ROBERT Joseph, André

Par Yvon Tranvouez

Né le 10 février 1910 au Creusot (Saône-et-Loire), mort le 19 juin 1991 à Hellemmes (Nord) ; dominicain (en religion : Dominique-Joseph Robert), prêtre-ouvrier ; militant du Mouvement de la Paix.

Joseph Robert en 1938 (Dictionnaire biographique des frères prêcheurs. Dominicains des provinces française (XIXe-XXe siècle)

Petit-fils de puddleur et fils d’un lamineur, Joseph Robert n’a jamais eu à se faire ouvrier : il l’était de naissance. À ses dix-huit ans, il n’imagina pas qu’il pût cesser de l’être en devenant prêtre : il n’en démordit jamais. Son père travaillait chez Schneider, entreprise emblématique du paternalisme catholique. Sa mère, au foyer, élevait les cinq enfants de la famille. Joseph Robert fréquenta d’abord les écoles de l’entreprise mais, attiré par le sacerdoce, il passa en 1926 au collège ecclésiastique d’Autun puis, en 1928, au grand séminaire diocésain. Pourtant, la perspective d’intégrer le ministère paroissial classique le laissait insatisfait. Les Semaines sociales, qu’il suivait chaque année, lui donnaient une bouffée d’air frais mais, à l’automne 1933, il songea à entrer chez les Salésiens ou les Oblats de Marie Immaculée. Surveillant de collège à Chalon-sur-Saône le temps d’une année sabbatique, il découvrit les dominicains, plus précisément les dominicains des Éditions du Cerf. Il lut alors assidûment leurs revues, La Vie Spirituelle, La Vie Intellectuelle, et le tout nouvel hebdomadaire, Sept, lancé en mars 1934, dont il se fit immédiatement le diffuseur. Impressionné par le Père Maydieu, qu’il rencontra à Juvisy, il rejoignit à l’automne 1934 le noviciat d’Amiens. Perplexes devant cet original qui persistait à vouloir être à la fois religieux, prêtre et ouvrier, les responsables l’admirent pourtant à la profession simple en septembre 1935. Joseph Robert gagna alors le Saulchoir, à Kain, près de Tournai, pour continuer ses études de théologie. Séduit par l’enseignement du Père Chenu, qui historicisait le thomisme, attentif aux nombreuses sessions que tenaient au couvent aumôniers et militants jocistes du Nord ou de la Belgique, il profita par ailleurs de ses vacances d’été pour faire, sans autorisation formelle de ses supérieurs, deux stages en usine, en 1937 et 1938. Cette initiative manqua de lui coûter un retard à la profession solennelle dans l’Ordre dominicain : il fallut l’intervention énergique du Père Chenu pour qu’il y fût finalement admis en septembre 1938 et ordonné prêtre trois mois plus tard.

On en vint donc à lui envisager un ministère atypique, dans le cadre d’une équipe missionnaire dominicaine qui aurait combiné aumônerie de JOC et travail en usine d’une partie de ses membres, mais le projet, prévu pour démarrer en octobre 1939, tourna court à cause des événements : pour Joseph Robert, ce fut la mobilisation, la drôle de guerre, la défaite et la captivité en Allemagne, au stalag IX B à Bad-Orb. Accusé de complicité d’évasion, il fut interné en mai 1942 au camp de représailles de Rawa-Ruska, en Ukraine subcarpathique. Fin 1942, l’avance soviétique le renvoya en stalag IV B à Mühlberg-sur-Elbe. Il y fit, plus ou moins clandestinement fonction d’aumônier clandestin dans les baraques des prisonniers polonais, qu’il accompagna ensuite jusqu’à Varsovie après la libération du camp par l’Armée rouge en avril 1945. Pendant plus d’un an encore, il allait s’occuper du rapatriement des prisonniers de guerre.

Ces années d’épreuve furent aussi la « révélation d’un monde d’adultes vivant hors de la foi ». La JOC conquérante des années trente avait échoué, l’influence des mouvements d’Action catholique était quasiment nulle. Il fallait donc inverser le modèle, commencer par des actions de solidarité dans le milieu. Ce fut dans le moment le plus difficile, en août 1942 à Rawa-Ruska, que Joseph Robert, avec quelques anciens jocistes, fonda l’UPG (Union de prisonniers de guerre). Avec un tel nom, « banal, large et pratique », sans référence confessionnelle, cette expérience d’Action catholique de captivité, ouverte à tous, traduisait le passage de l’effusion apostolique à l’infusion missionnaire (évolution qu’on observait à la même époque en France dans la transformation, en 1941, de la Ligue ouvrière chrétienne en Mouvement populaire des familles). Pour Joseph Robert, c’était aussi la conception traditionnelle du sacerdoce qui volait en éclats : le métier, le savoir, le moralisme, tout ce qui mettait le prêtre à part lui apparaît dérisoire et anachronique. S’imposaient au contraire le dénuement, l’enfouissement, la communauté de destin avec la masse : c’était déjà l’intuition de Charles de Foucauld.

En octobre 1946, Joseph Robert, désormais aumônier fédéral de la JOC, intégra, avec deux autres dominicains, Henri Berger et Albert Bouche, la toute nouvelle Mission ouvrière Saint-Paul. Basée au 48 avenue d’Italie dans le XIIIe arrondissement de Paris, cette équipe expérimenta une nouvelle forme de présence en milieu prolétarien associant étude, action de quartier et travail salarié. Après une FPA d’ajusteur, Joseph Robert fut embauché en 1948 dans une fonderie, le Comptoir d’étirage et de profilage des métaux. Il abandonna bientôt ses fonctions à la JOC, trop prenantes, mais d’autres causes le mobilisèrent sur le terrain : la lutte syndicale, l’opposition à la « sale guerre » d’Indochine, le combat pour la paix. Actif dès l’origine parmi les Partisans de la Paix, il fut, au printemps 1950, avec son confrère Henri Desroches, qui avait rejoint le « 48 », en première ligne dans la campagne de signature de l’appel de Stockholm et dans la mise en œuvre de son doublon religieux, l’affiche « des chrétiens contre la bombe atomique ». Ayant quitté le travail en juillet pour s’occuper de son père malade, il s’en retrouva disponible quatre mois plus tard pour prendre au pied levé la direction du nouveau bimensuel Quinzaine, tribune de ceux qui, comme lui, ne voyaient pas pourquoi les chrétiens n’auraient pas pu lutter aux côtés des communistes, malgré le décret du Saint-Office du 1er juillet 1949 proscrivant une telle collaboration. Bref épisode : des pressions épiscopales obligèrent le Provincial à retirer ses religieux – Robert, Desroche, Boisselot et Chenu – engagés dans l’opération et à en laisser la conduite à une équipe de laïcs.

Le vent avait tourné, le mouvement missionnaire était devenu suspect de dérive progressiste, c’est-à-dire de connivence avec le marxisme. Au printemps 1951, la communauté du « 48 » fut dispersée, et Joseph Robert reprit le travail en usine, cette fois à la SNECMA. Membre de la Commission permanente du Mouvement de la Paix élue en décembre 1951, il fut plus que jamais l’un des piliers du groupe informel des « chrétiens du XIIIe », et il géra et anima le café-restaurant La Musette, au 151 boulevard de la Gare, haut lieu de rencontres militantes, jusqu’à la liquidation de l’affaire en 1953. En mars 1954, ordre ayant été donné par Rome d’arrêter l’expérience des prêtres-ouvriers, Joseph Robert fit partie des PO qui décidèrent de se soumettre, sans y adhérer, à la décision hiérarchique. Il quitta le travail, puis le quartier. En février 1955, il rejoignit, « provisoirement », l’équipe dominicaine fondée par Jacques Scrépel au 118 rue Jean Bart, à Hellemmes, dans la banlieue ouvrière de Lille : il n’allait plus la quitter.

Il s’employa d’abord à la rédaction d’une biographie de son ami Henri Perrin, prêtre-ouvrier jésuite, décédé accidentellement en octobre 1954. Lorsque le cardinal Liénart, évêque de Lille, prit sur lui d’autoriser les anciens prêtres-ouvriers de son diocèse à travailler dans des petites entreprises, Joseph Robert se fit embaucher dans une menuiserie. En 1959, les cardinaux français crurent pouvoir tirer parti du changement de pontificat pour demander à Rome la reprise de l’expérience des prêtres-ouvriers, mais le refus péremptoire opposé par le cardinal Pizzardo entraîna également la fin des accommodements locaux. Devenu magasinier au Furet du Nord, la grande librairie de Lille, Joseph Robert fut obligé de renoncer à ce qui n’était pas un « travail indépendant » – la seule option restant ouverte au clergé. Il fabriqua donc des présentoirs dans l’atelier de sous-traitance de soudure installé dans la cave du « 118 ». Lorsque, à la fin du concile Vatican II, en décembre 1965, le principe de prêtres au travail fut enfin reconnu, il devint graisseur chez Colmant-Cuvelier. À la suite d’une alerte cardiaque, il prit sa retraite en 1970.

Il resta naturellement au « 118 » avec ses camarades et les copains du quartier (« les gens ne comprendraient pas que je reparte dans un couvent »). Les courses, la cuisine, le ménage, la vie militante et surtout du temps pour écrire plus que jamais dans les journaux et revues. Éternel médiateur, il fut à la fois à Témoignage Chrétien, à l’accélérateur, et à la Lettre, au frein : à gauche de la gauche et à droite de l’extrême gauche, mais ne désespérant jamais de réformer l’Église. Attentif au phénomène des communautés de base – il fut l’un des animateurs de la rencontre de Bourges en 1970 – il observa ensuite avec amertume la crispation idéologique du gauchisme catholique et l’avortement de la section française des Chrétiens pour le socialisme en 1977.

Silhouette massive et trapue, la voix rocailleuse, la casquette sur la tête, Joseph Robert respirait l’origine bourguignonne et l’appartenance ouvrière. Il avait le sens de la soumission, à l’Église (il était persuadé que les barrages y finissent toujours par sauter) et surtout au réel (il se méfiait des postures utopiques), mais aussi, indissociablement, l’énergie de la résistance (« ce refus infini d’une certaine saloperie », selon le mot magnifique d’un de ses compagnons du « 118 »). Le plus caractéristique était son obsession de la proximité : militant de base, toujours rétif aux mandats et aux positions de pouvoir. Dans un questionnaire interne où ses supérieurs demandaient quelles avaient été les charges importantes qui lui avaient été confiées dans l’Ordre ou hors de l’Ordre, il avait répondu sobrement, avec une évidente jubilation : « aucune ». Il n’en avait pas besoin : « J’aime signer d’une grande signature : frère Dominique-Joseph Robert, OP, PO », écrivait-il en 1980.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article174712, notice ROBERT Joseph, André par Yvon Tranvouez, version mise en ligne le 22 juillet 2015, dernière modification le 18 février 2020.

Par Yvon Tranvouez

Joseph Robert en 1938 (Dictionnaire biographique des frères prêcheurs. Dominicains des provinces française (XIXe-XXe siècle)
Joseph Robert en 1944 (Dictionnaire biographique des frères prêcheurs. Dominicains des provinces française (XIXe-XXe siècle)
Joseph Robert en 1969
Archives familiales : 1938, 1944, 1969.
Probablement pris au 118 de la rue Jean Bart à Hellemes en 1970 dans le cadre d’un entretien accordé à La Vie catholique.

ŒUVRE : Itinéraire de Henri Perrin, prêtre-ouvrier, 1914-1954, présenté par ses amis, Le Seuil, 1958. — Nombreux articles parmi lesquels on retiendra : « L’action catholique de captivité », Masses Ouvrières, 14, juillet 1946, p. 66-88 ; « Comment j’ai retrouvé mon sacerdoce », Les Cahiers du Clergé rural, 132, novembre 1951, p. 385-389 ; « Du simple au double, ou cinquante ans de remous dans l’Église », Notre Combat, 119, octobre 1980, p. 22-28. — Deux livres de spiritualité : L’Évangile en fête, Paris, Les Éditions du Cerf, 1970, et Guetter l’aurore, Les Éditions du Cerf, 1971.

SOURCES : Archives dominicaines de la Province de France, V 783. — Arch. Dép. 93, fonds Mouvement de la Paix, 170 J 172. — François Leprieur, Quand Rome condamne, Plon/Les Éditions du Cerf, 1989 ; Dominicains ouvriers d’Hellemmes. Chronique d’un demi-siècle, Karthala, 2012. — Émile Poulat, Les prêtres-ouvriers. Naissance et fin, Paris, Les Éditions du Cerf, 1999. — Yvon Tranvouez, Catholiques et communistes. La crise du progressisme chrétien, 1950-1955, Paris, Les Éditions du Cerf, 2000. — Charles Suaud, Nathalie Viet-Depaule, Prêtres et ouvriers. Une double fidélité mise à l’épreuve, 1944-1969, Karthala, 2004. — Notes et documents de Philippe — Yvon Tranvouez, « Robert Joseph », Dictionnaire biographique des frères prêcheurs. Dominicains des provinces française (XIXe-XXe siècle, en ligne.

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