HAECK François.

Par Jean Puissant

Zoersel (pr. et arr. Anvers-Antwerpen), 22 juillet 1818 − Etterbeek (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 3 février 1889. Mathématicien, fonctionnaire, réformateur social, membre et idéologue des « Vlamingen vooruit », conseiller communal libéral à Schaerbeek (Bruxelles).

Fils d’ouvrier, François Haeck devient apprenti typographe chez un imprimeur à Bruxelles. Il y apprend le français. Avide de connaissances, il suit les cours du soir et impressionne un professeur qui l’initie aux mathématiques supérieures. Il quitte l’atelier et devient professeur de mathématiques. Intéressé par les sciences naturelles, la physique et la chimie, il se tourne néanmoins, pour des raisons matérielles, vers la comptabilité et les statistiques, puis l’économie politique.

En 1846, François Haeck entre au ministère des Finances comme commis, puis devient deuxième chef de bureau à l’administration du Trésor. Au lieu d’être désormais un fonctionnaire zélé et obéissant (son dossier révèle de nombreuses plaintes concernant ses absences), il se lance dans le débat public. Il cumule ses fonctions avec des cours de comptabilité et d’économie politique donnés à l’École normale et de mathématiques à l’Athénée. En 1848, il publie une brochure où il affirme que si le fonctionnaire, durant ses heures de bureau, doit exécuter les ordres de ses chefs, il « cesse d’être soumis à l’obéissance passive et reprend ses qualités et ses droits de citoyen et de particulier dont il jouit au même titre et avec la même liberté de conscience, avec la même sécurité que tous les autres Belges. »

En août 1859, François Haeck démissionne du ministère à la suite de plusieurs blâmes adressés par le ministre libéral Frère-Orban, exaspéré par les critiques publiques de ce fonctionnaire dont il a la responsabilité. John Bartier (voir Sources) ne doute pas que ce sont ses idées plus que les manquements de son service qui sont à l’origine de l’hostilité ministérielle. Il poursuit désormais ses activités d’enseignant et de publiciste.

Vers 1840, François Haeck découvre l’œuvre de Charles Fourier. Il écoute les conférences de Victor Considérant en Belgique. « Il rêve désormais de réformes sociales » comme l’écrit son biographe John Bartier (voir Sources). Haeck peut être considéré comme un des phalanstériens les plus actifs à Bruxelles à cette époque. Il prend la parole le 6 avril 1847 au banquet en l’honneur de Fourier. C’est lui qui fait imprimer les titres de la « Société de colonisation » (au Texas) de Victor Considérant en 1854 (elle a son siège social à Bruxelles).

François Haeck n’est pas le seul, mais un des seuls à avoir poursuivi durant son existence la réflexion et la proposition de changement social. Influencé par Proudhon, qui l’admirait et dont il sera l’intime lors du séjour de ce dernier à Bruxelles en 1858, il devient nettement socialiste et se consacre principalement à la question du crédit, considéré comme le pivot de l’activité économique, « un crédit mutuelliste, d’une conception, sociale, organique, et véritablement démocratique » comme le définit Guillaume De Greef, son continuateur. En 1848, année caractérisée par la crise alimentaire, il crée une boucherie sociétaire et aurait soutenu selon César De Paepe, les coopératives de production créées à cette époque (tailleurs, typographes …).

François Haeck rédige plusieurs ouvrages consacrés au crédit, publie des articles dans la presse. Il est considéré comme un des principaux inspirateurs du Crédit communal, la banque des communes, créé par Frère-Orban en 1860, sous forme d’une société coopérative dont sont membres les communes associées.

Militant libéral, François Haeck est un des animateurs des « jeunes libéraux » en voie de formation qui réclament la réalisation du programme, de tout le programme libéral de 1846. Lorsqu’il propose en 1858 de créer au sein de l’Association libérale de Bruxelles un cycle de conférences « sur toute question d’intérêt général arrivée à maturité dans l’opinion », il se heurte à la droite doctrinaire qui veut limiter l’Association à son rôle électoral. C’est l’origine du « meeting libéral qui siège à « La Louve » Grand-Place ». Lui-même gagne l’Association du canton de Saint-Josse (Bruxelles), plus à gauche. Il est conseiller communal libéral à Schaerbeek de 1860 à 1865.

Parallèlement, François Haeck s’investit dans les « Vlamingen Vooruit » (VV, « Flamands en avant ») qui réunissent jeunes libéraux, flamingants, organisations ouvrières (l’Association générale ouvrière - AGO) et démocrates. Il y introduit le jeune gantois Émile Moyson*. Il l’héberge lors de ses séjours à Bruxelles. Haeck est l’auteur du Manifeste du 14 octobre 1859 des VV, un des seuls textes belges dans sa version flamande, cités par Marx dans Le Capital. Le « flamingantisme » (la défense des intérêts linguistiques flamands) reste sous-jacent mais subordonné à la question économique et sociale d’un point de vue national.

François Haeck est flamand, partisan de l’égalité linguistique mais pas « flamingant », à savoir la principale préoccupation de ceux qui s’en réclament. La question flamande est, pour lui, une question économique et sociale. Les points majeurs du texte tournent autour de la souveraineté du Peuple comme le proclame la Constitution de 1831 (notamment le droit à l’unilinguisme des citoyens et du multilinguisme de l’autorité), mais ne l’applique pas, par la promotion de l’ensemble de la population à la contribution financière et à la responsabilité politique, de l’accès au crédit au service du travail et de la propriété et non l’inverse (la banque du Peuple de Proudhon), de l’organisation d’un enseignement professionnel permettant d’assurer l’égalité de tous dans leur réalisation économique et sociale, la création de services publics à prix coûtant (postes, télégraphes, moyens de communication) pour la réalisation de ces objectifs (rôle de l’État où il se distingue de Proudhon). L’État a pour mission « d’assurer le bonheur à l’ensemble des citoyens devenus à leur tour souverains de l’État ». Viennent en outre la réforme de la milice, la suppression des impôts arbitraires et des abus du système douanier. Mais cette extraordinaire efflorescence (des contacts sont pris entre syndicats du textile gantois et syndicats bruxellois) ne résiste pas aux enjeux politiques ; libéraux anticléricaux versus catholiques et à la tentation des « flamingants » de se servir de cette lutte pour faire avancer les revendications flamandes.

Anticlérical, François Haeck conférencie à l’Affranchissement en y défendant Proudhon face au révolutionnaire Nicolas Coulon*, appelle à l’achat d’armes pour Garibaldi (1860), figure parmi les fondateurs de la Libre pensée (1863). En 1875, il donne des leçons au cercle d’études de la Chambre du travail. Il dénonce le saturnisme dû aux tuyaux de plomb. Il consacre la fin de sa vie et tous ses moyens, dans la mise au point d’un genièvre sans alcool, en tout cas sain, « le genièvre Haeck » qui aurait permis de préserver la classe ouvrière de l’ivrognerie.

François Haeck décède dans la pauvreté, isolé. Hommage lui est rendu par César De Paepe* qui lui doit beaucoup d’idées et par Louis Bertrand qui, devenu échevin des Finances de Schaerbeek, applique une des propositions fiscales de Haeck, à savoir taxer les terrains valorisés par les aménagements urbains réalisés par la commune. Et ainsi financer et accélérer le développement urbain (Schaerbeek devient ainsi la deuxième commune du pays avant la première guerre). Tous deux ont été ses amis.

François Haeck, élégamment barbu, figure dans L’Hydre du Socialisme en Belgique (La Bombe, 21 juin 1879). Il habite au n°72, rue Royale extérieure.

Un Frédéric Haeck, comptable, figure parmi les Belges partis au Texas le 25 décembre 1854 vers la colonie de Considérant.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article173090, notice HAECK François. par Jean Puissant, version mise en ligne le 22 mai 2015, dernière modification le 24 mars 2020.

Par Jean Puissant

ŒUVRE :
-  Collaboration à diverses feuilles dont Le Crédit à bon marché, bimensuel, 1854-1857 ; Le Drapeau ; La Revue trimestrielle ; La Réforme.
-  De l’organisation du Crédit en Belgique et du caissier général de l’État, Bruxelles, 1848 − Organisation du crédit industriel, commercial, agricole et foncier en Belgique, Bruxelles, 1857 − Manifeste de la société « Flamands en avant » adressé à tous les partisans de ma mise en pratique loyale et sincère de la Constitution belge votée par le Congrès national de 1830 (sic), Bruxelles, 1860 − Solution industrielle de la question de l’alcoolisme ; mémoire présenté au Congrès international de l’alcoolisme de 1880, Bruxelles, 1881.

SOURCES : Le Peuple, 6 et 12 février 1889 − BERTRAND L., Histoire du socialisme et de la démocratie en Belgique depuis 1830, 2 vol., Bruxelles-Paris, 1906-1907 − GUBIN E., Bruxelles au XIXe siècle, berceau d’un flamingantisme démocratique (1847-1873), Bruxelles, 1979 − BARTIER J., « Fondateurs et créateurs du Crédit communal de Belgique (1860) », dans Libéralisme et socialisme au XIXe siècle, Bruxelles, 1980 − BARTIER J., Fourier en Belgique (édité par F. Sartorius), Bruxelles-Tusson, 2005.

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