TARRIÈRE Claude, Henri, Ernest

Par Pierre Alanche

Né le 18 juillet 1933 à Montsûrs (Mayenne) ; docteur en médecine, directeur de laboratoire dans l’automobile ; militant JEC, Vie nouvelle, militant CFTC-CFDT, militant PSU puis PS, militant associatif.

Claude Tarrière et un mannequin
Claude Tarrière et un mannequin

Fils d’Henri Tarrière et d’Angèle Giard, Claude Tarrière, fut le troisième enfant d’une fratrie de quatre dont Pierre Tarrière. Son père, non croyant, anticlérical s’était installé comme charron-forgeron à Montsûrs (Mayenne), un bourg de deux mille habitants. Il fut l’adjoint du maire socialiste pendant plusieurs mandats. Il avait, auparavant, travaillé chez Citroën à Paris et avait été licencié à la suite d’une grève où il s’était fait repérer. Sa mère, catholique pratiquante régulière, assurait les tâches ménagères, les tâches administratives, et aidait occasionnellement son mari dans ses travaux d’artisan. Claude Tarrière alla à l’école maternelle dès l’âge de deux ans, à l’école primaire publique de Montsûrs de 1936 à 1946, au collège technique public d’Ernée (Mayenne) de 1946 à 1949, où il obtint son CAP d’ajusteur mécanicien en 1948, puis entra en seconde à l’ENP de Nantes (Loire-Inférieure, Loire-Atlantique) en 1950. Il fut reçu en 1952 au baccalauréat, série mathématiques et technique. Après son entrée à l’ENP, il effectua un stage de vacances, comme ouvrier aux usines Renault à Boulogne-Billancourt (Seine, Hauts-de-Seine) et fut hébergé par Raymond Vatier*, un collègue de son frère, Pierre Tarrière, tous deux membres de la CFTC. Il se passionna pour son travail de contrôle des groupes motopropulseurs et participa à un week-end d’étude organisé par la CGT où il rencontra Georges Hufschmitt, un militant qui sortait de l’École polytechnique. Après cette expérience, il déclara avoir trouvé sa vocation, il serait ouvrier. Son frère le convainquit qu’il serait sage de passer d’abord le baccalauréat.

Au cours de sa scolarité au collège, il avait participé aux activités des éclaireurs de France de 1947 à 1949. À Nantes, responsable local de la JEC de 1950 à 1952, il fit une rencontre qui s’avéra décisive pour son avenir. Yvon Moren*, le responsable national de la branche technique de la JEC, vint en visite à la section nantaise ; Claude Tarrière lui parla de son stage ouvrier chez Renault et de son idée de retourner à l’usine en militant syndicaliste, après le baccalauréat. Il reçut la réponse suivante : « Si ta volonté est de servir la classe ouvrière, retourne en usine comme médecin du travail. Tes possibilités d’action seront beaucoup plus efficaces. J’ai moi-même fait médecine en sortant de l’ENP de Nantes et je te propose de venir me remplacer au secrétariat national de la JEC. Tu pourrais obtenir une bourse et tu serais logé par la JEC. » À la rentrée de 1953, Claude Tarrère s’installa au 27 rue Linné Paris (Ve arrondissement), comme responsable de la branche technique de la JEC. Il assurait les liens avec les équipes locales : courriers, visites sur le terrain et participait à l’édition du journal. Grâce à ses acquis scientifiques de la filière mathématiques-technique qui lui donnaient une longueur d’avance en physique et chimie sur ceux issus des filières littéraires, il put mener à la fois la préparation propédeutique PCB (physique, chimie, biologie) et son activité à la JEC. Il fut admis en première année de la faculté de médecine où il milita activement à l’UNEF, participant à la prise de majorité au sein à la faculté de médecine par le courant de gauche. Il suivit les cours de médecine de 1954 à 1960. Dès la cinquième année, alors qu’il était interne en chirurgie à l’hôpital de Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), sous l’influence de son frère et d’Alain Wisner*, il commença à travailler à mi-temps au laboratoire de physiologie et biomécanique de Renault en 1958, puis à plein temps à partir de 1959. Le matin, il était à l’hôpital et l’après-midi au laboratoire. Fernand Picard, le père de la quatre chevaux, directeur des études et recherches qui l’accueillit à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), lui recommanda de prendre pour sujet de doctorat la fatigue nerveuse des conducteurs. Ses travaux sur le sujet lui valurent d’obtenir le prix de la meilleure thèse de l’année ; il obtint son doctorat de médecine en 1960 et son diplôme de médecine du travail la même année. En parallèle, il fit des études de psychophysiologie et de neurophysiologie à la Sorbonne, qu’il termina en 1959.

Il fut mobilisé en septembre 1960 à Drachenbronn (Bas-Rhin), puis fut affecté au laboratoire de physiologie de l’Armée de l’air de février 1961 à mai 1962 au ministère de l’Armée de l’air, place Balard à Paris (XIVe arrondissement).

Au retour du service militaire, il fut réembauché chez Renault et devint chef du laboratoire d’accidentologie et de biomécanique, en remplacement d’Alain Wisner, qui démissionnait de l’entreprise car il n’avait pas eu l’autorisation d’élargir son activité à l’étude des conditions de travail. Cinq personnes travaillaient alors au laboratoire, bénéficiant de l’appui de la direction de l’entreprise qui, contrairement à nombre d’autres constructeurs, ne considérait pas que l’accident fût un sujet tabou. Il commença par étudier la question de la vigilance du conducteur puis élargit rapidement son champ d’investigation aux systèmes de retenue. C’est sous sa responsabilité que se développa l’étude du comportement au choc des véhicules, par des essais expérimentaux en grandeur réelle et l’usage de mannequins rudimentaires, au centre d’essai de Lardy (Essonne). Les études débouchèrent sur la mise au point de la ceinture de sécurité trois points, synthèse de la ceinture diagonale dite « suédoise » qui ne retenait que le thorax, et de la ceinture de bassin « à l’américaine ».

En 1964, à la demande d’André Lucas, responsable de l’étude des conditions de travail, il intervint dans l’évaluation de la pénibilité des postes de travail dans les forges et les fonderies par la mise en œuvre de méthodes physiologiques développées pour l’étude du comportement des conducteurs. Il aborda ce sujet avec ses collaborateurs Roger Rebiffé et Armel André. Ce projet fut présenté au conseil d’administration de Renault et le feu vert fut donné pour poursuivre les travaux. Claude Tarrière avait posé des conditions pour les prendre en charge : chaque intervention dans un atelier devait être présentée aux ouvriers concernés, tous devaient être volontaires ; les résultats devaient leur être restitués ainsi qu’aux responsables des ateliers et aux organisations syndicales. Ainsi il put enfin réaliser ce qui avait été refusé à Alain Wisner. Il travailla sur ces sujets pendant quatre années avant de passer le relais à un médecin embauché spécifiquement pour les poursuivre. En 1969, les accords de coopération entre Renault et Peugeot s’appliquèrent au domaine de la sécurité des véhicules et Claude Tarrière devint le directeur du laboratoire de physiologie et de biomécanique devenu commun aux deux entreprises. Il fut implanté à la Garenne-Colombe(Hauts-de-Seine). En 1970, tous les véhicules neufs devaient être obligatoirement équipés de ceintures aux places avant. Claude Tarrière proposa la ceinture trois points, mise au point lors des essais de Lardy (Essonne). Cette ceinture n’avait aucun équivalent au monde. Pour vérifier l’efficacité de la protection des occupants des véhicules, il participa à la mise en place de l’analyse des conséquences d’accidents. Ainsi naquit l’accidentologie à la française développée par une coopération quotidienne entre le laboratoire Peugeot-Renault, les services de chirurgie orthopédiques des hôpitaux de Garches (Hauts-de-Seine) et de Poissy (Yvelines) et les forces de police et de gendarmerie du territoire couvert par ces deux hôpitaux. En 1972, le délégué interministériel à la sécurité routière, Christian Gérondeau, venu visiter le laboratoire, repartit convaincu de l’efficacité de la ceinture de sécurité et de la nécessité de la rendre obligatoire. La France fut, après l’Australie, le deuxième pays au monde à se doter d’une telle législation. À partir de 1973, Claude Tarrière développa les études de biomécanique avec des sujets humains, issus du don des corps à la science. L’équipe médicale de Garches pouvait bénéficier de ces dons et les essais étaient réalisés au centre de Renault à Lardy. L’instrumentation très complète des divers segments corporels des sujets permettait de définir les circonstances d’apparition des blessures graves et mortelles. Yves George, directeur des études et recherches, sut convaincre la direction générale de Renault de donner son accord. Deux ans plus tard, il prit le risque d’une émission télévisée présentant les essais et les moyens utilisés, y compris les cadavres et les techniques d’instrumentation. Claude Tarrière estimait que dans les domaines de l’accidentologie et de la biomécanique, il ne pouvait pas y avoir de confidentialité. « Il y avait chaque année cinq, six, sept, huit publications : nous allions à la rencontre annuelle des biomécaniciens du monde entier, qui se passait toujours aux États-Unis. » Tous les résultats principaux ont été publiés au fil des ans. Le laboratoire Renault travaillait en collaboration étroite avec l’hôpital de Garches et une admiration mutuelle liait le professeur Claude Got et Claude Tarrière. Bien des sujets liés à la sécurité automobile, comme l’alcoolémie, les appuis têtes, les ballons gonflables furent abordé par le laboratoire. Claude Tarrière coordonna également ses travaux avec les laboratoires de l’ONSER (Organisme national de sécurité routière dépendant du ministère des Transports) en France, et avec les autres constructeurs automobiles européens au sein de l’ACEA (Association des constructeurs automobiles européens) dont il pilota le groupe de travail accidentologie et biomécanique. À la fin des années 1980, Raymond Lévy, PDG de Renault, lui demanda de se consacrer entièrement à Renault au sein du département des sciences l’environnement et donc de quitter le laboratoire Renault-Peugeot. Son collaborateur Jean-Yves Le Coz en prit la direction. Claude Tarrière lança une recherche nouvelle sur la génotoxicité comparée des émissions des moteurs essence et diésel. En 1990, rattaché à la direction de la recherche, le département prit le nom de département biomédical de l’automobile qui obtint de nombreux résultats sur l’interaction conducteur-véhicule. En 1997, à son départ en retraite, Yves Georges lui rappela ce témoignage d’un directeur de Volvo qui, après avoir assisté aux démonstrations au centre technique de Lardy, avait écrit sur papier à en tête Volvo : « Merci, nous croyions être les plus forts, mais vous l’êtes plus que nous »

Claude Tarrière avait pris sa carte d’adhérent à la CFDT en 1964, à la section syndicale de la direction des études et recherches de Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine). Elle comportait une section cadre animée par Michel Lagache, responsable de la revue Cadre-Automobile publiée par le SNICA-CFDT (Syndicat nationale des ingénieurs et cadres de l’automobile). En 1968, il participa activement à la grève et à l’occupation des locaux. Par souci d’établir le contact avec un maximum de collègues, il créa l’association des cadres, qui ne dura que le temps de la grève. Les militants cadres CFDT, CGT, CFTC y participaient et il y côtoya Georges Huchsmitt. Le but de cette association était d’exprimer les problèmes des cadres qui déploraient ne pas avoir droit à la parole en temps normal. Pour cela elle les réunissait à l’intérieur de l’entreprise et une délégation rencontrait de façon informelle à l’extérieur de l’entreprise des membres de la direction, ouverts à la discussion, comme Yves Georges et Claude Prost-Dame. En 1980, il fut le premier élu cadre CFDT au comité d’établissement où il siégea pendant deux ans. Georges Stcherbatcheff était son suppléant. Ce fut son seul mandat syndical, mais dans les réunions de cadres, organisées périodiquement par la direction, il exprimait clairement ses opinions.

Après son départ à la retraite, en 1997, Claude Tarrière continua son action pour l’amélioration de la sécurité routière. À la demande du professeur Claude Got, en 2004, il participa à la création de l’APIVIR (Association pour l’interdiction des véhicules inutilement rapides) ; en 2015, il était toujours membre du conseil d’administration. Le professeur Got voulait développer des actions similaires à celles que lui et ses collègues avaient conduites pour faire reconnaitre les responsabilités des entreprises produisant l’amiante. L’Apivir aboutit à l’interdiction de la mention de la vitesse dans la publicité automobile. Tous deux créèrent ensuite, avec Chantal Perrichon, présidente de la Ligue contre la violence routière, en lien avec la revue Soixante millions de consommateurs, le prix de la voiture citoyenne qui récompense les modèles les moins dangereux pour les piétons, les deux roues, les occupants du véhicule et ceux des voitures heurtées. Les voitures citoyennes doivent aussi être les moins polluantes. Cette initiative fut reprise dans plusieurs pays européens. Il fut également expert auprès des tribunaux. Pour améliorer la qualité des avis, il créa deux associations – en 1998, l’institut technique d’accidentologie, dont il fut vice-président, et qui assure la formation des experts, l’information des juges, des avocats et de la police – en 1999, l’institut technique de reconstruction des accidents, qu’il présida depuis 2006 et qu’il présidait encore en 2015, l’objectif étant la diffusion d’un logiciel d’origine autrichienne et la formation des utilisateurs à son usage. Il permet la reconstruction informatique du déroulement de l’accident avec tous les paramètres recueillis et par suite l’amélioration des conclusions des expertises.

Claude Tarrière avait adhéré au PSU en 1959 et participa avec sa femme aux actions contre la guerre d’Algérie. Il avait rejoint le PS en 1974 quand se tinrent les Assises du socialisme. Il fut responsable du Groupe d’action municipale de Rueil-Malmaison en 1971 et en conduisit la liste aux élections municipales ratant de peu la victoire de la gauche, faute d’accord avec le Parti communiste. Il figura ensuite régulièrement dans les listes du parti socialiste, en position non éligible.

Il fut également un militant actif du monde associatif. Il fut président de l’association des familles de Rueil-Malmaison en 1959 après avoir créé l’association de quartier de la Côte Noire. Il créa ensuite celle du quartier des Gibets en 1961. Elles aboutirent à la mise en place de crèches et de clubs de jeunes. Il créa le planning familial de Rueil-Malmaison en 1972 et en fut le premier président. Il fut le premier président de l’Union départementale des associations familiales des Hauts-de-Seine à sa création en 1964 et fut élu au conseil d’administration de l’UNAF, Union nationale des associations familiales en 1976. Avec son épouse, ils furent des paroissiens très actifs à Rueil-Malmaison intervenant en accompagnement de groupes de jeunes à l’aumônerie du lycée de Rueil-Malmaison. Cet engagement dura tant que le clergé fut très ouvert à la présence des laïcs et à l’accueil de tout type de population. Ils s’éloignèrent de l’Église quand celle-ci se referma sur elle-même. Ils participèrent activement au groupe Vie Nouvelle de Rueil-Malmaison de 1959 à 1980. Ce fut pour eux un lieu d’épanouissement et d’entraide fraternelle.

Il avait épousé Françoise Athané le 17 juillet 1957 qui fut une des animatrices de l’association « Retravailler » d’Évelyne Sullerot. Elle milita activement à la Fédération des parents d’élèves Cornec pendant toute la scolarité des enfants et participa à plusieurs activités associatives locales. Le couple eut six enfants, Catherine (1958), Cécile (1959), Bruno (1960), Brigitte (1961) Benoît (1964), Claire (1967) et résida dans les Hauts-de-Seine à Rueil-Malmaison, Bagneux pendant deux ans, puis à nouveau à Rueil-Malmaison dans une résidence dont les futurs propriétaires cogérèrent la réalisation.

Claude Tarrière recut un « Safety Award » que la NHTSA (National Highway Traffic Safety Administration) lui décerna un en 1979 pour ses travaux sur la sécurité automobile et il fut promu au garde de chevalier de la Légion d’honneur, le 29 novembre 1990.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article174736, notice TARRIÈRE Claude, Henri, Ernest par Pierre Alanche, version mise en ligne le 22 juillet 2015, dernière modification le 22 juillet 2015.

Par Pierre Alanche

Claude Tarrière et un mannequin
Claude Tarrière et un mannequin

ŒUVRE : 350 articles dans différentes revues scientifiques et actes de congrès tels que : « Approche de la modélisation mathématique de l’être humain dans un véhicule lors d’un choc », communication au 15e congrès de biomécanique, Cluny, septembre, 1990 ; « Biomechanical Synthesis of New Data on Human Lower Leg Responses and Tolerances in Parallel with Dummies and Injury Criteria », International Conference on Pelvic and Lower Extremity Injuries Proceedings , Washington, DC, December 4th-6th, 1995 ; « Compatibility Issues and Vulnerable Users, Proceedings of the NATO/ISO on Crashworthiness of Transportation Systems Structural Impact And Occupant Protection », Tròia, Portugal, July 7th-19th, 1996 ; extrait bibliographique de la SAE international (Society of Automotive Engineers), http://profiles.sae.org/claude_tarriere/

SOURCES : Renault Histoire, 3 juin1991, 16 juin 2004, 17 juin 2005, 22 mars 2010, 28 avril 2013, 31 octobre 2014. — Archives UPSM. — Archives CFDT, fonds Renault. — Site APIVIR, http://www.apivir.org/, mai 2015 —Site 6O millions de consommateurs, http://www.60millions-mag.com/outils/voitures_citoyennes

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