TARRIERE Pierre, Joseph, Henri

Par Pierre Alanche, Roger Faist

Né 26 mars 1926 à Gouville-sur-Mer (Manche) ; ingénieur des Arts et Métiers ; chef de service dans l’automobile ; militant JEC, MCC ; militant CFTC-CFDT ; militant PSU puis PS.

Fils d’Henri Tarrière et d’Angèle Giard, Pierre Tarrière fut l’aîné d’une fratrie de quatre enfants dont Claude Tarrière. Son père, non croyant, anticlérical, était devenu artisan en 1928, après avoir été ouvrier professionnel chez Citroën à Paris, puis licencié pour participation à une grève. Il s’était installé comme charron-forgeron à Montsûrs (Mayenne), un bourg de deux mille habitants, où il fut l’adjoint du maire socialiste. Sa mère, catholique pratiquante régulière, assurait les tâches ménagères et administratives. Elle se chargeait des factures très difficilement réglées dans le contexte de la crise économique (1929 et suivantes) et aidait occasionnellement son mari à l’atelier. Après l’école primaire à Montsûrs, Pierre Tarrière travailla pendant une année avec son père. Son instituteur, conscient des dispositions intellectuelles du jeune garçon insista auprès de ses parents pour qu’il reprît ses études, ce qu’il souhaitait lui aussi. Il entra alors directement à l’école primaire supérieur d’Ernée (Mayenne) où il réussit brillamment, obtenant son brevet supérieur en 1944, et réussissant, la même année, le concours d’entrée à l’École nationale supérieure des Arts et Métiers de Lille. Il obtint son diplôme d’ingénieur en 1947.

Durant sa scolarité, il avait adhéré à la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC) qui était animée par les aumôniers de l’Institut catholique des Arts et Métiers de Lille et par un prêtre proche de la JOC. À la fin de scolarité, il fit un stage ouvrier à la fonderie des usines Renault de Boulogne-Billancourt (Seine, Hauts-de-Seine) en septembre et octobre 1947. Ce type de stage était organisé par des jésuites de la rue de Varenne (Paris, VIIe arr.), animateurs de mouvements de cadre (MICIAC, USIC) ou d’étudiants des grandes écoles (ACGE) avec l’aide de jeunes militants, comme François Dollé ou Georges Hufschmitt. Il fit ensuite quatorze mois de service militaire de novembre 1947 à décembre 1948, dans l’aviation, à Mourmelon-le-Grand (Marne), Vitré (Ille-et-Vilaine) et Cazaux (Gironde). Au retour, il fut embauché chez Renault comme adjoint au chef d’atelier de fonderie en janvier 1949. Il y restera jusqu’en 1962. Il sera ensuite successivement chef du département modelage jusqu’en 1966 et responsable de la division des méthodes centrales de fonderie.

Sa vie professionnelle, fut intimement liée à ses engagements militants à la CFTC devenue CFDT en 1964. Il avait participé aux activités de la Frater, une communauté de chrétiens animée par les prêtres de la Mission de Paris, Bernard Tiberghein et Charles Pautet, où se retrouvaient des personnes du quartier de Billancourt dont des cadres de Renault comme Raymond Vatier*. Pierre Tarrière, adhéra à la CFTC en 1949, à son entrée dans l’entreprise, sa première carte d’adhérent lui fut remise par André Colliot*. La situation très difficile de ses parents, conséquence du refus de son père de se plier à la condition humiliante imposée aux ouvriers des grandes entreprises, l’avait marqué profondément. En mars 1950, il participa à la première grève où des cadres s’impliquaient. Ils étaient une douzaine dont Roger Taupin et Raymond Vatier. La participation à la grève fit scandale. Pierre Tarrière, qui était alors adjoint au chef d’atelier, fut menacé de sanction par son supérieur et évita le licenciement grâce à une entrevue personnelle avec le PDG, Pierre Lefaucheux, qui était ouvert au dialogue. Pierre Tarrière précisa, dans une lettre à celui-ci, la déception de ceux qui plaçaient leur espoir dans l’expérience Renault. « Rien ne nous permet actuellement de distinguer son attitude de celle de l’ensemble du patronat français. » Il réclamait que les moyens « en faveur d’une politique économique et sociale révolutionnaire » soient à la hauteur de ceux consentis pour la réussite technique. Les cadres contestataires décidèrent de créer une section syndicale « Ingénieurs et Cadres » adhérente à la Fédération de la métallurgie CFTC et qui travaillait en symbiose avec le syndicat des ouvriers et des mensuels CFTC, animée par André Soulat, Jean Lenoir*, Pierre Cadel et André Colliot, une nouvelle équipe de jeunes militants, pour la plupart membres de la JOC ou de l’ACO. La section syndicale des cadres se développa. Elle tenait des réunions régulières avec ses adhérents, négociait les avenants cadres des accords d’entreprises comme celui de 1955 et, à partir de 1953, publia un bulletin mensuel destiné aux cadres, tiré à mille exemplaires. Elle organisait, en lien avec la section des cadres de la CGT et de FO, un groupe de travail qui effectuait une enquête salaire régulière sur les rémunérations, bénéficiant d’un large taux de réponse. Elle avait une rencontre annuelle avec le PDG. Au cours de l’une d’elle Pierre Dreyfus déclara : « Vous pouvez me reprocher de licencier, mais moi je peux vous reprocher de ne pas avoir fait la révolution ! » Elle entretenait des relations avec les militants des autres entreprises de l’automobile, la Fédération générale de la métallurgie FGM-CFTC et la Fédération française des syndicats d’ingénieurs et cadres FFSIC-CFTC. Ces contacts débouchèrent sur la création en 1961 du Syndicat national des ingénieurs et cadres de l’automobile (SNICA) qui permettait une action concertée au niveau de l’ensemble des entreprises automobiles françaises. Dès sa création, le SNICA eut une double affiliation : à la FGM-CFTC et à la FFSIC-CFTC. Le bulletin des cadres Renault céda alors sa place à Cadres automobile. Pierre Tarrière représenta pendant de longues années la CFTC puis CFDT à la commission Hygiène et sécurité du Comité d’entreprise central. En mai 1968, participant à la grève, il contribua à la liaison entre le syndicat CFDT Renault (les cadres CFDT étaient affiliés simultanément au SNICA et au syndicat inter catégoriel) et la direction. Après 1968, quand les positions du syndicat Renault des travailleurs de l’automobile CFDT (SRTA-CFDT) se radicalisèrent, Pierre Tarrière s’attacha à poursuivre le travail inter catégoriel mais tout en maintenant une expression spécifique des ingénieurs et cadres répondant aux attentes de cette catégorie.

À partir de 1971, il fut appelé à diriger la nouvelle section de structuration du travail, rattachée au service conditions de travail dirigé par André Lucas, au sein de la DCPRS (direction du personnel et des relations sociales). Cette direction était chargée de rechercher de nouvelles formes d’organisation du travail, deux ans après les mouvements sociaux de 1968 et la grève des OS du Mans de 1969. Cette nouvelle fonction professionnelle fut pour lui une autre forme d’engagement où il œuvra au dépassement du taylorisme, de plus en plus rejeté par les OS de l’automobile et source de dysfonctionnements croissants dans les entreprises. Son travail le mit en rapport avec l’ANACT (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail), l’institut privé « Entreprise et Personnel » auquel participaient les grandes entreprises ouvertes à l’étude des problèmes sociaux et le « Centre de recherche sur la gestion » de l’École Polytechnique. L’enjeu était de démontrer à la direction des méthodes et à la direction générale, la pertinence économique de nouveaux modes d’organisation du travail inspirés des méthodes suédoises. Dans ce travail, Pierre Tarrière se comporta en gestionnaire associant les forces internes de l’entreprise et les chercheurs extérieurs et mais aussi en acteur, porteur de connaissances et de convictions. Il commença sa mission en produisant une bibliographie sur les motivations des ouvriers vis-à-vis de leur travail, publiée en 1971. En s’appuyant sur les responsables d’usines ouverts aux changements, il contribua à la réalisation d’une vingtaine d’expériences pilotes, alternatives à l’organisation traditionnelles du travail à la chaine. Ils se heurtèrent souvent à l’opposition de la direction des méthodes centrales, favorables à une politique plus conservatrice. Il dirigea l’élaboration d’un document Profils de postes ayant pour but l’évaluation du poste de travail. La première partie du document rassemble les critères d’évaluation des facteurs de sécurité et d’hygiène et des facteurs ergonomiques. La deuxième partie, plus novatrice, proposait l’évaluation de critères psychologiques et sociologiques, notamment autonomie de l’opérateur et le contenu de son travail. Il conserva sa fonction jusqu’en 1978. Son attitude fut saluée par les chercheurs qui se louèrent des collaborations qu’ils purent mener dans la continuité avec Renault et par des responsables de l’entreprise, comme Jean-Michel Aimé qui déclara : « Il y a eu chez Renault des visionnaires comme Pierre Tarrière qui essayèrent de faire valoir une meilleure prise en compte des hommes… » Il avait poursuivi le travail d’une lignée de responsables de traditions humanistes ayant beaucoup œuvré pour améliorer les conditions du travail ouvrier, Raymond Vatier, André Lucas, Jean Gavrel. Ensuite, à partir de 1979, toujours au sein de la Direction centrale du personnel, il eut en charge la formation des cadres. En 1982, l’entreprise étant dans la période difficile des réductions d’effectifs, la direction accepta son détachement auprès de l’Union confédérale des ingénieurs et cadres UCC-CFDT où il suivit l’application des « lois Auroux » qui modifièrent de façon importante le droit du travail en France et furent adoptées au cours de l’année 1982 sur proposition du ministre du travail Jean Auroux. Il travailla particulièrement sur la loi relative aux libertés des travailleurs dans l’entreprise et au droit d’expression des salariés. Il bénéficia d’un départ en préretraite en 1984 mais il prolongea pendant encore deux ans sa contribution à l’UCC-CFDT en conduisant une étude sur « l’implication des cadres dans la démarche participative des entreprises » publiée dans Cadres CFDT, 328 (10/87), p. 76-84.

Membre, par ailleurs, du Mouvement des ingénieurs et chefs d’industrie d’action catholique (MICIAC) qui deviendra le Mouvement chrétiens des cadres et dirigeants (MCC), il participait à l’une des équipes Renault de ce mouvement. Il suivait les travaux du mouvement « Économie et humanisme », animé par les pères dominicains Louis-Joseph Lebret et Thomas Suavet (ancien élève comme lui des Arts et Métiers, ancien aumônier de l’école des Arts et métiers et du MICIAC/MCC).

Le 21 juillet 1950, il avait épousé Bernadette Fouret qui avait milité à la JAC et qui l’accompagna dans ses engagements. Ils eurent cinq enfants nés en 1952, 1954, 1955, 1956 et 1968. Ils résidèrent à Colombes (Hauts-de-Seine), Meudon (Hauts-de-Seine), et vivent actuellement (2015) à Paris.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article174737, notice TARRIERE Pierre, Joseph, Henri par Pierre Alanche, Roger Faist, version mise en ligne le 22 juillet 2015, dernière modification le 22 juillet 2015.

Par Pierre Alanche, Roger Faist

SOURCES : Archives CFDT, fonds Renault. — Renault histoire, 5 juin1993, numéro hors série mars 2003, 32, avril 2015. — Renault et les sciences sociales : 1948-1991, Anne-Sophie Perriaux, préfaces Michel de Virville, Patrick Fridenson, Seli Arslan, 1999.

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