MATSIKA Aimé

Par Héloïse Kiriakou

Né en 1934 à Yetela (village du Pool), Congo-Brazzaville ; Dessinateur ; Ministre ; Fondateur de l’Union de la jeunesse congolaise (UJC) ; Confédération Générale Africaine du Travail (CGAT).

Aimé Matsika est un descendant de la famille royale du royaume Kongo (du côté paternel). Il a reçu une éducation, comme il dit, « traditionnelle » qui a beaucoup influencé ses choix politiques. Il considère, par exemple, que son patriotisme lui vient, en partie, de ses ancêtres. Après sa scolarité primaire, il a étudié le dessin à l’école professionnelle de Brazzaville. Puis il est devenu dessinateur pour le service de cartographie de la métropole. Grâce à son métier, il a été amené à voyager dans toutes les régions du Congo, ce qui lui a permis de connaitre les spécificités de son pays.

Mais au début des années 1950, il a décidé d’abandonner sa carrière de dessinateur pour devenir un syndicaliste professionnel de la CGAT. Il n’y a pas eu un évènement particulier qui l’a poussé à s’engager. Il dit qu’il a toujours été un « homme révolté » et que c’est son expérience de la colonisation, avec son lot d’injustices et d’inégalités, qui l’a conduit à militer. Aujourd’hui, il analyse son engagement d’alors comme une nécessité, comme un devoir moral. Mais son adhésion à la CGAT correspond aussi au contexte particulier de l’après deuxième guerre mondiale (montée en puissance du PCF et de la CGT en France ; développement du syndicalisme en Afrique sur le modèle français). Il a, d’abord, passé plusieurs années à observer les « anciens » de la CGAT (notamment Julien Boukambou qui a été aussi son instituteur) pour comprendre leur idéologie et s’approprier leurs revendications et leurs moyens d’action (il a même suivi une formation de la CGT en France). D’après lui, il a, très vite, été remarqué par les cadres du syndicat pour son engouement et sa disponibilité. En 1955, il a ainsi intégré le bureau politique.

En 1955, il a aussi décidé de fonder sa propre organisation politique avec Julien Boukambou. L’UJC (l’union de la jeunesse congolaise) était une organisation progressiste, voir « communiste » (même si ce terme ne signifiait pas la même chose qu’en France). Elle était ouvertement anticoloniale et anti-impérialiste. Pour Aimé Matsika, le terme de « jeunesse » permettait d’englober toutes les catégories socioprofessionnelles susceptibles de se mobiliser contre l’ordre colonial. Il y avait à la fois des travailleurs, des étudiants, des lycéens et des chômeurs. En 1958, Aimé Matsika a fait partie du comité qui a rédigé le « manifeste de Boganda » (en référence à son promoteur, Barthélemy Boganda, homme politique centrafricain) contre le projet de communauté proposé par De Gaulle. A la suite de quoi, il a été emprisonné pendant six mois (avec plusieurs autres membres de l’UJC dont Alice Badiangana) avant d’être libéré, en septembre 1960, grâce à l’intervention de l’avocat de la CGT-France, Michel Bruguier, envoyé pour l’occasion. Ce n’était pas la première incarcération d’Aimé Matsika. Il avait déjà été en prison pour avoir distribué des tracts pour l’indépendance de l’Algérie en mars 1958 au Tchad.

Durant ces années à la tête de la CGAT et de l’UJC, Aimé Matsika a beaucoup voyagé. Son premier voyage en Europe a eu lieu en 1955 (il n’avait que 21 ans). Il est allé assister au congrès annuel de la FMJD (fédération mondiale de la jeunesse démocratique) à Varsovie. Il est, d’abord, passé par Paris, il a pris ensuite le train jusqu’en Suisse, puis il a traversé l’Italie du Nord, l’Autriche, la Tchécoslovaque et enfin il est arrivé à Varsovie. Il décrit cette expérience comme un « évènement déroutant » car il n’avait jamais eu de contacts avec autant d’étudiants étrangers (autant de cultures différentes). Pour lui « c’était le paradis ». Il est vrai que ces rencontres étaient propices à ce type de sentiments. Il y avait une sorte d’émulation collective. A partir de 1957, Aimé Matsika a voyagé au moins deux fois par an dans des pays communistes (il est allé en URSS, en Pologne et en Chine populaire notamment). Ces séjours lui ont permis de connaitre différentes expériences du socialisme et de réfléchir à sa propre manière de concevoir la lutte contre le colonialisme. Ces séjours lui ont aussi conféré un statut social important au Congo. Il était considéré comme une personne exceptionnelle car il était très rare de voyager à l’époque.
L’UJC a été dissoute par le président Fulbert Youlou le 9 mai 1960 mais Aimé Matsika a continué à militer au sein de la CGAT. Il a fait partie des syndicalistes qui ont appelé les Congolais à la grève générale le 13 août 1963 pour protester contre la volonté de Fulbert Youlou de mettre en place un parti unique. Durantles trois jours de révolution (13, 14 et 15 août), Aimé Matsika a participé à toutes les manifestations et à tous les meetings. Sa femme, enceinte de leur premier enfant, a même marché sur le palais présidentiel pour demander la démission de Youlou. Après la révolution, il n’a pas pris de poste dans le gouvernement provisoire comme les autres syndicalistes. Ils étaient tous attachés à leur rôle de syndicaliste et ils ne voulaient pas exercer de fonction politique. Ce n’est qu’après la période de transition (décembre 1963) que le nouveau président Massamba-Débat lui a proposé le poste de ministre du commerce, de l’industrie chargé de l’ASECNA et de l’aviation civile. Mais en avril 1965, il est contraint de quitter le gouvernement après un remaniement voulu par le premier ministre Pascal Lissouba. Il revient au pouvoir, quelques mois plus tard, après avoir été nommé ministre du commerce et de l’industrie par le nouveau premier ministre, Ambroise Noumazalaye.

En août 1968, Massamba-Débat est renversé par le coup d’état du capitaine Marien Ngouabi. Pour défendre le président, Aimé Matsika a pris la décision avec deux autres ministres (Michel Bindi et André Hombessa) de combattre les putschistes grâce à une partie de la milice révolutionnaire (appelée la Défense Civile) ralliée à leur cause. Ils ont ainsi attaqué l’armée régulière à l’arme lourde durant deux jours à partir du camp météo (vers Bacongo, quartier sud de Brazzaville) avant de se rendre. Le capitaine Marien Ngouabi a, par la suite, demandé l’extradition d’Aimé Matsika, contraint à l’exil en France à partir de 1970.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article171467, notice MATSIKA Aimé par Héloïse Kiriakou, version mise en ligne le 11 mars 2015, dernière modification le 3 septembre 2020.

Par Héloïse Kiriakou

Bibliographie : BAZENGUISSA-GANGA R., Les Voies du politique au Congo : essai de sociologie historique, Paris, Kartala, 1997.
BERNAULT F., Démocraties ambiguës en Afrique centrale : Congo-Brazzaville, Gabon, 1940-1965, Paris, Karthala, 1996.

SOURCE : Entretien avec Aimé Matsika, fait le vendredi 27 juin 2014 à 17h dans sa maison en région parisienne.
DIBAKANA MOUANDA J.A., 101 personnalités qui ont marqué les 50 ans (1960-2010) du Congo-Brazzaville, Antony, Di-M Consulting, 2012.
Centre des archives du service historique de la défense (SHD) à Vincennes : Département terre, État major, 2ème bureau, série 10 T : carton GR 10 T 645, GR 10 T 646 et GR 10 648.

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