ROMIAN Hélène [née BRODATY Hélène]

Par Alain Dalançon

Née le 13 janvier 1933 à Paris (XIIe arr.) ; professeure de Lettres en collège, en ENI, puis détachée à l’INRP ; militante pédagogique ; militante syndicaliste du SNPEN, de la FEN puis de la FSU ; militante communiste.

Hélène Romian années 1950
Hélène Romian années 1950
coll. familiale

La famille d’Hélène Brodaty était d’origine polonaise, juive mais athée. Dans les années 1920, ses parents vinrent s’installer en France, pays de la Déclaration des droits de l’Homme, pour fuir les persécutions antisémites et le chômage. Ils travaillaient comme fourreur en chambre et couturière dans le quartier parisien populaire de Belleville. Son père essaya de créer un syndicat de chambre-maîtres de la fourrure mais dut renoncer en raison de la difficulté à organiser collectivement des travailleurs isolés, astreints à d’interminables journées de travail en saison et à un manque à gagner paralysant en morte-saison. Politiquement, il était sympathisant et électeur du Parti communiste, lisait beaucoup, la presse de Gauche (Naïe Presse, Ce Soir, Libération ...), et des livres divers, en yiddish et en français, dont Zola qu’il laissa découvrir très tôt à sa fille. Il voulait intégrer sa famille en France par le travail, et ses enfants grâce à de bonnes études. Il dut pourtant batailler pendant douze ans pour obtenir en 1938 sa naturalisation, retirée sous le Régime de Vichy en vertu des lois anti-juives, et restituée en 1945.

Hélène Brodaty, ainsi que son frère aîné, commença à grandir dans ce quartier cosmopolite où des cultures diverses fraternisaient, et où elle apprit le français à l’école maternelle fréquentée à partir de deux ans et demi. Elle n’était pas consciente de son origine juive avant de porter l’étoile jaune en 1941, dont elle ne comprit pas la signification.

À la suite des rafles de juillet 1942, ses parents se cachèrent à Montreuil (Seine/Seine Saint-Denis) chez un collègue résistant, et Hélène Brodaty trouva refuge à Besneville (Manche) auprès de l’abbé Ryst, prêtre résistant qui accueillait, outre cinq enfants juifs, deux réfractaires au Service du travail obligatoire, des garçons des « Petites Familles » (œuvre qu’il avait créée pour ne pas séparer des fratries en grande détresse familiale). Elle vécut donc comme « enfant cachée » jusqu’à la fin de la guerre dans ce milieu qui lui fit découvrir la charité chrétienne en actes et l’amena à adopter la foi catholique. Ayant retrouvé ses parents et Belleville après la Libération, elle se détacha de la religion, sans renier ses valeurs d’engagement affectif et social.

Elle effectua ses études secondaires au collège moderne de Pantin (Seine/Seine Saint-Denis) jusqu’en 3e (de 1945-1946 à 1948-1949), puis fut élève-maîtresse à l’École normale d’institutrices du Bourget (Seine/Seine-Saint-Denis) en seconde et première (de 1949-1950 à 1950-1951), enfin en classe de philosophie à celle de Paris-Batignolles (1951-1952), où elle obtint le baccalauréat. Elle prépara ensuite au lycée Jules Ferry de Paris le concours d’entrée à l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses qu’elle intégra en 1953. Elle obtint une licence ès Lettres et un diplôme d’études supérieures à la Sorbonne puis le CAPES de Lettres modernes en 1957. N’ayant pas fait de latin, comme le lui avait conseillé sa directrice d’école, elle ne put présenter l’agrégation qui n’existait alors pas en Lettres modernes.

Dès l’ENI du Bourget, elle fit partie de la commission des jeunes de la FEN-CGT dirigée par Daniel Renard, de 1951 à 1954, et adhéra au Parti communiste français en 1952 à l’ENI des Batignolles. Elle rencontra Jacques Romian à la FEN-CGT et elle l’épousa civilement le 28 décembre 1953 à Paris (XIXe arr.). Ils eurent deux enfants : une fille devenue professeure certifiée de mathématiques et un fils, responsable télécommunications et réseaux de parcs d’exposition.

Hélène Romian enseigna d’abord le Français comme professeure certifiée au collège de Verneuil-sur-Avre (Eure) en 1957-1958, à une cinquantaine de kilomètres de Chartres où son mari était conseiller d’orientation. Puis elle l’accompagna à Douai (Nord) où il devint directeur du CIO, et où elle enseigna à l’EN de filles de 1958-1959 à 1967-1968. Elle milita au Syndicat national des professeurs d’écoles normales d’institutrices et instituteurs, dont elle assura la fonction de secrétaire de la section locale (S1) pour l’EN de filles ; Jean Haremza, militant communiste, étant secrétaire de la section de l’EN de garçons, membre du bureau national du SNPEN et tête de la liste minoritaire « Pour la reconstitution de l’unité syndicale » qui devint « Unité et Action ».

Elle s’attacha particulièrement à la prise en charge syndicale des conditions institutionnelles d’une réduction significative de l’échec scolaire : dans les années 1960, plus de 50% des élèves de Cm2 avaient redoublé au moins une classe au cours de leur scolarité en raison notamment d’une insuffisante maîtrise de la langue, liée aux inégalités d’ordre social. Pour élever le niveau de la formation des maîtres, elle défendit avec les militant(e)s du courant U-A de son syndicat, une « universitarisation » de la formation des instituteurs (trices), alors coupée de l’enseignement supérieur et de la recherche, et la création d’équipes de recherche dans les écoles normales, ce qui n’était pas encore partagé au sein du courant U-A au niveau fédéral.

Détachée après mai-juin 1968 à l’Institut pédagogique national (IPN) à Paris, intégrée au Service de la Recherche (plus tard Département) dirigé par Louis Legrand – l’IPN devenu en septembre 1970, Institut national de recherche et de documentation pédagogiques (INRDP) puis en 1976, Institut national de recherche pédagogique (INRP) – elle y poursuivit cet engagement, comme responsable de recherches sur l’enseignement du Français à l’école élémentaire jusqu’en 1994, date de sa prise de retraite au grade de professeure agrégée obtenu par promotion interne.

Elle fut d’abord chargée de piloter l’expérimentation en cours depuis la rentrée de 1967, d’un projet de nouvelles instructions officielles en Français pour l’école élémentaire (émanant de la « commission Rouchette »). Un dispositif de 55 équipes – essentiellement composé de professeurs et maîtres-formateurs d’école normale – avait été constitué précédemment. Ce choix politique dérogeait à la tradition de programmes applicables sans expérimentation préalable dans des classes ; 18 mois d’expérimentation conduisirent à proposer, en 1969-1970, un « Plan de rénovation de l’enseignement du Français à l’école élémentaire » dont Hélène Romian fut la principale rédactrice sur la base du travail collectif. Ce plan visait à refonder les contenus et les pratiques d’enseignement et d’apprentissage en Français en s’appuyant sur l’expérience et les capacités d’innovation des enseignants, et en référence à l’évolution des pratiques sociales de l’oral, de l’écrit et à l’évolution des connaissances en sciences du langage, de l’apprentissage, de l’éducation. Ainsi pourrait-on donner du sens pour tous les élèves aux pratiques de classe, en passant d’un enseignement focalisé sur la mémorisation de règles du "bon usage" à une démarche d’appropriation fondée à la fois sur des pratiques diversifiées, répondant à des fonctions du langage, et sur une observation, d’ordre linguistique, des structures et des fonctionnements de la langue. La recherche-action collective menée sur ces bases était conçue pour induire une transformation progressive des contenus et des pratiques d’enseignement. Ce projet ambitieux appuyé sur un réseau national d’équipes de recherche-formation des maîtres-innovation nécessitait une élévation de la formation initiale et continue des instituteurs et institutrices ainsi qu’une augmentation des moyens matériels et humains.

Jugé subversif par le ministère, des académiciens français, Le Figaro, le Plan fut écarté en 1970, en tant que projet d’instructions officielles. Censuré avant sa publication par l’IPN en janvier 1971 (connu sous le nom – impropre – de « Plan Rouchette »), son texte initial fut cependant publié par la Fédération de l’Éducation nationale dans l’Enseignement public en février 1971 (sans l’introduction qui explicitait ses enjeux). Il demeura pourtant en tant que projet de recherches de l’IPN. L’évaluation des effets de sa mise en œuvre expérimentale alla dans le sens de l’hypothèse de base : la refondation préconisée pouvait assurer une meilleure maîtrise de la langue pour tous, notamment pour les enfants issus des milieux socio-culturels défavorisés. Mais le Ministère ne tint compte que très médiocrement de ces travaux. Cependant, la relative indépendance de l’INRDP-INRP allait permettre le développement d’un réseau national de formateurs-chercheurs travaillant en relation avec des chercheurs universitaires avant même la création des Instituts universitaires de formation des maîtres. Il mobilisa jusqu’à 95 équipes dans les années 1975, pour décroître ensuite (avec une suspension en 1980 et 1981 puis un nouveau départ en 1982) du fait des aléas politiques et budgétaires subis par l’INRP, jusqu’à sa suppression en 2011.

Équipes et groupes de recherche travaillèrent, en théorie et en pratique, sur des points problématiques d’intérêt national, actualisant le Plan : entre autres, au fil des années 1975-1980-2000, les apprentissages de la lecture, l’intégration de la variation langagière (selon les disciplines scolaires, les régions, les langues d’origine des familles...), une évaluation formative des écrits en classe puis leur réécriture, la résolution de problèmes de langage et d’observation de la langue, les relations entre apprentissages langagiers et celui des autres modes de signification, la lecture et la production d’écrits littéraires, etc … Toutes ces recherches donnèrent lieu à des publications de l’INRP, notamment dans la revue dont Hélène Romian fut l’initiatrice et la rédactrice en chef (1989-1994) : Repères pour la rénovation de l’enseignement du français à l’école élémentaire devenue Repères-recherches en didactique du français langue maternelle. Elles apportèrent une importante contribution à la constitution d’une discipline nouvelle de recherche et de formation des enseignants, institutionnalisée en France dans les années 1980 : la didactique de la discipline scolaire Français. Elle initia également la fondation de l’Association internationale pour le développement des recherches en didactique du français langue maternelle, dite DFLM dont elle assuma le secrétariat général (1986-1994).

Hélène Romian milita en même temps au plan syndical, associatif, politique pour la mise en œuvre d’une lutte effective contre les inégalités socio-scolaires, notamment dans la finalité d’une maîtrise de la langue pour tous. Elle le fit en tant que secrétaire de la section FEN (hors-statuts) de l’lNRDP-INRP (années 1975 et 1980) qui revendiqua la création d’un Institut national de recherche en éducation, indépendant scientifiquement, doté d’un statut d’établissement public de recherche et des moyens nécessaires pour jouer un rôle analogue à celui de l’Institut national de la santé et la recherche médicale. Elle l’avait fait à l’Association française des enseignants de Français et au conseil d’administration national du Groupe français d’Éducation nouvelle (fin des années 1960-début des années 1970). Elle participa au groupe de travail Enseignement du PCF puis aux débuts du « Réseau École ».

Après sa prise de retraite, elle milita politiquement comme membre du comité et du bureau de section du PCF d’Aulnay-sous-Bois (Seine Saint-Denis) au début des années 2000. Elle fut aussi responsable du groupe de travail « Culture commune » de l’Institut de la Fédération syndicale unitaire de 1996 à 2000, inscrivant ainsi sa problématique dans une perspective interdisciplinaire, une réflexion sur les finalités culturelles de l’École et les conditions d’un partage par tous de l’information, des savoirs, des cultures.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article171272, notice ROMIAN Hélène [née BRODATY Hélène] par Alain Dalançon, version mise en ligne le 5 mars 2015, dernière modification le 31 décembre 2017.

Par Alain Dalançon

Hélène Romian années 1950
Hélène Romian années 1950
coll. familiale

ŒUVRE : Nombreux articles dans Former des maîtres (SNPEN), Revue Unité&Action puis Enjeux U-A, Le Français aujourd’hui (AFEF), Repères (IPN, INRDP, IINRP), L’École et la Nation, et diverses revues. — Contribution à des ouvrages collectifs de l’INRP, du GFEN, de la DFLM, d’associations de chercheurs en éducation. — Direction d’ouvrages et contribution, entre autres : Essai d’évaluation des effets d’une pédagogie du français, t. 1 : Que peut la pédagogie ?, INRP, 1983 ; Didactique du Français et recherche-action, Coll. Rapports de recherche, INRP, 1989 ; Pour une culture commune, de la Maternelle à l’Université, Hachette Éducation, 2000. — Seule auteure, Pour une pédagogie scientifique du français, Coll. L’éducateur, PUF, 1979 (réécriture de sa thèse de IIIe cycle soutenue à Toulouse-le Mirail).

SOURCES : Arch. IRHSES (Bulletins du SNPEN, L’enseignement public, Unité & Action, Pour, L’École et la Nation). — Louis Legrand, « Hélène Romian et la "recherche-action" », Repères, n° 20, 1999. — Témoignage et renseignements fournis par l’intéressée.

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