LÉONARD Henri.

Par Jean Puissant

Seneffe (pr. Hainaut, arr. Charleroi), 22 mars 1862 − La Hestre (aujourd’hui commune de Manage, pr. Hainaut, arr. Charleroi), 22 août 1926. Ouvrier forgeron, employé de coopérative, militant socialiste, dirigeant syndical, mutuelliste, coopérateur, mandataire communal à La Hestre, député du Parti ouvrier belge représentant l’arrondissement de Charleroi.


Militant dans le Centre

Né dans une famille ouvrière, Henri Léonard termine l’école communale et devient ouvrier, aide-riveur aux Usines de Baume et Marpent (Morlanwelz, pr. Hainaut, arr. Thuin), puis forgeron aux Ateliers de construction Hiard à Haine Saint-Pierre (aujourd’hui commune de La Louvière, pr. Hainaut, arr. Soignies). Il suit les cours de l’École industrielle de Morlanwelz où il obtient les diplômes de dessinateur-mécanicien, de machiniste-mécanicien et un certificat en mathématiques.

Henri Léonard suit divers meetings et manifestations. Il adhère à la Ligue ouvrière de la Hestre qui se constitue et au Parti ouvrier belge (POB) à la suite du meeting du 2 mai 1886. Il préside la Ligue et devient rapidement un militant en vue. Il est alors engagé au Progrès de Jolimont (aujourd’hui commune de La Louvière) comme magasinier mais, en raison de ses compétences, en devient rapidement le comptable, puis le secrétaire-trésorier (1888-1894).

Henri Léonard fonde la Jeune garde socialiste (JGS) de La Hestre en 1887, à la suite de l’échec de la liste socialiste aux élections communales. Militant socialiste, il fait rapidement partie de la direction fédérale du POB. Le 21 mai 1887, il siège comme secrétaire à la réunion de conciliation proposée par la Ligue ouvrière de La Hestre aux patrons de l’industrie de la région, présidée par L. Guinotte, administrateur-directeur des charbonnages de Mariemont-Bascoup, et Ferdinand Cavrot, délégué des ouvriers, pour mettre fin aux grèves en cours. Le 6 juin 1887, il signe, avec Abel Wart*, au nom de la Fédération des ligues ouvrières du Centre, un appel aux patrons de la région soulignant qu’elle a appelé à la reprise du travail, leur demandant de ne pas exercer de représailles contre les grévistes et d’entendre l’appel du Congrès progressiste de Bruxelles rapprochant les bourgeois et les ouvriers. Ce texte est intéressant : après avoir rappelé la misère et les mesures gouvernementales qui en sont à l’origine, il souligne : « Cette grève… était purement politique. On ne demandait pas de concessions au patronat, mais des droits aux législatures… Certains d’entre nous qui avaient cherché à l’empêcher, ne crurent pas pouvoir abandonner leurs frères plus impatients dans ce moment critique,… d’autant moins que dès le début se produisit une véritable anarchie… Nous, partisans du respect des lois et de l’ordre, nous ne pouvions laisser se continuer des actes qui pouvaient entraîner le pays dans une véritable guerre civile et amener la ruine du commerce et de l’industrie ». C’est pourquoi ils ont obtenu le retour sur un terrain légal et apaisé et recherchent la concertation avec les industriels, comme le montrent la réunion du 21 mai à Mariemont et ce texte conciliant. C’est bien la ligne modérée du POB dont Léonard se fait le porte-parole.

Henri Léonard disparaît ensuite des organes dirigeants lorsque les partisans d’Alfred Defuisseaux en prennent le contrôle en 1887-1889. Comme dirigeant fédéral, il participe activement à la campagne de reconstitution de syndicats d’ouvriers métallurgistes dans la région. Comme important responsable du Progrès, il conseille diverses coopératives en particulier la boulangerie La Concorde de Roux en voie de formation en 1894. Il suggère qu’elle devienne la boulangerie fédérale pour l’ensemble du bassin de Charleroi, alors que les coopérateurs de Roux auraient préféré devenir une succursale du Progrès. Le dossier évolue après son élection comme député de Charleroi. Il est aussi à l’origine de la création de la Mutualité de la Hestre qui réunit mineurs et métallurgistes et compte sept cents membres en 1893. Après la réunification des Partis ouvrier et socialiste républicain en 1889, l’importance de ses charges au Progrès le tient désormais à l’écart de l’organisation politique régionale. Il prend nettement parti pour Théophile Massart, contesté à la coopérative (1889-1890), et s’oppose ainsi à Ferdinand Cavrot, dans le camp des critiques. Candidat malheureux au scrutin communal de 1887, il est élu conseiller communal de La Hestre en 1890, sur une liste d’union avec les libéraux. Il devient échevin en 1896, bourgmestre faisant fonction en 1908 et bourgmestre en titre en 1919. Il est, avec Théophile Massart, l’un des deux hommes forts des organisations ouvrières de la Hestre.


Organisateur dans le bassin de Charleroi

Henri Léonard est élu député socialiste de l’arrondissement de Charleroi en 1894 sur une liste d’union avec la Fédération démocratique (Jules Destrée*) et les Chevaliers du Travail (Jean Callewaert¨*). Il le restera jusqu’à sa mort. La réorganisation institutionnelle, entrainée par ces élections, et le succès obtenu, l’obligent à choisir l’arrondissement de Charleroi comme lieu d’action et non plus le bassin du Centre. Son activité parlementaire réside plutôt dans une forme de « témoignage de la condition ouvrière », même s’il signe les propositions de loi des parlementaires socialistes. Son action porte essentiellement sur l’organisation des forces ouvrières très parcellisées dans le bassin hainuyer. Dès le 7 juillet 1895, il détache de la Fédération du Centre, cinq mutualités locales qu’il a contribué à développer pour servir de point d’appui à la création d’une Fédération des sociétés de secours mutuels socialistes de Charleroi sur le modèle de celle du Centre ; elle regroupe trente-trois sociétés à la fin de 1896, quarante-quatre sociétés avec plus de 7.000 membres en 1901, plus de 10.000 membres en 1910. La mutualité socialiste l’emporte, en importance sur la mutualité neutre (1889), très présente à Charleroi. La création d’une caisse de réassurance, La Prévoyance mutuelle, non affiliée au POB, pour l’ensemble des organisations locales, lui permet d’obtenir les aides médico-pharmaceutiques prévues par la législation votée par la majorité catholique en 1909.

Henri Léonard fait de la Concorde la boulangerie régionale, qu’il espérait, en l’adossant à la Fédération des mutualités. « La classe ouvrière doit produire pour elle-même par la coopération des capitaux socialistes », explique-t-il, partisan de l’organisation et du développement de l’épargne ouvrière par la coopération et la mutualité. Le succès est au rendez-vous. Le nombre d’affiliés épouse peu à peu le nombre d’affiliés de la Fédération mutuelliste. Elle devient la principale coopérative du bassin. Lui-même en est l’administrateur délégué en 1901. Ses efforts pour unifier le mouvement coopératif n’aboutissent pourtant pas et l’Union coopérative de Charleroi, créée en 1919, ne comprend pas la Concorde. Il participe à la création de la Fédération des sociétés coopératives de Belgique en 1900 et en est administrateur.

Henri Léonard participe à des congrès internationaux de la coopération, notamment à Paris en 1900. De même, il contribue à renforcer les syndicats métallurgistes. La Fédération régionale est fondée en 1900. Elle est soutenue financièrement par la Concorde. En 1906, au Temple de la science à Charleroi, il obtient leur adhésion à un syndicat à bases multiples, à savoir une caisse de secours qui sera géré par la Fédération mutualiste. En septembre 1920, Léonard obtient la création de la Fédération des syndicats du bassin de Charleroi. En fait, il réussit, en utilisant les méthodes qui ont porté leur fruit dans le Centre, à développer les organisations mutuellistes, coopératives et, syndicales (métallurgistes) socialistes et affiliées au POB, à diminuer l’influence relative des verriers et des mineurs (Chevaliers du travail) sur le mouvement ouvrier régional et donc à favoriser l’unification des forces ouvrières au sein du parti (1903).

Orateur de qualité au caractère vif mais conciliant, Henri Léonard est surtout un important organisateur, partisan de la centralisation. Il est soutenu dans cette perspective par Jules Bufquin des Essarts et son Journal de Charleroi. Il est par ailleurs fondateur et administrateur de la société coopérative d’assurances, La Prévoyance sociale, créée par le POB en 1907.

Marié et père d’une fille, Henri Léonard décède en 1926, après une longue maladie. D’imposantes funérailles civiles lui sont organisées par la Concorde ; 6.000 personnes y participent, estime Le Peuple. Ces funérailles réunissent essentiellement les forces socialistes hainuyères. Jules Lekeu le décrit ainsi : « D’aspect ? Quoique de haute taille… à l’éloquence à l’emporte-pièce, d’une simplicité fruste et parfois brutale, sans être jamais grossière (qui) fut une révélation et une stimulation ». Léonard est un des trois hommes du Progrès à être élu député en 1894, chacun dans un arrondissement différent, Charleroi pour ce qui le concerne, Thuin pour Eugène Rousseau et Soignies pour Jules Mansart, ce qui souligne l’importance prise par cette coopérative dans la région, mais aussi la centralité de Jolimont (son siège) dans le développement des organisations ouvrières du Centre, mais aussi de Charleroi.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article168276, notice LÉONARD Henri. par Jean Puissant, version mise en ligne le 8 décembre 2014, dernière modification le 25 octobre 2020.

Par Jean Puissant

ŒUVRE : Collaboration au Peuple, à L’Avenir socialLa Coopération socialiste au bassin de Charleroi, Bruxelles, 1903.

SOURCES : BERTRAND L., Histoire de la coopération en Belgique. Les hommes - Les idées - Les faits, t. 2, Bruxelles, 1903 − DE LA SOCIALE, Histoire du socialisme et de la coopération dans le Centre, préface d’Émile Vandervelde, La Louvière, 1894 − Le Peuple, 22 et 23 août 1926 − JORIS F., 1885-1985. Histoire des fédérations. Soignies-Thuin, Bruxelles, 1985, p. 196 (Mémoire ouvrière, 10) − POTY F., DELAET J.-L., 1885-1985. Histoire des fédérations. Charleroi, Bruxelles, 1985 (Mémoire ouvrière, 3) − PUISSANT J. (éd.), Sous la loupe de la police française, le bassin industriel du Centre (1885-1893), Cercle d’histoire Henri Guillemin, Haine-Saint-Pierre, 1988, p. 54, 102 et sv .− Notice réalisée par A. Lorimier, section Journalisme de l’Université libre de Bruxelles, 1981.

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