BROCHIER Hubert, André, Louis

Par Madeleine Singer

Né le 12 octobre 1923 à Coublevie (Isère), mort le 17 mars 2017 à Castelnau-le-Lez (Hérault) ; docteur en droit, agrégé en sciences économiques ; membre du comité national du Syndicat général de l’éducation nationale (SGEN) de 1953 à 1968.

Hubert Brochier
Hubert Brochier

Hubert Brochier était l’aîné des deux enfants d’Ernest Brochier, courtier en vins. Celui-ci, maire de Coublevie, fut déporté à Buchenwald par les Allemands à cause de sa participation à la Résistance (MUR) ; il mourut dans une colonne emmenée par les SS le 21 avril 1945, deux jours avant la délivrance de cette colonne par l’armée américaine. Hubert Brochier fit ses études secondaires à La Tronche (Isère) dans un établissement libre et obtint le baccalauréat en 1940. Entré à la faculté de droit de Grenoble, il devint licencié en 1943. Appelé avec sa classe aux Chantiers de jeunesse, il n’y resta que trois mois car, en octobre 1943, ce Chantier était menacé de rejoindre l’organisation allemande Todt : Hubert Brochier entra alors en clandestinité et n’en sortit qu’en 1944 au moment du débarquement. Il prépara à Paris un doctorat en droit qu’il obtint en 1949, puis l’agrégation en sciences économiques. Pendant ce temps, il travailla au secrétariat général du MRP comme chargé de problèmes économiques. Il quitta ce mouvement en 1950 car lui-même avait pris position contre la politique de M. Letourneau en Indochine. Reçu au concours d’agrégation en décembre 1952, il fut nommé en janvier 1953 professeur à la faculté de droit de Grenoble. Muté en 1963 à l’Université de Paris I, il y exerça jusqu’à la retraite en 1993, tout en enseignant également à l’Institut d’études politiques de Paris.

Entre-temps le ministre français des Affaires étrangères l’avait nommé en septembre 1960 directeur de la Maison franco-japonaise à Tokyo où Hubert Brochier demeura deux ans. Celui-ci fut en outre, de mars à octobre 1959, délégué comme expert des Nations unies en matière monétaire et fiscale, auprès du gouvernement du Sud-Vietnam. Enfin en 1971, 1972, 1973, Hubert Brochier remplit des missions d’enseignement tant à Harvard qu’à Laval (Québec) et à Montréal, à la demande de ces Universités. Il fut l’auteur de nombreux ouvrages et articles.

Scout de France de 1939 à 1947, il avait épousé en 1947 Marguerite-Marie Redoutey qui, à cette époque, faisait partie des Compagnes de Saint-François. Ils eurent quatre enfants, deux fils, l’un avocat, l’autre éditeur, deux filles, l’une inspectrice de l’enseignement primaire, l’autre formatrice en entreprise.

À Grenoble dans les mois qui suivirent la Libération, Hubert Brochier avait fait la connaissance de Maurice Bonnet*, permanent CFTC de l’Isère, et entra ainsi en relations avec Paul Vignaux car Maurice Bonnet* faisait partie du groupe Reconstruction. En 1951 Hubert Brochier écrivit un premier article pour le bulletin du groupe : il y montrait que le déficit budgétaire n’était inflationniste que dans certains cas ou sous certaines conditions. Dès lors, pendant plusieurs années, il présenta dans les Cahiers Reconstruction les questions économiques qui préoccupaient les syndicalistes : réforme fiscale, investissement, etc. Sans faire encore partie du corps enseignant, il collabora en avril 1952 aux recherches du SGEN sur la réforme de l’enseignement : il avait en effet rédigé pour les congressistes une communication qui expliquait en 18 pages comment le service public de l’Éducation nationale pouvait s’adapter aux conditions économiques et sociales : il fallait assurer une véritable démocratisation de l’enseignement, c’est-à-dire l’égalité de tous les groupes sociaux dans l’Université et en même temps promouvoir une orientation professionnelle qui ne soit pas un obstacle au progrès économique, en s’attachant à « détruire le complexe sociologique qui est à la base de l’afflux des Français vers les carrières tertiaires, même peu payées ».

Adhérant au SGEN dès son entrée dans l’Éducation nationale, il a été, dit Vignaux, « l’un des fondateurs de notre importante section de la faculté de droit et des sciences économiques de Grenoble ». Élu au comité national lors du congrès de 1953, Hubert Brochier avait, en tant qu’économiste, appuyé la partie du rapport concernant « la nécessité pour la France de surmonter la situation présente de dépendance économique ». Dès lors pendant quinze ans, sa collaboration fut continue. Présent dans les commissions des comités nationaux ou des congrès lorsque celles-ci rédigeaient des résolutions sur les problèmes économiques, il donna en novembre 1953, aux lecteurs d’École et Éducation, un « petit traité de démystification » : la baisse des prix (celle d’Antoine Pinay) est une « manoeuvre dilatoire », « l’expansion économique n’est pas assurée par la baisse du taux de l’intérêt », etc.

Les congressistes d’avril 1954 furent invités, par la commission de formation sociale, à entendre la veille du congrès un rapport de Hubert Brochier sur la politique des salaires ainsi que sur le plan de dix-huit mois mis en oeuvre par le gouvernement, plan dont il montra la vanité. Paul Vignaux était en effet soucieux de promouvoir la compétence économique des militants, compétence qui commandait leur adhésion à la politique syndicale qu’il préconisait. La publicité faite aux Cahiers Reconstruction au cours des congrès contribuait aussi à cet objectif. Appelé cette année-là à siéger au bureau national en qualité de conseiller technique pour les problèmes économiques, Hubert Brochier n’y resta qu’un an car la durée à cette époque du trajet Grenoble-Paris lui rendait la présence aux réunions trop difficile. Il avait d’ailleurs en outre des activités régionales dans le cadre de Reconstruction ; les lettres de Marcel Gonin* à Paul Vignaux font état de la participation de Hubert Brochier à des réunions tant à Saint-Étienne qu’à Lyon pendant l’hiver 1953-1954.

Dix ans plus tard, la politique des revenus était au premier plan de l’actualité. Au Colloque organisé en mai 1963 à l’Université de Grenoble, Hubert Brochier présenta un rapport sur « les effets de la planification française au niveau des structures économiques et sociales », rapport que Reconstruction publia aussitôt. Il y montrait qu’une « politique des revenus était implicitement contenue dans chaque plan » : ainsi les auteurs du IVème plan, en rappelant « l’obligation d’un développement équilibré de la consommation pour le maintien de la stabilité monétaire », se déclaraient partisans de « définir et mettre progressivement en oeuvre dans l’avenir une politique nationale des revenus et en particulier des revenus agricoles et des revenus salariaux qui correspondent à plus de 60 % du revenu national ». On comprend que, l’année suivante, Hubert Brochier ait rédigé pour le SGEN une magistrale étude, « Réflexions sur une politique des revenus », 43 pages dactylographiées parues en janvier 1965. Pour lui, cette politique était destinée à limiter avant tout les hausses de salaires et à faire disparaître l’échelle mobile des salaires, alors qu’il jugeait celle-ci indispensable au maintien du niveau de vie des salariés. Cette politique, disait-il, limiterait beaucoup moins la croissance des profits tant pour des raisons de volonté gouvernementale que d’impossibilité pratique vu la nature des profits. C’est pourquoi, dans son rapport pour le congrès de 1968, Paul Vignaux soulignera « sa réserve d’esprit syndicaliste » à l’égard d’une politique des revenus car la planification démocratique, inscrite au programme de la CFTD comme dans la déclaration du SGEN pour son XXXe anniversaire, implique « le respect de l’autonomie revendicative du syndicat ».

Lors d’une session de formation à Bierville, Hubert Brochier avait présenté des réflexions « sur les rémunérations dans la Fonction publique », réflexions que Syndicalisme universitaire publia en février 1966 : attendre la présentation du budget devant le Parlement pour exercer les pressions nécessaires, c’est se condamner à l’inefficacité ; les fonctionnaires doivent donc avant tout obtenir des « structures de négociations » dans lesquelles leur action se déroulerait parallèlement à la procédure d’élaboration du budget. L’année suivante, on fêta le XXXème anniversaire du SGEN : au comité national du 1er mai 1967, Hubert Brochier fit une communication sur le plan et le budget. L’écart entre le plan et sa réalisation n’est pas seulement dû à des raisons techniques, mais au fait que les lois-programmes votées par les Assemblées n’ont pas de valeur juridique. Comme les autorisations de programme constituent seules un engagement juridique, il faudrait obtenir que celles-ci soient soumises aux commissions compétentes du Plan qui seraient appelées à faire rapport au Parlement sur la conformité entre les prévisions planifiées et les crédits proposés par le gouvernement.

Nouvelle intervention de Hubert Brochier au cours de la conférence de presse organisée par le SGEN, le 18 octobre 1967, pour dénoncer l’insuffisance et les incohérences du budget de l’Éducation nationale. Hubert Brochier étendit ses reproches à l’ensemble du budget dont la discussion au Parlement paraît privée de sens, notamment parce que les quatre cinquièmes des dépenses sont purement et simplement reconduites par l’approbation en un seul vote, des « services votés ». Il faudrait, disait-il, présenter un « budget fonctionnel », mettant en évidence le coût et le rendement des services. Le même mois, le Bureau d’études du SGEN publia une longue étude de Hubert Brochier qui exposait la triple action du budget : action conjoncturelle (déflationniste ou inflationniste) ; mécanisme d’affectation des ressources nationales ; action de redistribution des revenus ; la présentation du texte soulignait la nécessité pour les responsables syndicaux d’acquérir un minimum de compétence en la matière.

Outre sa contribution d’ordre intellectuel, Hubert Brochier assura à différentes reprises la représentation du SGEN dans des colloques scientifiques. En octobre 1957 on étudia à Grenoble « les rapports entre Université et industrie » : il notait alors dans Syndicalisme universitaire que, si ces rapports étaient envisagés de façon satisfaisante tant qu’il s’agissait des sciences exactes, il n’en était plus de même dans les sciences humaines car les discussions de Grenoble n’avaient pas abordé les méthodes de gestion à propos desquelles les points de vue des universitaires et des industriels risquaient d’être divergents. Représentant également le SGEN au Colloque européen sur le mouvement syndical et la politique des revenus qui se tint à Paris en décembre 1964, il apporta dans les débats, dit Paul Vignaux, « l’esprit non-conformiste et la vigueur critique que l’on trouve déjà dans son rapport sur la planification ».

Élu en 1967 au comité national du CNRS, Hubert Brochier ne se représenta pas par la suite. Si en 1968 il quitta le SGEN, c’est qu’il trouvait Paul Vignaux trop réservé à l’égard du mouvement étudiant dont lui-même n’avait connu à la faculté de droit que la version la plus positive. Une fois à la retraite, il continua à assurer par un cours annuel à l’Université de Paris I, la préparation du DEA « Epistémologie de l’économie » qu’il avait créé et dirigeait encore en 1997 des thèses sur ce sujet. On sait que l’épistémologie de l’économie est l’étude du développement des disciplines économiques, de leurs méthodes, de leur caractère scientifique ou non-scientifique, des conditions de validité des théories, etc. Hubert Brochier était officier de l’ordre du Mérite, officier des Palmes académique.

A la rentrée 1968, Hubert Brochier
participa à la fondation de l’université Paris-Dauphine, où il souhaitait mettre
en oeuvre certains des principes inspirés du mouvement de mai. Il
rejoignit ensuite l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, où il
joua un rôle essentiel dans l’instauration en France d’un nouveau
domaine disciplinaire, l’épistémologie de l’économie.

Economiste, mais également philosophe et psychanalyste (il
avait rejoint l’Ecole Freudienne en 1972), il reprit à Paris 1 la
direction du Diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS)
d’ « Histoire de la pensée économique », qu’il transforma en
1974 en Diplôme d’études approfondies (DEA) d’ « Histoire de la
pensée et méthodologie économique « et y invita régulièrement
quelques-uns des grands noms de la philosophie économique
nord-américaine et européenne des années 1970 et 1980 :
Suit à son décès, une cérémonie religieuse eut lieu le 21 mars
à l’église de Passy (Paris XVIe arr.).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article17336, notice BROCHIER Hubert, André, Louis par Madeleine Singer, version mise en ligne le 26 février 2009, dernière modification le 17 août 2021.

Par Madeleine Singer

Hubert Brochier
Hubert Brochier

ŒUVRE : outre de nombreux articles, Finances publiques et redistribution des revenus, A. Colin, 1953. — Économie financière (avec P. Tabatoni), PUF, 1959 (1re éd.). — Le miracle économique japonais, Calmann-Lévy, 1965, 1970.

SOURCES : Madeleine Singer, Le SGEN 1937-1970, thèse, Lille III, 1984, 3 vol (Arch. Dép. Nord, J 1471) ; Histoire du SGEN, Presses universitaires de Lille, 1987 ; « Marcel Gonin et le groupe Reconstruction » dans Les amis du Père Lebret, cahier n° 11-12, septembre 1995. — École et Éducation (1953-1955). — Syndicalisme universitaire (1955-1968). — Lettres de Hubert Brochier à Madeleine Singer, 10 octobre 1995, 3 mai 1997, 28 juillet 1997 (Arch. privées).

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