FONTAINE Léon.

Par Jean Puissant

Uccle (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 27 mars 1834 – Uccle, 7 novembre 1895. Rentier, journaliste, publiciste, militant de l’Association internationale des travailleurs.

Fils d’un notaire de Fontaine-l’Évêque (pr. Hainaut, arr. Charleroi), Léon Fontaine entreprend des études de droit à l’Université libre de Bruxelles (ULB) mais « préférant à la fréquentation des cours, celle des cabarets et des réunions politiques », il n’eût « jamais de diplôme ». « Il pouvait se payer cette vie de Bohême, ayant deux tantes fort riches, aimant beaucoup leur neveu folâtre. Elles lui donnaient de quoi pouvoir vivre bourgeoisement » (voir BERTRAND L., Souvenirs d’un meneur socialiste, Bruxelles, 1927, p. 199). Fontaine est un parfait « bourgeois farocrate » (Watteau, cité par BARTIER J., p. 316), mais socialiste sincèrement dévoué à la cause.

De cette aisance, Léon Fontaine profite pour se lancer dans la petite presse démocratique. En 1862, il rachète L’Uylenspiegel (ainsi que Uylenspiegel-programme) qu’il entraîne, dans une voie radicale jusqu’au 13 septembre 1863. Il est entré en contact avec Mazzini et s’intéresse beaucoup à Michel Bakounine et à Herzen dont il reste un familier jusqu’à sa mort. Le 20 septembre 1863, il commence à éditer La Cloche, version française du Kolokol de ce dernier. Lorsque La Cloche est transférée à Genève à l’automne 1865, il en reste le correspondant pour la Belgique.

À partir du 5 novembre 1865, Léon Fontaine est gérant de La Rive gauche de Longuet* notamment, qu’il a rencontré au Congrès international des étudiants à Liège quelque jours plutôt, jusqu’au dernier numéro des 29 juillet-5 août 1866. Certains de ses amis, Victor Arnould, Hector Denis, Guillaume De Greef, s’intéressent à la reprise du périodique mais en abandonnent le projet avec la fin de La Liberté première mouture, qu’ils reprennent en juillet 1867 (le premier numéro paraît le 7), y associant Léon Fontaine. Ce dernier en devient l’administrateur et y collabore jusqu’à la fin de l’hebdomadaire devenu radical et proudhonien le 29 juin 1873.


Le militant

Mais Léon Fontaine est membre des Solidaires et du Peuple qui édite La Tribune du Peuple. C’est John Bartier qui nous explique la suite. Le 11 mai 1862, l’hebdomadaire publie un manifeste de Joseph Paz (Murcie-Espagne, 1808 – Bruxelles, 1863) dans lequel cette connaissance de Garibaldi et Mazzini propose de tenir un congrès international des démocrates qui, chacun dans leur propre pays, se sont heurtés à des difficultés insurmontables, considérant que seules une réflexion et une organisation internationales permettraient de dépasser. La Tribune trouve l’idée excellente et se rallie à Londres pour sa tenue. Fontaine publie le texte dans l’Uylenspiegel et, fort de ses contacts internationaux – il est également favorable à la cause polonaise –, et italienne, participe le 16 juillet 1863 à la mise sur pied, à la Chaux de Fonds (Suisse), d’une rencontre internationale. Celle-ci aboutit à la mise en place d’un comité, dont font partie Joseph Paz et Fontaine à Bruxelles, qui a pour tâche d’organiser un congrès.

Ce congrès se tient du 26 au 28 septembre 1863 dans la capitale belge. Des délégués Italiens, anglais, allemands et suisses sont présents. Le docteur Coullery (Suisse) préside. Léon Fontaine et Désiré Brismée sont les délégués belges. Karl Marx y a un observateur, J.V. Weber, délégué de « l’Arbeiter-bildungsverein ». Joseph Paz, l’initiateur, décédant dans les jours qui suivent, le 11 octobre, Fontaine reste seul à la manœuvre. Il rencontre Bakounine à Bruxelles en novembre, reprend contact avec Mazzini qui lui fournit un texte que, vraisemblablement, il publie, « Un mot de Mazzini aux démocrates belges » (voir BARTIER J., p. 323). Ce dernier s’y prononce en faveur d’une union des forces démocratiques en Europe mais critique la place qu’il (Fontaine ?) fait trop large à « l’élément allemand, Marx et cie, élément communiste dissolvant… en effrayant la petite bourgeoisie. » C’est bien d’une « Association fédérative universelle » qu’il s’agit d’établir : elle tente de réunir toute l’opposition européenne de Mazzini à Marx qui aurait eu Garibaldi comme président, des républicains nationaux aux communistes.

Mais Léon Fontaine et les Belges manquent de légitimité, de notoriété, pour aller beaucoup plus loin. Le Peuple est à l’origine de la création de la section belge de cette association dont les secrétaires sont Eugène Steens* et Jean-Baptiste Boone. Une réunion se tient le 12 mars 1864 et s’adresse à Garibaldi, l’invitant à venir à Bruxelles. Mais c’est l’AIT qui se crée à Londres le 24 septembre de la même année. Marx n’y est pas à la manœuvre mais comprend vite que l’AIT est le moyen d’éviter, de marginaliser « l’Association fédérative », en renforçant son orientation « prolétarienne », acquise de naissance.

Le 18 janvier 1865, Pierre Le Lubez, correspondant pour la Belgique, envoie à Léon Fontaine l’adresse inaugurale et les statuts de l’AIT. Le 29 janvier, Fontaine lui fait savoir qu’il les a traduits. Il demande 500 cartes de membres et annonce qu’une réunion de l’Association fédérative (section belge) se tiendrait le 11 février pour la faire adhérer à l’AIT. Fontaine est désigné par Londres comme correspondant temporaire pour la Belgique le 31 janvier. Mais, le 15 avril, Karl Marx lui annonce que le Conseil général de Londres l’a nommé, lui, comme correspondant pour la Belgique, en même temps que la démission de Le Lubez et la mise à l’écart de ceux qui défendent « le républicanisme », celui de Mazzini « ennemi invétéré de l’intérêt prolétaire ».

À Bruxelles, Louis Watteau, l’actif correspondant de Blanqui, jette le discrédit sur ses tentatives dans les milieux blanquistes. Léon Fontaine, malgré de longues lettres à Marx (avril et 28 juillet 1865) et la tentative qu’il incarne, est marginalisé. Lui, qui a récusé les associations ouvrières, prenant pour prétexte la participation de nombre d’entre elles au Congrès mutualiste en 1863, est prêt à dissoudre « l’Association fédérative qui ne sert plus à rien ». Finalement, la section belge de l’AIT est officiellement constituée le 17 juillet et désigne César De Paepe* comme correspondant belge. C’est lui qui participe à la conférence administrative de Londres le 25 septembre 1865.

J. Bartier écrit en 1969 : « En Belgique en tout cas, la Première Internationale peut être considérée comme la continuation de l’association fédérative » (p. 324). Chronologiquement oui, mais politiquement et idéologiquement non. En fait, Léon Fontaine est le principal lien entre les deux : son absence de vision, son dilettantisme, son manque d’ancrage dans les milieux ouvriers, son manque de conviction doctrinale certainement lui font rater la marche.
Fontaine ne quitte pourtant pas l’AIT mais n’y joue plus aucun rôle dirigeant. Il intervient à plusieurs reprises lors de meetings. Il assiste au Congrès international de Bruxelles en septembre 1868 comme délégué des Solidaires et présente, avec Tolain et Eugène Hins, un projet de résolution sur le machinisme contre le rapport de César De Paepe* qui les incrimine dans la situation des ouvriers en soulignant que la machine n’est qu’un outil dans un système économique et qu’il convient de l’étudier sérieusement dans le système de production, et demandent le report de la question. De même avec Eugène Hins, en parfaits proudhoniens, il s’oppose à la position collectiviste défendue par César De Paepe dans la question de la propriété du sol.

Écarté des responsabilités dans l’AIT, Léon Fontaine se consacre à ses activités éditoriales, mais aussi aux congrès des étudiants auxquels il participe activement. Au premier Congrès international des étudiants en octobre 1865 à Liège , il signe dans La Rive gauche le compte-rendu de la réunion qui se tient dans la foulée, organisée par l’association Le Peuple à Bruxelles. Cette rencontre réunit les orateurs belges et français les plus radicaux le 3 novembre 1865. Ce compte-rendu sent la poudre et « les têtes coupées ». Il suscite l’indignation conservatrice en Belgique et à l’étranger au point qu’il doit se rétracter dans le numéro suivant : « C’est nous qui sommes les victimes et vous voudriez nous faire passer pour les bourreaux ! Si la guillotine vous effraye, abolissons-la ensemble mais que MM les gouvernements commencent ». Il participe également au deuxième Congrès à Bruxelles en 1867. Au troisième Congrès étudiant de Gand (Gent, pr. Flandre orientale, arr. Gand), il lit une adresse de soutien de l’AIT, qui est une pure invention. Il s’agit en fait d’une lettre adressée par le Conseil général de l’AIT à des étudiants parisiens, mais il considère que son contenu sied parfaitement aux circonstances. L’anecdote souligne le côté dilettante qui le caractérise.


Le gérant de presse

De 1865 à 1873, Léon Fontaine se consacre principalement à ses tâches éditoriales en particulier après L’Uylenspiegel, La Cloche et Rive gauche, à La Liberté (politique, économie, social, littérature) dont il est l’administrateur. Avec Victor Arnould, Hector Denis, Guillaume De Greef, il reprend donc l’organe progressiste en juillet 1867. L’organe fusionne ensuite avec l’organe rationaliste, Le Libre examen, ce qui ramène les avocats Eugène Robert, Paul Janson et Pierre Splingard dans le giron de l’hebdomadaire (février 1868). Il s’agit de la jeune élite issue de l’ULB. « Nous sommes en politique fédéralistes, comme nous sommes mutuellistes en économie et positivistes en religion » (Eugène Hins, 29 septembre 1867), c’est-à-dire « proudhoniens ». Un an plus tard, après les grèves de Charleroi, « Nous ne sommes ni catholiques, ni doctrinaires, ni progressistes, ni républicains, nous sommes socialistes » (13 décembre 1868).

Léon Fontaine fait partie du comité de défense des victimes de la grève de l’Épine (Charleroi), créé par la Fédération bruxelloise de l’AIT pour venir en aide aux grévistes qui ont perdu leur travail et aux familles des victimes de la répression, mais aussi pour solliciter les avocats (bailleurs de fonds de La Liberté) qui prendront leur défense en justice. Après l’acquittement général en cour d’assises de Mons, ces avocats, Eugène Robert, Paul Janson, Oscar Van Goidsnoven sont triomphalement admis comme membres de l’AIT, le 17 août 1868. La Liberté a parfaitement joué son rôle en popularisant l’idée de la légitimité de la révolte ouvrière, moyen de défense utilisé par les avocats bruxellois. César De Paepe la cite parmi les organes « officieux » qui défendent et répercutent les positions de l’AIT en Belgique. L’hebdomadaire cherche à élargir son influence au moment où éclate la Commune de Paris qu’elle défend à contre-courant avec hardiesse. Le 18 avril 1871, l’organe devient quotidien et prend le sous-titre de « socialiste ». À l’automne 1871, la proposition est faite de fusionner avec L’Internationale, l’organe de l’AIT, qui éprouve également des difficultés financières, mais l’AIT Belgique n’est pas prête à abandonner sa propagande à ces intellectuels proudhoniens, même si son secrétaire général, Eugène Hins, en est le secrétaire de rédaction. Ce dernier et Fontaine cherchent à obtenir des appuis financiers en France, en Angleterre, au Luxembourg, en Suisse afin de créer un organe international de la démocratie socialiste, mais c’est un échec. La Liberté redevient hebdomadaire le 12 novembre 1871 et finit par disparaître en juin 1873, « Nos temps ne sont pas venus », après avoir épuisé la somme rondelette de 27.000 francs or avancés par ses généreux donateurs.

Après la disparition de La Liberté, Léon Fontaine fréquente encore les associations rationalistes mais ne poursuit plus d’activités politiques visibles. Il devient représentant pour la Belgique de la société de matériel électrique Jablochkoff et, avec son ami l’ingénieur Bède, crée en 1883 L’Ingénieur-conseil, revue technique dont il est l’administrateur. C’est à ce titre qu’il engage, sur les conseils de François Chaté, le jeune Louis Bertrand comme encaisseur. Il est l’époux d’Éleonore Janné qui tenait un magasin de corsets. En 1874, selon une note de police, il emploie comme domestique l’ancien communard Jean-Victor Bellamy.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article170327, notice FONTAINE Léon. par Jean Puissant, version mise en ligne le 3 février 2015, dernière modification le 28 juin 2021.

Par Jean Puissant

SOURCES : BERTRAND L., Souvenirs d’un meneur socialiste, vol. 1, Bruxelles, 1927 – WOUTERS H., Documenten betreffende de geschiedenis der arbeidersbeweging ten tijde van den Ie Internationale, deel I, Leuven-Paris, 1970 (Cahiers du Centre interuniversitaire d’histoire contemporaine, 60) – Documents relatifs aux militants belges de l’Association internationale des travailleurs. Correspondance 1865-1872. Textes réunis, établis et annotés par Daisy-Eveline Devreese, Louvain-Bruxelles, 1986, p. 86 (Cahiers du Centre interuniversitaire d’histoire contemporaine, 79) – BARTIER J., « Léon Fontaine, Joseph Paz et l’Association fédérative universelle de la démocratie », dans Libéralisme et socialisme au XIXe siècle. Études rassemblées et publiées par Guy Cambier, Éditions de l’ULB, Bruxelles, 1981 – MAYNE M., Eugène Hins (1839-1923), mémoire de licence ULB, Bruxelles, 1987-1988 – SARTORIUS F., Tirs croisés : la petite presse bruxelloise des années 1860, Tusson, 2004 ; Compléments, 2010 – VAN DEN DUNGEN P., Milieux de presse et journalistes en Belgique (1828-1914), Bruxelles, ARB, 2005.

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