves Jeanmougin et alii, Mémoire du camp des Milles 1939-1942, Éditions Le Bec en l’air, Marseille, 2013. – „Melanie Berger : Ich wollte die Welt werändern“, Wiener Zeitung, 11 nov. 2013. – Robert Mencherini (éd.), Étrangers antifascistes à Marseille 1940-1944, Éditions Gaussen, Marseille, mars 2014. – Georg Scheuer Collection, http://search.socialhistory.org/Record/ARCH01249/ArchiveContentList#Ab8ec6ebe30
DENIS Cécile, Continuités et divergences dans la presse clandestine de résistants allemands et autrichiens en France pendant la Seconde Guerre mondiale : KPD, KPÖ, Revolutionäre Kommunisten et trotskystes, (thèse de doctorat réalisée sous la direction d’Hélène Camarade, soutenue le 10 décembre 2018 à l’université Bordeaux-Montaigne)

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