BOUDAREL Georges, Marius

Par Jacques Dalloz

Né le 21 décembre 1926 à Saint-Étienne (Loire), mort le 26 décembre 2003 aux Lilas (Seine-Saint-Denis), membre des partis communistes français et vietnamien, universitaire ; mis en cause, pendant les années 1990, dans « l’Affaire Boudarel » pour son rôle d’instructeur dans les camps du Viet Minh.

Georges Boudarel naquit d’une famille catholique installée dans le département de la Loire. Ouvrier aux aciéries Verdier de Firminy, son grand-père avait dû quitter l’usine à la suite d’un grave accident du travail. Son père, du coup, avait été obligé d’abandonner le petit séminaire pour gagner sa vie. Il devint comptable aux houillères de Saint-Étienne. Georges Boudarel était le second et dernier enfant de la famille. Atteinte d’une hémiplégie due à sa naissance, sa mère sombra dans la dépression. Après des études chez les maristes de Valbenoîte, Georges Boudarel fut quelque temps séminariste. Au lendemain de la guerre, il abandonna l’idée de se faire prêtre. Il gagna sa vie comme surveillant dans divers établissements (privé, puis publics). En 1946, il fut maître d’internat au lycée de Bourg-en-Bresse en octobre 1946 puis au lycée du Parc à Lyon. Inscrit à la faculté des lettres de Grenoble puis à celle de Lyon, il obtint une licence ès-lettres (option Philosophie) en 1947. Naguère militant de la JEC, il adhéra au parti communiste. Au début de l’année 1948 il fit les démarches pour partir enseigner en Indochine. Avant de s’embarquer il prit conseil du bureau colonial du PC : on lui recommanda de laisser sa carte du parti en France et ne pas faire état de son adhésion. On le munit cependant d’un mot de recommandation pour André Canac, animateur du GCM (Groupe culturel marxiste) de Saïgon. Georges Boudarel enseigna la philosophie au lycée Yersin de Dalat. À l’automne 1949 il fut muté à Vientiane (Laos) où le collège venait d’être promu lycée. Il fut expulsé du pays au bout de trois mois. À la suite de quoi il fut affecté au lycée de filles Marie-Curie de Saïgon comme professeur de français. Il fut titularisé en 1950. Il s’intégrait fort mal à la société coloniale. Il en méprisait les rites, les ragots, l’arrogance à l’égard des Vietnamiens. À Saïgon il fréquentait les membres du GCM, notamment le jeune Aimé Palisse. Militant très entreprenant, cet ancien du corps expéditionnaire associa Georges Boudarel à quelques actions de propagande.
Le 16 décembre 1950 Georges Boudarel passa au Viet Minh. Ce qui devait lui valoir une double condamnation : condamnation à un an de prison pour insoumission par un tribunal militaire de Lyon, condamnation à mort pour trahison par un tribunal militaire de Saïgon. Georges Boudarel prit le pseudonyme de Dai Dong (fraternité). Il travailla à Radio Saïgon-Cholon libre. Dès le 23 décembre 1950, il justifiait son choix dans un texte radiophonique dans lequel il reprenait une bonne partie des arguments habituels du parti communiste français. Dans une émission du 8 janvier 1951 la radio viet-minh consacrait une émission au cas Boudarel lequel était qualifié de « personnalité éminente du corps professoral ». À plusieurs reprises Georges Boudarel s’en prenait à l’enseignement français en Indochine. Dans un manifeste aux étudiants et lycéens vietnamiens, il qualifiait cet enseignement d’antidémocratique, d’antinational et d’antiscientifique. Georges Boudarel fut aussi chargé de la propagande en direction du corps expéditionnaire. En juin 1952, il reçut l’ordre de partir vers le Nord. Avançant par petites étapes, le convoi d’une quarantaine de personnes mit six mois pour atteindre son but, la zone de totale sécurité (dite ATK) où était installée la direction du régime révolutionnaire. C’est là que Georges Boudarel rencontra André, le représentant du PCF auprès de la direction du Viet Minh. André lui fournit un argumentaire à employer auprès des prisonniers. Puis Georges Boudarel partit rejoindre son nouveau poste, instructeur politique du camp 113.
Construit par des soldats du corps expéditionnaire capturés durant les combats de l’automne 1952, le camp se situait en pleine jungle, à environ 150 km (à vol d’oiseau) de Hanoï. Il s’agissait d’un camp d’hommes de troupe et de sous-officiers qui recevait surtout des Français, mais aussi des légionnaires, des Africains et des Maghrébins. Georges Boudarel y prit ses fonctions le 7 février 1953. La mort de Staline le 5 mars lui fut occasion de faire une vibrante apologie de l’URSS et de donner le défunt comme une sorte de sauveur de l’Humanité. Le camp 113 ne se distinguait pas des autres camps de prisonniers viet-minh. Georges Boudarel, en tout cas, y appliqua les méthodes en vigueur depuis 1950. Le camp était installé dans la moyenne région tonkinoise, connue pour son insalubrité. De plus, le blocus français gênait l’approvisionnement de toute la zone viet-minh (notamment en nourriture et en médicaments). À elles seules ces deux circonstances suffiraient à expliquer la forte mortalité frappant les prisonniers. Paludisme, béribéri, dysenterie faisaient des ravages dans une population quasiment privée de soins, peu ou mal nourrie, buvant de l’eau polluée, soumise aux rigueurs du climat, accablée de corvées. Les prisonniers ne pouvaient se plaindre : si nourriture et médicaments faisaient défaut, c’était le fait des colonialistes. De toute façon, mercenaires et criminels de guerre, les soldats du corps expéditionnaire auraient dû être exécutés. Ils ne devaient la vie sauve qu’à la clémence du président Hô Chi Minh. Encore leur fallait-il mériter le rachat. La rééducation devait les convertir en les faisant passer du côté des « combattants de la paix ». Pour des hommes très affaiblis physiquement et coupés de leurs références, il était difficile de résister à un système qui imposait l’autocritique, organisait la délation, jouait sur l’espoir d’une libération anticipée, dosait humiliations et mauvais traitements, collectifs et personnels. En décembre 1953 Georges Boudarel accompagna un convoi de prisonniers libérables (environ quatre-vingts hommes). Au début de l’année 1954 le camp 113 fut fermé et les survivants furent transférés dans un camp voisin (le 122).
À la fin de la guerre d’Indochine Georges Boudarel fut de nouveau affecté à la propagande radiophonique. Il rejoignit son nouveau poste en zone ATK. C’est ainsi qu’il eut à commenter toute la bataille de Dien Bien Phu. Après les accords de Genève, il s’installa à Hanoï. Il continua de travailler à la radio. Par ailleurs les Éditions en langue étrangère lui firent traduire (et parfois préfacer) une série de textes littéraires ou politiques vietnamiens. Il donna également des leçons de français dans les ambassades des pays communistes. Au début des années 1960 il fit passer dans des revues publiées à Paris plusieurs articles portant sur la culture vietnamienne. En désaccord avec l’orientation du régime qu’il jugeait trop sectaire, trop aligné sur la Chine maoïste (c’était l’époque de la rupture entre Pékin et Moscou), il prit des contacts pour quitter le pays.
En 1964, accompagné de sa femme (vietnamienne) et de sa fille, il partit s’installer à Prague, avec l’appui du PCF. Dans la capitale tchécoslovaque, il fut employé à la Fédération syndicale mondiale. Comme deux autres transfuges qui avaient aussi quitté Hanoï en 1964 (le capitaine Ribera et le sous-officier Cassius), il rentra en France en profitant de la loi d’amnistie de 1966. Grâce au professeur Jean Chesneaux (qui avait été lui aussi membre du GCM de Saïgon), il put s’engager dans une carrière universitaire. Entré au CNRS, il prépara sous sa direction une thèse de 3e cycle, Les Mémoires de Phan Boi Chau. Ce travail portant sur un nationaliste vietnamien du début du siècle lui valut en 1969 le titre de docteur et lui permit, toujours activement soutenu par Jean Chesneaux, d’enseigner à Jussieu, université qui venait d’être créée. Publiant en 1973 Les Soldats blancs de Hô Chi Minh, Jacques Doyon raconta l’itinéraire d’un certain Boris durant la guerre d’Indochine. Seul un petit milieu savait que Boris était l’universitaire de Paris VII. De 1967 à 1990 Georges Boudarel donna des articles à l’Encyclopaedia universalis, il collabora à nombreuses revues, participa à plusieurs ouvrages collectifs et à maints colloques. Fin connaisseur du communisme indochinois, il était devenu un spécialiste réputé du Vietnam. En 1989 il y fit un dernier voyage qui lui confirma les dérives du système. Il écrivit : « Tant de souffrances pour en arriver là ? Sous l’étiquette d’un socialisme purement verbal auquel nul ne croyait plus, à commencer par les hypocrites qui en vivaient, régnait un capitalisme sauvage sans foi ni loi. La misère générale crevait les yeux en ville. Sur cette toile de fond très sombre se profilait la richesse de bureaucrates corrompus et de nouveaux profiteurs. »
Le 13 février 1991 se tenait au Sénat un colloque sur l’actualité vietnamienne. Georges Boudarel devait y intervenir. Il fut pris à partie par Jean-Jacques Beucler, officier du corps expéditionnaire qui pendant quatre ans avait été prisonnier du Viet Minh. Ainsi commençait « l’affaire Boudarel ». L’intéressé publia une biographie pour se justifier. Jean-Jacques Beucler et d’autres rescapés des camps viet-minh tentèrent vainement de faire juger l’ancien instructeur politique pour crime contre l’Humanité (ce type de crime étant réputé imprescriptible). De part et d’autre, les prises de position se multiplièrent. Un comité de soutien fut créé comprenant nombre de collègues de Paris VII, des spécialistes de l’histoire vietnamienne et des intellectuels réputés pour leurs choix anticolonialistes. Georges Boudarel fut vivement pris à partie par la presse de droite et surtout d’extrême droite. À gauche les attaques ne manquèrent pas, mais elles se voulurent plus nuancées. On défendit surtout le maître de conférences de Paris VII par des arguments indirects, en attaquant ses accusateurs (l’extrême droite, les nostalgiques du colonialisme), ou bien en signalant que, si on devait juger l’ancien instructeur politique, il faudrait juger aussi un grand nombre de cadres militaires français (des guerres d’Indochine et d’Algérie). La revue Politis se distingua par un soutien direct et affirmé (articles de Pierre Vidal-Naquet et Gabriel-Xavier Culioli). En 1999, un arrêt de la Cour de cassation parut clore l’affaire. En 2000, les accusateurs de Georges Boudarel tentèrent de relancer la procédure par le biais de la Cour européenne des droits de l’homme. Miné par cette affaire, abandonné par sa femme, délaissé par sa fille, gravement malade, pratiquement paralysé, l’accusé n’était plus à même de se défendre.
Georges Boudarel n’avait pas été, tant s’en faut, le seul Français à passer du côté du Viet Minh. Son originalité vint de ce qu’il fut un transfuge civil, que de ce choix initial il fit une carrière, qu’il acquit ainsi une notoriété universitaire qui devait transformer son cas en affaire.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article17425, notice BOUDAREL Georges, Marius par Jacques Dalloz, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 30 avril 2020.

Par Jacques Dalloz

ŒUVRE : Giap, Paris, Éditions Atlas, 1977. — Autobiographie, Paris, Jacques Bertoin, 1991. — Cent Fleurs écloses dans la nuit du Vietnam. Communisme et dissidence, 1954-1956, Paris, Jacques Bertoin, 1991. — Parmi les ouvrages collectifs auxquels il a collaboré, citons celui-ci qu’il a dirigé : La Bureaucratie au Vietnam, Paris, L’Harmattan, 1983. Il lui arriva parfois de se servir d’un pseudonyme. Ainsi c’est sous le nom de Tran Van Ba qu’il participa à Tonkin, 1873-1954 publié en 1994 par les Éditions Autrement. En 1997 les mêmes éditions publièrent Hanoï, 1936-1996, Du drapeau rouge au billet vert. Rédacteur de l’ouvrage aux côtés de Nguyên Van Vy, Georges Boudarel signa cette fois de son véritable patronyme.

SOURCES : Arch. Nat., F/17 27607 ; CHEVS YJ 2. — Entretiens avec Aimé Palisse, Colette Ledanois et Pierre Brocheux. — Jacques Doyon, Les Soldats blancs de Hô Chi Minh, Paris, Fayard, 1973. — Robert Bonnafous, Les Prisonniers de guerre du CEFEO dans les camps viet-minh, 1945-1954, Thèse de doctorat d’université, Université Paul Valéry, Montpellier, collection La Jonque, 1985. — Claude Baylé, Prisonnier au camp 113. Le Camp de Boudarel, Paris, Perrin, 1991. — Marc Charuel, L’Affaire Boudarel, Éditions du Rocher, 1991. — Jean-Jacques Beucler, Mémoires, Paris, Éd. France-Empire, 1991. — Capitaine Thomas, Deux ans de captivité dans les camps viet-minh, Paris, UNI, 1991. — Yves Daoudal, Le Dossier Boudarel, Paris, Éditions Remi Perrin, 2001.— Jean-Luc Einaudi, Vietnam ! La Guerre d’Indochine, 1945-1954, Paris, Le Cherche Midi, 2001. — Jacques Dalloz, La Guerre d’Indochine, 1945-1954, Paris, Le Seuil, 4e éd., 2002. — Presse française de 1991.— Notes de Jacques Girault.

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