SEBAG Paul

Par Alain Dalançon

Né le 26 septembre 1919 à Tunis, mort le 5 septembre 2004 à Paris ; professeur, sociologue et historien d’origine tunisienne ; militant communiste en Tunisie.

Paul Sebag
Paul Sebag
années 1940

Paul Sebag appartenait à une ancienne famille juive de Tunisie. Son père, Victor, né à Tunis en 1878, était très attaché à la culture française, comme ses ascendants. Bachelier en 1887, il avait fait des études de Droit à Aix-en-Provence puis obtenu une licence ès lettres, et avait épousé en 1905 Marietta Attal. Il dut attendre le décret du 3 octobre 1910 pour que lui soit ouverte la possibilité d’obtenir la naturalisation française qui lui fut accordée le 17 juin 1914, alors qu’il était avocat au barreau de Tunis (26 israélites obtinrent cette faveur entre 1910 et 1914). Il réalisait ainsi le « rêve de toute une vie ». Il combattit dans le 1er Régiment de marche d’Afrique de l’armée française sur le front oriental, de mai 1915 à novembre 1918, écrivant très souvent à sa femme. Son fils, Paul, naquit donc Français, après son retour de la guerre ; il était le quatrième et dernier fils du couple.

Paul Sebag fut élevé dans cette famille juive, non pratiquante, bourgeoise et cultivée. Il effectua toutes ses études primaires et secondaires au lycée Carnot de Tunis. Gagné au marxisme, il adhéra très jeune au Parti communiste tunisien, à 17 ans, en octobre 1936, selon son propre témoignage, puis, après le baccalauréat, alla faire des études de Droit et de Philosophie à Paris. De retour à Tunis en 1939, il fut réformé pour raison de santé. Il milita alors au sein du PCT devenu clandestin contre le Régime de Vichy. Arrêté à la suite d’une dénonciation comme agent de liaison chargé de transporter des tracts à Ferryville pour les ouvriers de l’arsenal, il fut jugé par la section spéciale du tribunal maritime de Bizerte le 28 février 1942, et condamné aux travaux forcés à perpétuité. Mais il fut libéré en novembre 1942, car les autorités françaises ne souhaitaient pas livrer les prisonniers politiques aux Allemands qui pénétrèrent en Tunisie à la suite du débarquement allié en Algérie et au Maroc. Il entra donc dans la clandestinité, devint l’un des cadres du Parti, prônant l’union contre l’occupant, le sabotage des installations allemandes et la lutte contre les collaborateurs.

Après la libération de Tunis, le 8 mai 1943, il devint secrétaire du Comité de la France combattante regroupant toutes les tendances de la Résistance. Il publiait des éditoriaux dans le journal du Comité, Victoire, et participait à la rédaction du journal du parti communiste, l’Avenir Social.

Paul Sebag épousa le 27 mai 1944 Diana Gallico, juive appartenant à la communauté des Grana, militante communiste de nationalité italienne, incarcérée comme lui en 1942 en Tunisie puis en Algérie. Après la naissance de leur première fille, Renée, en 1945, il reprit ses études de Philosophie à Paris, puis en 1947, après avoir terminé sa licence, il rentra en Tunisie où il enseigna le Français et le Latin au lycée Carnot, jusqu’en 1957. Il poursuivit son action et son travail de réflexion au sein du PCT. Il se revendiquait Juif, mais non pratiquant et non croyant ; Français par l’état civil, la culture, les sentiments, mais enraciné dans sa terre natale et « patriote tunisien » ; marxiste, « parce qu’il s’est présenté comme la synthèse la plus satisfaisante de la foi des Prophètes et du rationalisme moderne » ; communiste et anti-impérialiste, car « la tâche numéro un d’un communiste dans un pays colonial était de lutter pour la libération des colonies » ; « tunisologue » enfin, (néologisme formé par son ami Claude Roy) « car très vite j’ai compris qu’une connaissance approfondie des réalités tunisiennes permettrait au parti dans lequel je militais de s’orienter correctement ».

Ainsi dès 1951, il publia son premier livre, La Tunisie, essai de monographie, aux Éditions sociales, dans la collection « La Culture et les hommes » qui devait consacrer plusieurs ouvrages aux colonies (Maroc, Madagascar, Algérie). Ce livre « engagé » analysant l’histoire, l’économie et la société tunisiennes, rencontra un grand succès. Il songea alors à préparer un doctorat et déposa un sujet de thèse de Géographie sur Tunis.

Il prit progressivement de la distance avec son parti et le quitta en 1955 au moment de l’indépendance, d’autant que le PCT n’admettait dans ses rangs que des Tunisiens, alors qu’il ne voulut jamais renoncer à sa nationalité française.
De 1957 à 1977, il servit le gouvernement tunisien de Bourguiba. Ses premières études empiriques de sociologie urbaine (condition ouvrière, attitudes devant la vie…) le conduisirent à enseigner la Sociologie à l’Institut des hautes études de Tunis, puis à la Faculté des Lettres. C’est dans cette « Faculté du 9 avril » qu’il forma des générations de sociologues tunisiens. Il y dirigea, en tant que rédacteur en chef à la fin des années 1960, Les Cahiers de Tunisie qui avaient pris la succession de La Revue tunisienne en 1953. Ses enquêtes sociales avaient pour finalité la maîtrise des facteurs de la croissance et de la pauvreté urbaines par les pouvoirs publics.

Mais, à la rentrée d’octobre 1977, son contrat ne fut pas renouvelé. Il fut alors nommé à la Faculté des Lettres de Rouen, où il enseigna pendant deux ans, puis fit valoir ses droits à la retraite pour se remettre à sa passion : l’écriture.
Mohamed Kerrou, sociologue tunisien, estime que l’œuvre de Paul Sebag est traversée par trois moments de connaissance, à la fois successifs et simultanés, correspondant à trois champs de recherche : l’urbain, les relations de voyage et l’histoire des juifs tunisiens, la « judaïcité tunisienne », selon l’expression de son camarade Albert Memmi.

Paul Sebag fonda la sociologie tunisienne de la ville et de l’espace urbain. Il étudia avec précision les formes de l’habitat, les origines et les structures de la population, les niveaux de vie en relation avec le travail et l’emploi, la vie familiale et la différenciation sociale ainsi que l’intégration à la vie citadine de ces masses d’origine rurale. Ses monographies de La Hara (1959), de La Grande mosquée de Kairouan (1963), illustrent ses recherches, et surtout sa monumentale Histoire de la ville de Tunis (1998) provenant de la rédaction de sa thèse de Géographie qu’il ne soutint jamais. Il accorda aussi une attention particulière aux récits des voyageurs ayant visité Tunis, du XVIIe au XIXe siècle, en historien et en ethnographe. Son troisième champ de recherches, « d’inspiration identitaire inavouée », sur les Juifs de Tunisie, recoupe les deux autres. Il mit en évidence similitudes et différences entre la famille israélite et la famille musulmane. La première se transforma considérablement : famille conjugale, acculturation française, sortie des ghettos, promotion économique ; alors que les enfants des familles de confession musulmane furent scolarisés dans les écoles franco-arabes, essentiellement les garçons, et se réfugièrent pour la plupart dans la tradition pour résister à la colonisation. Il y avait là des explications déterminantes de l’évolution des rapports entre juifs minoritaires et musulmans majoritaires dans l’histoire de la société tunisienne.

Après son décès, sa fille aînée, Renée, et ses amis organisèrent un colloque et publièrent un ouvrage de mélanges. Sa bibliothèque à laquelle il tenait tant et ses archives furent conservées, pour partie en France à la bibliothèque de l’Alliance israélite universelle, et pour l’autre en Tunisie, à l’université de la Manouba.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article172545, notice SEBAG Paul par Alain Dalançon, version mise en ligne le 25 avril 2015, dernière modification le 11 juin 2019.

Par Alain Dalançon

Paul Sebag
Paul Sebag
années 1940

ŒUVRE : Outre les ouvrages cités dans la notice, plusieurs autres livres et divers articles dont : Tunis au XVIIe siècle. Une cité barbaresque au temps de la course, L’Harmattan, 1989. — Histoire des juifs de Tunisie des origines à nos jours, l’Harmattan, 1991. — Tunis, histoire d’une ville, l’Harmattan, 1998. — Les noms des juifs de Tunisie, Origines et significations, l’Harmattan, 2002.

SOURCES : Mohamed Kerrou, « Hommage à Paul Sebag, le pionnier de la sociologie en Tunisie », Réalités, n° 979, du 30/9 au 6/10/2004, p. 40-41, repris et précisé dans une biographie publiée sur www. harissa.com. — Notice biographique par Lucette Valensi, in Dictionnaire des orientalistes de langue française, s. dir. François Pouillon, Kartala, 2008, p. 881-882. — Philippe Landau, « De Tunis à l’Orient : la Grande Guerre de Victor Sebag », Cahiers de la Méditerranée [En ligne], 81/2010, mis en ligne le 15 juin 2011, consulté le 13 avril 2015. URL : http://cdlm.revues.org/5567. — Paul Sebag, Communistes de Tunisie 1939-1943. Souvenirs et documents, l’Harmattan, 2001. — De Tunis à Paris. Mélanges à la mémoire de Paul Sebag, s. dir. Claude Nataf, éd. de l’Éclat, « Bibliothèque des fondations », 2008.— Kmar Bendana, Pour une histoire de la revue Les Cahiers de Tunisie : Entretien avec Mohamed Talbi, publié dans Rawafid n° 21, ISHTC, Université de La Manouba, 2016, pp. 109-123. — Notes de Pierre-Paul Corsetti.

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