JOYE Pierre, Alfred. Pseudonymes sous l’Occupation : Nicolas, Devos.

Par José Gotovitch

Ixelles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 25 janvier 1909 − Bruxelles, 29 février 1984. Économiste, journaliste, rédacteur en chef de La Voix du peuple et du Drapeau rouge, commandant des Partisans armés, membre du Comité central du Parti communiste de Belgique (PCB), conseiller provincial du Brabant.

Né (à domicile) dans une famille bourgeoise, avocat de père en fils, originaire de Furnes (Veurne, pr. Flandre occidentale, arr. Furnes), d’un père « réactionnaire », juge-t-il dans une autobiographie, et d’une mère régente n’ayant pas exercé, Pierre Joye accomplit ses études primaires en Grande-Bretagne (où sa famille demeure les années de guerre), à l’Athénée d’Ixelles ensuite et mène des études de droit à l’Université libre de Bruxelles (ULB) et au Jury central. Docteur en droit en 1934, il entame ensuite une licence en sciences économiques qu’il obtient en 1936.
De 1928 à 1933, parallèlement à ses études, Pierre Joye parcourt le monde sur divers paquebots comme mousse et matelot. C’est par la lecture des classiques marxistes, entamée en 1931, qu’il adhère – sans liaison aucune avec le milieu – au PCB en février 1933. Ce dernier trait préfigure ou explique une constante de son attitude militante : Pierre Joye ne sera jamais un homme d’assemblées, de réunions, de discours, de tendances …

Bénéficiant de l’appui financier de son père, Pierre Joye demeure désormais « à quai » et assume des responsabilités au sein des Étudiants marxistes de l’Université libre de Bruxelles. Il est intégré à la direction fédérale du parti. Dès l’année suivante, il est aspiré par la direction nationale pour laquelle il réalise des études, prépare des rapports, des interventions parlementaires et participe activement à la rédaction du Drapeau rouge, alors hebdomadaire. Il assure également la liaison avec les intellectuels, un secteur qui prend une importance grandissante en cette période du combat antifasciste. Mais plus discrètement, il assume le secrétariat et la correction des documents élaborés par le délégué en Belgique de l’Internationale communiste, Andor Berei. Les élections de 1936 en font un conseiller provincial du Brabant en remplacement de Xavier Relecom élu au Parlement.

En 1932, Pierre Joye lie son sort à Yvette Van Oppens (Ath (pr. Hainaut, arr. Ath), 20 décembre 1906 - La Roque-sur-Cèze (département du Gard, France), ?), fille d’un commerçant aisé d’Ath, ancien échevin socialiste, rencontrée aux Étudiants marxistes. Yvette Joye demeurera à ses cotés jusqu’en 1946 et sera ensuite correspondante du Drapeau rouge à Prague, avant de se retirer dans le sud de la France.

Quand en 1936, le PCB se dote d’un quotidien, La Voix du peuple, Pierre Joye en devient le rédacteur en chef. C’est ainsi qu’il assume la rédaction des journaux communistes qui sont successivement interdits après le Pacte germano-soviétique d’août 1939, ce qui lui vaudra l’arrestation et la condamnation en mars 1940 à cinq mois de prison. Avec d’autres communistes mais aussi des personnalités d’extrême droite et des nationalistes flamands arrêtés par la justice belge le 10 mai 1940, il est déporté au camp du Vernet d’Ariège dans le Sud-Ouest de la France (5 juin-27 juillet 1940).
Pierre Joye est à Bruxelles en août 1940. Commence alors une période de semi-légalité : il s’inscrit en doctorat en sciences économiques pour se donner une surface innocente. Il demeure en contact régulier avec la direction du PCB. Après le 22 juin 1941, il prend la direction de l’organe clandestin du PCB, Le Drapeau rouge, qui paraît alors mensuellement depuis janvier, imprimé à grande échelle. Il assure également le contrôle de la presse régionale du parti.

C’est Pierre Joye qui pilote au nom du PCB, la mise en place du Front de l’indépendance, opérant la liaison entre le docteur Albert Marteaux et la direction du PC, en fait Xavier Relecom et Andor Berei. Il mène aussi des entretiens, demeurés sans résultats avec diverses organisations clandestines dont le MNB (Mouvement national belge) et même le MNR (Mouvement national royaliste). Il est coopté au Comité central.
En mai 1943, sans raison évidente, Pierre Joye est placé à la tête des Partisans armés (PA), bras armé du PCB, qui ont pris un développement qui inquiète particulièrement l’occupant.

Ayant rencontré la future femme de Robert Poulet au sein d’un groupe d’étudiants pendant l’entre-deux-guerres, il détourne, au lendemain de la démission de ce dernier du journal collaborateur, Le Nouveau Journal, l’attentat projeté contre lui par les PA. C’est Paul Colin, le venimeux directeur de Cassandre, qui tombe sous les balles d’Arnaud Fraiteur et ses amis.

Pierre Joye est emporté peu après, le 9 juillet 1943, dans la grande razzia qui anéantit la direction des PA et du PCB. Il est emmené au camp de Breendonk (commune de Willebroek, pr. Anvers-Antwerpen, arr. Malines-Mechelen) et, avec trois autres dirigeants du PC, dont le secrétaire national, Xavier Relecom, et le responsable des cadres, Joseph Leemans. Ils acceptent le marché proposé par la SIPO-SD : la vie sauve pour tous les incarcérés s’ils délient les cadres PA arrêtés du silence dont ils ne se sont pas départis. L’accord des quatre n’ouvrira pas la voie aux révélations, mais les dirigeants concernés sont déportés au camp de concentration de Sachsenhausen (commune d’Oranienburg, Brandebourg, Allemagne) dont ils reviennent en mai 1945. La connaissance des langues a permis à Joye d’être placé dans les bureaux. Un carnet personnel, tenu pendant plusieurs mois, révèle la quantité et la diversité des lectures qu’il parvient à mener dans le camp : des classiques de la philosophie aux romans et à la poésie, l’activité intellectuelle n’a jamais cessé. Les notes et citations abondent !
Fait significatif, les quatre ne rencontrent aucune hostilité des autres communistes déportés. Au contraire, mis au travail chez Heinkel, Pierre Joye y exerce le rôle reconnu de dirigeant communiste belge. Mais en sa séance 11 août 1945, sans que la teneur exacte en soit communiquée, le Comité central du parti inflige aux quatre intéressés un blâme sévère, les exclut de ses rangs, et les « remet à la base ».
Pierre Joye, qui a « théorisé » l’attitude qui consistait à reconnaître tout ce que savait déjà parfaitement la police allemande, est le plus sévèrement chargé.
L‘histoire des quatre demeurera un « secret de parti » pendant trente ans.

Mais après quelques mois de « mise au vert », Pierre Joye reprend le travail au Drapeau rouge où ses qualités évidentes, (soulignées dans la formulation de la sanction) le ramènent à la fonction effective et bientôt officielle de rédacteur en chef qu’il ne quittera qu’à la retraite en 1961. Il y assure encore les rubriques cinématographique et économique jusqu’ à son décès, conquérant par ses critiques de films l’estime de la profession.
En 1948, Pierre Joye n’est pas réélu au Comité central à l’instar des trois autres car, à l’issue d’un reportage en Hongrie, il publie la photo du Secrétaire au Plan, qui n’est autre que Andor Berei. Jugeant qu’il a permis de la sorte à de nombreux camarades de la clandestinité ayant dû avoir affaire à ce dernier, de découvrir la présence de l’Internationale communiste sous l’Occupation, la commission des cadres lui inflige un blâme « pour provocation », à nouveau sans en révéler le motif. Pierre Joye est officiellement rétabli au Comité central en 1957 et y siège jusqu’en 1982.
Si l’épisode de la guerre renforce le refus de Pierre Joye de toute mondanité institutionnelle et sa phobie des importuns, le temps gagné est investi dans la rédaction d’ouvrages qui vont très rapidement asseoir sa renommée d’économiste marxiste et de vulgarisateur hors pair.
S’il témoignera sans discontinuer d’une fidélité sans faille à son parti, il rendra des avis clairs et motivés à la direction qui le sollicite fréquemment, s’inscrivant toujours dans le sens d’une réflexion se dégageant des dogmatismes et des pesanteurs qui enserrent la pensée et la stratégie communistes.

C’est en 1956 que Pierre Joye publie le résultat d’un travail minutieux qui sonne alors comme un dévoilement révolutionnaire. Les trusts en Belgique fait le point de La Concentration capitaliste en détaillant celle-ci dans les grands secteurs industriels et financiers, et met en lumière les pouvoirs détenus par de petits cercles d’administrateurs et de quelques familles. Il donne corps et visages aux notions abstraites de trusts, grand capital, etc. Le succès est retentissant, il se dit que certaines sociétés ont tenté d’assécher le marché en vidant les librairies. Mais l’ouvrage, bientôt complété par La presse et les trusts, connait trois rééditions successives et un prolongement dans Les Trusts au Congo, signé avec celle qui est devenue sa compagne, Rosine Lewin. Tant pour la Belgique que pour le Congo dans ces années 1960, l’optimisme est affirmé pour l’avenir : l’avènement d’une société socialiste pour la première et la libération coloniale au Congo. Pierre Joye épouse les espoirs que semble justifier le XXe Congrès du Parti communiste soviétique. Le ton change cependant peu à peu et, en 1967, il intègre à sa pensée la notion de réformes de structure à caractère démocratique, adaptées aux particularités belges, et donc susceptibles de s’inscrire dans une politique communiste européenne à distance de l’expérience soviétique.

La nécessité d’une évolution de la pensée théorique au sein du PCB se concrétise par la parution des Cahiers marxistes à partir de mars 1969. Dans les soixante-six articles qu’il y a écrit jusqu’à l’année même de sa mort, Pierre Joye va faire preuve d’imagination théorique et pratique, alternant les initiatives politiques et l’actualisation de la pensée théorique marxiste. Désormais sans illusions sur le rythme des changements sociaux profonds, il y apparaît fidèle aux fondements d’un engagement politique porteur d’espoirs. Il s’y dresse contre toutes les tendances sectaires au repli sur des structures dépassées, et son analyse des classes et couches sociales s’y renouvelle à l’échelle principalement européenne. Sa lucidité sur l’épuisement du dynamisme socialiste issu de la Révolution d’octobre y est évidente. Il n’a pas attendu Gorbatchev pour mener, particulièrement avec des économistes yougoslaves, des discussions régulières sur l’autogestion. De même, c’est de 1967 que date L’Église et le mouvement ouvrier en Belgique, élaboré également avec Rosine Lewin. Le livre apporte dans le monde de gauche et laïc un éclairage souvent ignoré sur la composante chrétienne du mouvement ouvrier longtemps négligée. La grève contre la loi unique (hiver 1960-1961) menée sans elle marque encore les esprits de même que l’intempestive intervention du cardinal Van Roey. Un peu à contre-courant de leur milieu, Joye et Lewin y tentent une réflexion plus globale sur l’évolution de l’Église catholique.

En 1968, dans une longue note destinée au Comité central du PCB, Pierre Joye analyse le raidissement dogmatique, le retour en arrière et le recours aux solutions militaires choisis par la direction Brejnev du PCUS. Ces éléments qui fondent la reprise en main de la société soviétique expliquent l’intervention de Prague. Joye souligne aussi les faiblesses criantes de l’économie de l’URSS écrasée par ses défauts structurels, étouffée par la course aux armements.
Il décrit les carences démocratiques inhérentes à l’histoire du PCUS et exprime sa conviction de la nécessité absolue, mais aussi de l’inéluctabilité des changements à venir. Sur ce dernier point, il semble bien qu’il ait perdu ces certitudes dans les années qui suivront.
D’ailleurs Pierre Joye souligne à la fin de sa vie qu’entre le jeune militant qui a adhéré en 1933 et lui, un problème d’incommunicabilité totale se serait posé, tant ses convictions diffèrent d’alors, y compris sa conception du marxisme.

Dans un travail acharné mené volontairement à l’écart des collectifs, commissions et congrès, mais répondant toujours avec chaleur, ironie et intelligence à ceux qui lui demandent de les éclairer, en particulier les étudiants, Pierre Joye est un intellectuel curieux de tout, dont les qualités de généraliste et vulgarisateur reposent sur un vaste savoir. Il maitrise les nuances, sans l’hermétisme confortable des initiés ni la facilité des exposés rudimentaires. Il pratique une approche moderne du marxisme : connaissance approfondie des classiques sans fouille archéologique ni collection maniaque de citations opportunes. Il préconise « Un peu plus de Marx et un peu moins de marxisme ». Professionnellement, tout au long de son activité de journaliste, il démontre une extrême rigueur d’écriture et de pensée : unité de sujet, clarté et concision sont les règles dont il ne s’éloigne jamais.
Ajoutons qu’il n’a rien d’un savant ascétique. Si le marin a définitivement mis pied à terre, il parcourut celle-ci dans tous les sens avec sa dernière compagne principalement, fuyant les rituels sanatoria offerts à l’Est aux dignitaires communistes.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article170261, notice JOYE Pierre, Alfred. Pseudonymes sous l'Occupation : Nicolas, Devos. par José Gotovitch, version mise en ligne le 1er février 2015, dernière modification le 29 novembre 2022.

Par José Gotovitch

ŒUVRE : Les trusts en Belgique. La concentration capitaliste, Bruxelles, 1956, rééd. 1960, 1961 et 1964 − La presse et les trusts en Belgique, Bruxelles, 1958 − Avec LEWIN R., Les trusts au Congo, Bruxelles, 1961 − Avec LEWIN, R., L’Église et le mouvement ouvrier en Belgique, Bruxelles, 1967.

SOURCES : RGASPI, 495-193-495 − CArCoB, dossier CCP − Interview de Pierre Joye par l’auteur, mars 1981 − Interview d’Yvette Van Oppens par l’auteur (1987) − Note de Jacques Aron, 2015 − « Quelques textes de Pierre Joye », présentés par J.-J. Heirwegh, Cahiers Marxistes, numéro hors-série, 1984 − GOTOVITCH J., Du Rouge au Tricolore. Les communistes belges de 1939 à 1944. Un aspect de l’histoire de la Résistance en Belgique, Bruxelles, Labor, 1992.

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