SNYDERS Georges, Alfred

Par Evelyne Bechtold-Rognon

Né le 28 avril 1917 à Paris (IXe arr.), mort le 27 septembre 2011 à Paris (VIe arr.) ; professeur agrégé de philosophie, chercheur en Sciences de l’éducation ; résistant, déporté ; militant communiste ; militant pédagogique, militant syndicaliste au SNESup.

Georges Snyders
Georges Snyders
Etats-généraux du SNES, 1974 (coll. IRHSES)

En avril 2011, lors de sa dernière conférence publique au siège du Parti communiste français, revenant sur son parcours, Georges Snyders disait qu’il y avait trois hommes en lui : le communiste, le musicien et le professeur.

Ses parents, hollandais et juifs, s’étaient établis en France en 1910. Son père, Maurice, aurait voulu être professeur de français, mais les finances de sa famille ne permettaient pas des études aussi longues. On l’envoya d’Amsterdam comme représentant à Paris, et il devint un commerçant assez aisé. Par fidélité à ses origines, il ne voulut jamais être naturalisé français, bien que s’étant francisé de manière remarquable : aucun accent, une connaissance parfaite de la langue, une passion pour les subtilités et même les pièges de l’expression. Sa bibliothèque étendue, depuis les Grecs et les Latins jusqu’aux œuvres contemporaines, ne comportait que des livres écrits en français ou traduits en français. Choyé par sa mère, née Elisabeth Mullen, « qui lui apprit à aimer », Georges Snyders grandit donc dans un milieu francophile, intellectuel et surtout musicien. Ses parents allaient au concert au moins une fois par semaine ; il apprit le piano dès son plus jeune âge et en joua par la suite avec bonheur et talent.

Il entra en 1927 au lycée Rollin (aujourd’hui Jacques Decour) et y effectua toutes ses études, primaires et secondaires, jusqu’au baccalauréat (série philosophie). Il disait devoir son ouverture à la réflexion politique à un professeur d’histoire, Jean Baby, dont il n’apprit que beaucoup plus tard ses fonctions importantes au Parti communiste. En 1930, bien que ses parents se soient détachés de toute pratique religieuse, ils lui firent faire sa Bar Mitzva, pour qu’il connaisse cet aspect de son héritage culturel.

En 1935, Georges Snyders devint élève de la khâgne du lycée Henri IV, et intégra l’École normale supérieure en 1937. Sa réussite à l’ENS lui procura une joie mitigée : il avait vécu ses années de khâgne dans le rêve magique que le succès au concours lui ouvrirait la porte d’une carrière de pianiste. Ses idées politiques de gauche s’affirmèrent sans qu’il adhère à aucun parti. Il fut notamment proche de son condisciple André Mandouze, catholique de gauche, futur directeur de Témoignage chrétien sous l’Occupation. Il garda aussi le vif souvenir de Maurice Merleau-Ponty, alors au début de sa carrière, qui renouvelait la philosophie idéaliste classique en donnant au corps toute sa valeur dans la vie de la conscience.

En 1939, la guerre éclata et les sursis des étudiants furent suspendus. Avec un petit groupe de normaliens, Georges Snyders fut envoyé faire ses classes dans l’artillerie, à Biscarosse (Landes). Puis il fut affecté avec le grade d’aspirant à la base de DCA de Romilly, dans l’Aube, et s’illustra en sauvant une pièce d’artillerie en mai 1940, acte qui lui valut la Croix de guerre.

Après sa démobilisation à Agen en 1940, l’ENS ne souhaita pas qu’il revienne à Paris mais lui fit savoir qu’une petite bourse lui serait versée par l’Université de Lyon, alors en zone libre. La législation anti-juive lui rendit la vie de plus en plus difficile. Il survécut en donnant des cours particuliers de lettres, de philosophie et de piano et voulut rejoindre Londres et les Forces françaises libres, en passant par l’Espagne. Mais le passeur sur lequel il comptait fut arrêté et il retourna à Lyon. Il y rejoignit la résistance, fabriqua des faux papiers avec un ami, réfugié alsacien. Grâce à ceux qu’il avait fabriqués pour ses parents avec Albert Greiner, d’après les indications d’André Mandouze, ceux-ci échappèrent à la déportation. Mais lui fut arrêté à Lyon au cours de l’été 1944, transféré à la prison de Montluc, puis emmené au camp de Drancy. Il se souvenait avoir joué une sonate de Beethoven sur un piano découvert dans ce camp, la veille du jour où partait son convoi pour Auschwitz.

À l’arrivée à Auschwitz, son statut d’étudiant, sans qualification donc, lui valut de devenir manœuvre, chargé d’alimenter, à coups de pelletées de sable, une bétonnière. Pour avoir un peu de raves, il lui arriva de travailler au-delà des heures obligatoires. Or le jour du Kippour (fête où les juifs pratiquants jeûnent pour expier leurs péchés), les juifs hongrois déportés massivement au cours de l’été 1944 refusèrent la soupe de midi. Cet évènement inouï – des affamés capables de préférer l’affirmation de soi, de sa dignité, à la nourriture –, le marqua profondément. Jusqu’aux dernières années de sa vie, bien que très éloigné de toute croyance religieuse, il jeûna en mémoire laïque de ce témoignage d’humanité.

Très affaibli, il était à l’infirmerie lorsque les Allemands décidèrent de vider le camp en janvier 1945 devant l’avance de l’armée soviétique et emmenèrent les survivants dans la « marche de la mort ». Sachant qu’il n’y survivrait pas, un infirmier le cacha dans un placard, où les Russes le découvrirent quelques jours plus tard, le soignèrent, avant de le faire rapatrier à Paris.

Georges Snyders réintégra l’ENS en 1945, avec Louis Althusser, qui revenait d’un camp de prisonniers de guerre. Ce fut à nouveau le temps des amitiés. Il se souvenait avec émotion avoir accompagné au piano le concerto pour deux violons de Jean-Sébastien Bach, avec pour premier violon, Lucien Sève* (promotion 1945) et second violon, Louis Althusser (promotion 1941). La musique joua toujours un rôle essentiel dans sa vie. Il soulignait le lien entre la joie et la musique, qui le « soutenait dans ses épisodes d’aridité », et son rôle « dans la lutte universelle des opprimés contre leurs maîtres ».

En compensation de ses années perdues, l’Inspection générale lui accorda comme premier poste, après sa réussite à l’agrégation de philosophie en décembre 1945 (session spéciale), une classe de lettres supérieures au lycée Thiers de Marseille (Bouches-du-Rhône). Il fut nommé un an plus tard, en 1947, assistant de Philosophie à la Faculté de Lyon où il devint directeur adjoint de l’École pratique de psychologie et pédagogie. Puis il partit à Lille (Nord), où il enseigna de 1953 à 1959, à nouveau comme professeur de philosophie en khâgne et hypokhâgne au lycée Faidherbe.

Il s’était marié en 1950 avec Annette Strauss, professeur de mathématiques, appartenant elle aussi à une famille juive. De cette union profondément heureuse naquirent trois enfants : Nicole, en 1951, Jean-Claude en 1953, puis Hélène en 1956. Il tut longtemps à ses proches, à sa femme et à ses trois enfants, ce qu’il avait vécu à Auschwitz, pour les protéger de cette horreur. L’entretien au journal Le Monde (22-23 janvier 1995), à l’occasion du cinquantième anniversaire de la libération d’Auschwitz, et le dialogue avec son fils dans un autre entretien publié dans l’Humanité en 1996, permettent de mesurer le traumatisme que cette mémoire absente avait engendré.

Georges Snyders adhéra au Parti communiste français à son retour de déportation, marqué à la fois par la reconnaissance envers les soldats de l’Armée Rouge qui l’avaient sauvé, mais surtout par la nécessité de s’unir pour lutter pour un monde plus juste : « C’est d’avoir connu la faim, le froid, l’injustice, qui m’a obligé de comprendre qu’il n’y a pas de démocratie, de vie heureuse et "bien tempérée", aussi longtemps qu’il y a des exploiteurs et des exploités, des profiteurs et des opprimés. » Il s’engagea fougueusement dans le communisme avec « l’ardeur du néophyte ». Ainsi critiqua-t-il férocement la méthode Freinet dans La Nouvelle Critique en avril 1950 dans un article « Où va la pédagogie “nouvelle” ? ».

Quand il apprit qu’une licence de psychologie allait être créée à la Faculté des Lettres de Nancy (Meurthe-et-Moselle), il posa sa candidature à un poste de psychologie de l’enfant, et l’obtint en 1959. Il ne se contenta pas d’être un psychologue observant mais voulut promouvoir un « psychologue-rééducateur », initié à la didactique des matières scolaires principales. Il soutint ses deux thèses : la principale sur L’évolution pédagogique en France aux XVIIe et XVIIIe siècles et la complémentaire sur Le goût musical en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ce long détour par le « grand tournant » de l’histoire de la pédagogie, annonciateur de la Révolution, visait à mieux appréhender le présent.

En 1967 fut créée la licence en Sciences de l’éducation à la Sorbonne. Un poste nouveau fut ouvert à côté de celui de Maurice Debesse. Il postula et l’obtint. Il vécut dès lors à Paris, passant les vacances dans la petite maison d’Ambert (Puy-de-Dôme) qu’il avait achetée avec Annette, et où elle mourut subitement en 2003.

Il avait quitté le PCF en 1956 au moment de Budapest, mais y revint progressivement, « comme seul espoir d’une structure possédant une organisation et une doctrine qui le rendent capable de lutter contre les scandales qui ravagent le monde ». Il figura en dixième position sur la liste communiste aux élections municipales de Lille en 1965 etI reprit définitivement sa carte en 1974. Être communiste, pour lui, c’était « soutenir qu’à travers tant d’atrocités, tant d’échecs, l’humanité vit fondamentalement une marche vers le progrès ».

Son engagement syndical était naturel pour lui. Il milita d’abord au Syndicat national de l’enseignement secondaire à Lille, où son collègue en khâgne Marie-Joseph Moeglin, ancien élève de l’ENS, était secrétaire académique, puis au Syndicat national de l’enseignement supérieur, dont il fut membre de la commission administrative. Après son expérience d’Auschwitz, lutter contre l’asservissement des peuples, se lever contre la guerre d’Algérie en tant qu’enseignant, correspondait à l’engagement du SNESup, qui comptait alors dans ses rangs nombre d’anciens résistants et de déportés. Le syndicat accordait par ailleurs une grande importance à l’amélioration de la formation de tous les enseignants, correspondant à l’une de ses propres principales préoccupations pour que ceux-ci « parviennent à un enthousiasme culturel, à la confiance que la culture qu’ils enseigneront peut donner joie. » Il eut l’occasion d’apporter son concours aux luttes conjointes des syndicats « Unité et Action » de la Fédération de l’Éducation nationale (SNESup, SNES, SNEP, SNPEN, SNCS) pour « former des maîtres » dans les années 1970, et d’exposer de manière tonifiante ses convictions pédagogiques dans plusieurs colloques syndicaux, notamment aux États généraux du SNES de mars 1974. Il fut également appelé durant deux décennies par les parents d’élèves, les mouvements pédagogiques et le PCF à intervenir en France. Il fut aussi invité par des universités de divers pays étrangers engagés dans la recherche de la marche vers le socialisme (Algérie, Mozambique, Portugal après la « Révolution des œillets »), ainsi qu’en Amérique du Sud (Mexique, Brésil) et en Europe (Norvège, Catalogne).

Toute l’activité professionnelle et intellectuelle de Georges Snyders fut tournée vers la recherche des conditions de possibilités de la joie d’apprendre. Professeur dans l’âme, enthousiaste et enthousiasmant, il devint une référence dans le domaine des Sciences de l’éducation, traçant un sillon original, dont la caractéristique essentielle était de chercher la « joie culturelle scolaire ». L’école devait selon lui conjuguer culture première, celle que les élèves acquièrent dans leur vie quotidienne, et culture élaborée, celle des grandes découvertes scientifiques, des grandes œuvres artistiques et littéraires. La grande affaire de l’école, c’est d’aider les jeunes à franchir le pont qui sépare l’une et l’autre culture. La joie est alors la découverte du refus de la fatalité.

Cette position le conduisit, dans les années 1970, à critiquer sévèrement les thèses de « déscolarisation » d’Ivan Illich et les pédagogies de la non-directivité, en particulier dans son ouvrage Où vont les pédagogies non-directives ? (PUF, 1971, réédité en 1974,1975 et 1985). Il montrait que si l’école ne faisait pas entrer les enfants dans le monde des chefs d’œuvre, elle ne remplissait pas son rôle : « La non-directivité est une psychologisation des problèmes sociaux. » Il revint partiellement sur cette critique dans les années 1990, en considérant qu’il n’avait pas suffisamment su reconnaître la place du désir et le refus de la domination que ces auteurs entendaient mettre en avant. Il partagea alors les travaux du Groupement français d’éducation nouvelle, pour l’importance donnée à l’expérience dans la construction de l’autonomie de l’élève. « Tous capables », il le pensait, et c’était chez lui une conviction politique aussi bien que pédagogique : « L’école est là pour proclamer que Beethoven n’appartient pas aux classes dominantes ».

En dialogue constant avec son ami Roberto Espinosa, psychanalyste et enseignant en Sciences de l’éducation, il continua jusqu’à son dernier souffle à réfléchir, chercher, inventer, avec une gentillesse, une humilité et un humour qui rendaient encore plus spectaculaire sa lumineuse intelligence.

Il était médaillé de la Résistance et chevalier de la Légion d’honneur. Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, lui rendit hommage dans l’Humanité du 28 septembre 2011, tout comme Philippe Meirieu dans les Cahiers pédagogiques, en octobre de la même année.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article173335, notice SNYDERS Georges, Alfred par Evelyne Bechtold-Rognon, version mise en ligne le 29 mai 2015, dernière modification le 16 février 2018.

Par Evelyne Bechtold-Rognon

Georges Snyders
Georges Snyders
Etats-généraux du SNES, 1974 (coll. IRHSES)

ŒUVRE : outre les ouvrages cités dans la notice : Pédagogie progressiste, PUF, 1971. (réé. d. 1973, 1975). — École, classe et lutte des classes, PUF, 1976. — Il n’est pas facile d’aimer ses enfants, PUF, 1980, (rééd. 1982). — La joie à l’école, PUF, 1986. — L’école peut-elle enseigner les joies de la musique ?, éd. EAP, 1989. — Des élèves heureux..., éditions EAP, 1991 (rééd. augmentée, L’Harmattan, 1999). — Heureux à l’université, Nathan Pédagogie, 1994. — Y a-t-il une vie après l’école ?, éditions ESF, 1996. — Marx au regard de Jaurès, éditions Matrice, 1998. — La musique comme joie à l’école, L’Harmattan, 1999. — L’école comme vie, la vie en tant qu’ "école", éd. Matrice, 2000. — De la culture des chefs-d’œuvre et des hommes, à l’école, éd. Matrice, 2002. — Deux pensées qui contribuent à me maintenir communiste : Berthold Brecht, Antonio Gramsci ; suivi d’un dialogue avec Jacques Ardoino, éd. Matrice, 2004. — Toujours à gauche, éd. Matrice, 2005. — Pères d’hier, pères d’aujourd’hui (avec des textes de Boris Cyrulnick, Georges et Jean-Claude Snyders, François Dubet), Nathan, 2007.

SOURCES : Arch. comité national du PCF. — Arch. IRHSES. — Arnaud Spire, « Georges Snyders savant en éducation », l’Humanité, 29 juin 1981. — Georges Snyders, J’ai voulu qu’apprendre soit une joie, Institut de recherches de la FSU, Syllepse, 2008. — Annick Ohayon, Dominique Ottavi, Antoine Savoye, L’éducation nouvelle, histoire, présence et devenir, Peter Lang, 2004. — Notes d’Alain Dalançon et de Jacques Girault.

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