GATARD Jean, Georges, Thomas, Frédéric

Par Jean-Pierre Ravery, Frédéric Stévenot

Né le 4 juillet 1908 à Paris (IVe arr.), fusillé après condamnation le 6 août 1943 à Lyon (Rhône) ; polytechnicien ; officier des services de renseignement militaires ; résistant de Haute-Vienne, SR Kléber (P3 et P10), réseau "Marco-Polo" (agent P2).

Jean Gatard était le fils d’un polytechnicien, un temps directeur de de la Fonderie nationale de Ruelle, devenu amiral, Gaston Gatard et de Jeanne, Marie, Georgette Dubois-Lambert. Il était l’aîné de trois garçons. Au sortir du lycée Louis-le-Grand, il intégra à son tour la prestigieuse école militaire (promotion 1928), avant de compléter sa formation d’officier au sein de l’école d’application de l’artillerie, arme dans laquelle il effectua toute sa carrière dans les troupes coloniales. Le 23 juin 1931 à Paris IVe arr., il épousa Denise née Jouve, une jeune artiste peintre et sculptrice qui devint une céramiste de renom. Leur première fille, Marie, naquit l’année suivante.
En 1933, le lieutenant Gatard, qui avait choisi de servir dans l’artillerie coloniale, fut affecté en Indochine, où il allait essentiellement être fait appel à ses compétences d’ingénieur. Croyant qu’il serait basé à Hanoï, il avait appris le tonkinois. Mais ce fut Hué : qu’à cela ne tienne, il se mit à l’annamite. Il avait le goût des langues étrangères et parlait anglais couramment. Au cours des années qui suivirent, il étudia l’allemand et l’espagnol. C’était un esprit vif, curieux de tout. C’est ainsi qu’il se forma à l’acupuncture auprès de Soulié de Morand, l’introducteur de la médecine chinoise en France.
Rentrés fin 1936, Jean et Denise Gatard eurent une seconde fille, Jeanne. En avril 1938, la famille partit au Maroc où Jean Gatard était affecté, après avoir été promu capitaine. Ce nouveau poste le tint éloigné des combats de 1939-1940. Mais il n’allait pas tarder à trouver l’occasion de faire ce qu’il considérait comme son devoir de soldat. Officier d’état-major à Casablanca en 1941, il fit l’objet d’appréciations très élogieuses de ses supérieurs : « Valeur technique excellente basée sur une forte culture scientifique. Beaucoup d’énergie et de dynamisme. (...) Loyal, entreprenant, très vif. (...) Niveau intellectuel général élevé. Culture très complète qu’il ne cesse d’accroître, d’affiner et d’élever. Dans l’ensemble, officier de valeur, homme d’action remarquablement doué ».
De telles qualités ne pouvaient que retenir l’attention des services spéciaux qui le recrutèrent en 1941 et l’envoyèrent en France. Intégré au SR Guerre clandestin (qui devint le réseau Kléber) sous les pseudonymes de Germain et Galmond, il suivit un stage de formation d’officier de renseignement, 52 avenue d’Italie à Clermont-Ferrand de juin à septembre 1942 sous la direction d’un ancien du service, le commandant Paul Johannès. Il fut ensuite affecté au poste TR 112 (TR pour « Travaux ruraux ») de Limoges où il s’installa avec sa famille.
Pour couvrir ses activités clandestines, il commença par donner des cours particuliers d’anglais et d’espagnol, se laissa pousser la moustache (« Que la police allemande n’ait pas arrêté systématiquement tous les Français à moustache de l’époque reste pour moi un sujet d’étonnement ! » écrira sa fille Marie dans le livre qu’elle lui consacrera sous le titre « La guerre, mon père »). Chaque matin, il pratiquait des exercices de jiujitsu et se rendait dans une salle d’armes pour faire de l’escrime.
Il prit ensuite un emploi de contrôleur de « l’Office central de répartition des produits industriels » qui l’habilitait à circuler sans contrainte à bord d’une Citroën 11 CV et à « exercer toutes investigations utiles à sa mission ».
Secondé par l’adjudant-chef Richard Chotin, Jean Gatard alias « Monsieur Gervais » était entré en contact avec le mouvement « Combat » dés le mois de juin 1942. Il recrutait pour lui des militaires de l’armée d’armistice et transmettait les renseignements utiles aux alliés et à la Résistance par l’intermédiaire de l’un de ses chefs régionaux, Hinstin alias « Hamelin », alias « Cléry ». Il s’occupa également de la mise en place de filières de passage vers l’Angleterre ou l’Afrique du Nord, via l’Espagne. Il visita en prison des agents britanniques capturés par la police de Vichy pour tenter de les faire évader. Jean Chatard et Richard Chotin étaient les seuls rescapés du TR après la vague d’arrestations (affaire Martineau) qui obligea à la fusion du groupe avec le TR 113.
Après l’invasion de la zone sud, Limoges devint un noeud de communication important pour l’armée allemande. Jean Gatard s’était lié d’amitié avec un autre polytechnicien, directeur régional des télécommunications, Jacques Dumas-Primbault. Au printemps 1943, il lui annonça qu’il disposait désormais d’une liaison radio avec Alger et lui demanda de lui fournir la carte des circuits de commandement allemands. Le soir même, à l’heure où le bâtiment était vide et l’équipe allemande à la cantine, Dumas-Primbault s’acquitta de la tâche. Le lendemain 26 mai 1943 vers 12h30, il remettait à Jean Gatard les précieux renseignements. Ce dernier les apporta aussitôt à son radio pour qu’il les transmette. Une heure plus tard, il était arrêté par la Gestapo avec son adjoint Richard Chotin et incarcéré dans la caserne Marceau de Limoges. Des policiers allemands venus perquisitionner son domicile dirent à son épouse qu’ils le soupçonnaient de « travailler pour l’Intelligence Service ». Constatant que la TSF était réglée sur Radio-Londres, ils lui demandèrent si elle l’écoutait. « Pas vous ? » leur répondit Denise Gatard.
Elle et ses filles firent ce qu’elles purent pour soutenir leur mari et père dans l’adversité, venant tous les soirs sous l’embrasure de sa cellule en faisant du bruit pour qu’il reconnaisse leurs voix. Jean et Denise réussirent à échanger des informations en utilisant les techniques apprises à Clermont-Ferrand : encre sympathique de fortune, écriture minuscule derrière un bouton de chemise renvoyée à la famille pour nettoyage, fines bandes de papiers roulées pour imiter un grain de riz glissé dans le bol de riz auquel il avait droit quotidiennement, du fait de la dysenterie contractée outre-mer. Ainsi, il put faire connaître à sa femme le nom de celui qui l’avait désigné dans la rue aux Allemands, un inspecteur de la police de sûreté française. Il avait été trahi par un officier des services spéciaux retourné par l’Abwehr.
Jean Gatard n’était pas homme à rester en cage. Il conçut un plan d’évasion que l’un de ses chefs, le général Navarre, relata après la guerre : « Au cours d’une sortie, il étrangla à demi avec un fil électrique qu’il avait dissimulé le soldat allemand qui l’escortait et s’enfuit ». Il avait confectionné avec sa couverture une corde qui aurait du lui permettre de redescendre de l’autre coté du mur haut de huit mètres. Mais il perdit du temps en desserrant le noeud coulant autour du cou de la sentinelle évanouie. Il fut aperçu par un autre militaire allemand qui donna l’alerte. Jean Gatard tenta le tout pour le tout et sauta, se brisant une cheville et foulant l’autre. Il fut rapidement rattrapé et ramené en cellule.
Le capitaine Gatard aurait pu sauver sa peau en acceptant de devenir un agent double, autrement dit de travailler au profit des services allemands. Il s’y refusa obstinément. L’Abwehr lui réserva finalement un autre sort. Elle le fit enlever dans la nuit du 23 au 24 juillet 1943 et conduire à Lyon où il fut incarcéré au Fort Montluc. Le 27 juillet, il était traduit devant une cour martiale siégeant au Grand Nouvel Hôtel, rue Grollée. Jean Gatard ne fut pas jugé pour espionnage, mais pour sa tentative d’évasion, en présence du soldat Wolf, la sentinelle qu’il avait neutralisé à Limoges, tout-à-fait remis de la mésaventure. Son défenseur commis d’office, avocat à Düsseldorf dans le civil, tenta de faire valoir que l’accusé n’était pas « un criminel au sens ordinaire du mot » mais un officier doté d’un sens élevé du devoir. Rien n’y fit : le verdict avait été décidé d’avance.
En ce milieu d’année 1943, l’échiquier stratégique était bouleversé pour l’Allemagne, suite au débarquement allié en Afrique du Nord et à la bataille de Stalingrad. Les responsables des services de renseignement militaires français, le colonel Rivet et le commandant Paillole étaient passés en Algérie lors de l’occupation de la zone sud, avant de s’entendre avec Londres pour coordonner leur action avec celle des services spéciaux alliés. L’Abwehr en était informée, comme le révéla après-guerre le colonel Oskar Reile, le chef de sa section III F (contre-espionnage). En faisant condamner à mort Jean Gatard, le service de renseignement allemand voulait-il adresser un message de « guerre totale » à son homologue français, avec lequel il négociait un an plus tôt un partenariat à Vichy ? Dans son livre « Le service secret allemand pendant la seconde guerre mondiale - Front de l’ouest », Reile n’en dit rien mais ne manque pas de rendre un hommage appuyé au « courage et à l’esprit de sacrifice » du capitaine Gatard. Signe de mauvaise conscience ?
Sitôt rendu le verdict de mort, Denise Gatard se rendit au ministère de la guerre à Paris pour tenter de sauver son mari. On lui assura qu’une demande de recours en grâce ouvrait un délai de trois mois. D’aucuns affirmaient que les Allemands ne fusilleraient pas un officier, fils d’amiral qui plus est. Un proche de Laval téléphona même à l’un des frères du condamné pour lui annoncer que la grâce était arrivée de Berlin. Sur les conseils du président de la Croix-Rouge à Paris, Denise Gatard revint à Lyon pour effectuer une démarche auprès des autorités militaires allemandes. Mais elle s’entendit alors annoncer que la sentence avait été exécutée trois jours plus tôt.
Le 6 août 1943 à 18 heures, on avait annoncé à Jean Gatard que le général Ferber, commandant la place, avait confirmé le jugement et qu’il serait fusillé deux heures plus tard. Son avocat avait obtenu qu’il puisse recevoir la visite d’un prêtre. Il déclara à ce dernier que « tout le monde a fait son devoir ». Conduit au champ de tir de la Doua, Jean Gatard refusa d’avoir les yeux bandés et les mains liées. Il affrontait la mort avec courage et dans l’honneur, en un temps où tant d’autres se déshonoraient.
À la Libération, il fut promu commandant à titre posthume et élevé au grade de chevalier dans l’ordre de la Légion d’Honneur, avec une citation plus qu’élogieuse : « Officier d’une haute valeur morale. Volontaire pour participer en France occupée au service clandestin de contre-espionnage. Arrêté par la police allemande et rattrapé, blessé après une tentative d’évasion, s’est refusé, malgré toutes sortes de pressions à donner des renseignements sur son service et ses camarades ». La Croix de guerre avec palme lui fut également attribuée ainsi que la Médaille de la Résistance. Un témoignage de reconnaissance pour les services rendus signé par le maréchal Montgomery fut remis à sa veuve.
Le nom de Jean Gatard figure sur le monument aux morts de Montigny-sur-Loing (Seine-et-Marne), sur le Mémorial national des Services Spéciaux de la Défense Nationale à Ramatuelle (Var) et sur une plaque commémorative au cimetière de la Doua à Lyon. Il a également été attribué à une rue de Limoges. Sa fille Marie, devenue journaliste, lui a consacré un très beau livre publié en 1978 et réédité en 2000.
Jean Gatard repose au cimetière de Montparnasse à Paris (XIVe arr.), 18e division.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article169708, notice GATARD Jean, Georges, Thomas, Frédéric par Jean-Pierre Ravery, Frédéric Stévenot, version mise en ligne le 11 janvier 2015, dernière modification le 19 mai 2020.

Par Jean-Pierre Ravery, Frédéric Stévenot

Jean Gatard en Indochine

SOURCES : AVCC, Caen, BVII 0876, BVIII dossier 4. — Arch. Nat. , dossier F60-1577. — Renseignements communiqués par ses filles, Marie et Jeanne. — Marie Gatard, La guerre, mon père, Mercure de France, 1978 et Ed. Bleu autour, 2000. — Amicale des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale (AASSDN), Livre d’Or du Mémorial de Ramatuelle 1939-1945 , 2005. — Henri Navarre, Le service de renseignements 1871-1944, Plon, 1978. — Pierre Nord, Mes camarades sont morts, Flammarion, 1968. — Henri Noguères, Histoire de la Résistance en France, Robert Laffont, 1972, t. 3, p. 179. — Henri Amouroux, La vie des Français sous l’occupation, Arthème Fayard, 1961. — Pierre Nord, Mes camarades sont morts, t. 1, La Guerre du renseignement, Ed. Flammarion, 1968. — Bulletins de l’ASSDN n° 24, 150, 162, 178, 186. — Oskar Reile, Der deutsche Geheimdienst im II Weltkrieg, Westfront , Weltbild Verlag, 1989. www.aassdn.org . — État civil de Paris. — Notes de Michel Thébault.

ICONOGRAPHIE : http://webaassdn.fr/araMNnom01.html#G et http://www.memorial-genweb.org/ memorial2/html/fr/complementter.php?table=bp&id=3493712&largeur=1440&hauteur=900

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