THONAR Michel.

Par Jean Puissant

1843 − 30 mars 1912. Forgeron, patron mécanicien, précurseur du mouvement socialiste (cercles d’études, coopératives) à Huy (pr. Liège, arr. Huy).

Michel Thonar, après ses études primaires, suit les cours de l’école industrielle de Huy, puis de celle de Liège (pr. et arr. Liège). C’est dans cette ville qu’en 1863, il forme un groupe, Les Va-nus-pieds, et sert de répétiteur en mécanique pour des étudiants des « arts et métiers ». Mécanicien, il est souvent qualifié de forgeron. En 1867, il est soldat-mécanicien à la Fonderie nationale des canons, toujours à Liège. Service militaire ou statut militaire pour les ouvriers de cette usine d’armements ? De retour à Huy, il devient patron d’un petit atelier métallurgique au milieu d’un tissu dense d’ateliers et d’usines caractéristique de cette ville.


Le socialiste

Michel Thonar est cité comme participant au premier meeting internationaliste qui se tient le 29 décembre 1869, chez Henri Raymond, tourneur en fer et cafetier au pont de Chinet. Les orateurs sont Roch Splingard* et Eugène Hins. Il participe à la création en 1870 de la section de l’Association internationale des travailleurs (AIT).

Dès 1868, Michel Thonar rencontre Charles Tixhon et Joseph Toussaint, poètes à leurs heures, avec qui il forme un premier cercle d’études sociales ouvert aux internationalistes. Il est correspondant du Mirabeau, l’organe internationaliste verviétois. En 1873 se crée autour de lui une section de la Libre pensée. Mais dès sa création, il se lie à la bruxelloise Chambre du travail (1875) et à son animateur, le jeune marbrier Louis Bertrand. Il collabore aux diverses versions de La Voix de l’ouvrier, dont il diffuserait quatre cents exemplaires à Huy en 1879.

Michel Thonar participe également aux activités du parti socialiste. Il est ainsi membre du comité organisateur de la manifestation nationale en faveur du suffrage universel, le 15 août 1880, où auraient été présents quatre cents ouvriers hutois. Le comité est reçu au ministère de l’Intérieur. Le 24 septembre 1882, il participe à Liège au cimetière de Robermont à un hommage national conjoint à Joseph Demoulin et à Émile Moyson*. Il fait l’éloge de Demoulin, tandis qu’Edouard Anseele fait celui du jeune gantois. Quatre cents Hutois participeraient à cette manifestation (ces 400 cités à plusieurs reprises par R. Dion font, à la fin, penser aux 600 Franchimontois, les Hutois iraient par 400).

« Ils sont morts tous les deux, martyrs de l’idée,

En rêvant pour le peuple un meilleur avenir,

Par la fraternité, leur âme fût guidée ;

Ouvriers, dans nos cœurs, gravons leur souvenir. »

Michel Thonar est devenu un personnage à la dimension nationale. Il figure d’ailleurs sur L’Hydre du socialisme en Belgique (paru dans La Bombe, 21 juin 1879) : il porte le n°25, barbu et porteur du marteau de forgeron.

Chaque mois, place Verte à Huy, Michel Thonar, juché sur une table ou un tonneau, s’adresse « à la foule nombreuse qui s’y donnait rendez-vous ». « Énergique, et résolu, fort au physique comme au moral, à la tribune, il ne parle pas, il tonne naturellement », explique R. Dion.

En 1878, Michel Thonar relance un nouveau Cercle d’études sociales, un embryon de bibliothèque socialiste. Le cercle diffuse la presse socialiste, La Sentinelle, La Trique, La Bombe. Après le vote de la loi de 1883 sur le vote capacitaire, le Cercle prépare de nombreux ouvriers à l’examen électoral. En mai 1886, à la suite d’un meeting, est créée une ligue ouvrière, La Fraternelle, qui a son local place Verte. Thonar est son délégué à l’enquête orale sur le travail de 1886.


Le Parti ouvrier belge (POB)

En 1887, Michel Thonar est candidat aux élections communales. Il obtient 311 voix sur 1.092 ; c’est insuffisant mais prometteur. Il récidive en 1890 (477 voix). En 1892, des militants ouvriers comme Georges Hubin*, Hubert Perwez* s’associent avec des libéraux progressistes pour fonder le Cercle des soirées populaires et démocratiques, œuvre d’éducation populaire, qui politiquement privilégie la formation d’un front démocratique pour les élections constituantes de 1892, puis celles de 1894. Thonar qui y a pourtant des amis s’y oppose parce qu’il y voit l’effacement du POB. Il réussit à convaincre les organisations ouvrières de créer une fédération régionale du POB (ouvriers du fer de Huy et ouvriers de la pierre du bassin carrier) en mai 1894.

Lors des élections communales d’octobre 1895, Michel Thonar est candidat avec Hubert Debarsy*. La liste du POB réunit près de 8.000 suffrages pour 12.000 aux catholiques et aux libéraux. C’est insuffisant et le soutien du POB permet l’élection des libéraux au deuxième tour. Inversement Georges Hubin, candidat aux élections provinciales, en ballotage, est soutenu par les libéraux et est élu.

En septembre 1894, la Fédération hutoise se dote d’un hebdomadaire, Le Travailleur (à l’origine un ancien bulletin électoral). Michel Thonar y collabore mais ne participe pas à sa direction.

À côté de ses grandes qualités de tribun, Michel Thonar a le grave défaut, selon R. Dion, de ne pouvoir se soumettre aux règles et à la pratique d’une œuvre d’organisation. Thonar disparaît peu à peu de la photographie, sans doute pour cette raison, au moment où le parti se structure enfin durablement. En avril 1898, un poll doit choisir le candidat du POB allié aux libéraux progressistes pour les législatives. Thonar est candidat avec Georges Hubin, Hubert Debarsy et Lebeau, il arrive en dernière position avec 54 voix sur 950. Il est définitivement dépassé par les jeunes plus ancrés dans les organisations.

En juin 1898, Thonar représente Huy aux obsèques du premier secrétaire de la Fédération nationale des métallurgistes, Évariste Pierron, à Bruxelles et dépose sur sa tombe une couronne en fer fabriquée dans ses ateliers. Il participe encore à des meetings mais n’est désormais plus à l’avant-plan du parti.


Le coopérateur

Michel Thonar s’investit également dans la coopération. Il participe à la création d’une centrale d’achats avec quelques petits bourgeois et ouvriers qualifiés en 1873. En 1881, une nouvelle coopérative de consommation voit le jour avec la participation de la mutuelle neutre Les Ouvriers réunis : L’Alimentation hutoise, mais les « neutres » s’en retirent. Les socialistes en gardent seuls la gestion et Thonar en devient le président, mais en 1886, en désaccord, il donne sa démission, ce qui entraîne à terme la fin de l’entreprise.

Michel Thonar est donc un des principaux éveilleurs de la région hutoise, depuis l’Internationale jusqu’à la création de la Fédération régionale du POB. Mais il a été plus un propagandiste par la voix et par l’écrit qu’un organisateur. Rufin Dion, devenu cadre du POB dans l’entre-deux-guerres, qui l’a bien connu, écrit : « Il resta de l’époque de 1848 (sic) jusqu’à la fin. Son socialisme romantique était caractérisé par un manque absolu de méthode. Il était le prototype de l’orateur de place publique ; une figure mâle, aux yeux ardents, encadrés d’une barbe et d’une forte chevelure brune, une tête à l’encolure puissante, solidement plantée sur un corps de géant. »

Michel Thonar, « fort et gros gaillard, gai, jovial, bon comme du pain », comme le confirme Louis Bertrand, est le témoin, avec Ernest Vaughan, de son mariage en 1879. En guise de cadeau de mariage, il offre au jeune couple une cuisinière de sa fabrication et un panier de vin de Huy. Thonar est le père de douze enfants.

Michel Thonar a collaboré à divers périodiques socialistes : Le Mirabeau, L’Étincelle, La Voix de l’ouvrier, L’Avenir, organe liégeois créé par Théophile Blanvalet, Le Travailleur.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article172626, notice THONAR Michel. par Jean Puissant, version mise en ligne le 28 avril 2015, dernière modification le 28 juin 2021.

Par Jean Puissant

SOURCES : BERTRAND L., Souvenirs d’un meneur socialiste, vol. 1, Bruxelles, 1927, p. 169 − DION R., Histoire du socialisme dans la région hutoise, Huy, 1930, en particulier p. 107-109 (icono) − MESSIAEN J.-J., MUSICK A., 1885-1985. Histoire des fédérations. Huy-Waremme, Bruxelles, 1985 (Mémoire ouvrière, 5).

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