BOULIER Jean, Eugène

Par Yvon Tranvouez

Né le 26 avril 1894 à Paris (Xe arr.), mort le 22 janvier 1980 à Paris ; jésuite (1912-1932), prêtre (1924), affecté à l’Action populaire de Vanves (1925), aumônier de la JOC et des Compagnons de Saint-François (1927) ; membre du conseil national des Combattants de la Paix et de la Liberté, et de leur commission nationale permanente (1949), devenue celle du Mouvement de la Paix (1951) ; compagnon de route du Parti communiste, « libre prêtre de gauche ».

Bien que bourgeoise et anticléricale, la famille de Jean Boulier, établie à Boulogne-sur-Mer, confia son éducation aux jésuites. C’est à leur contact que naquirent sa vocation religieuse, son admiration pour Maurras, et surtout son aversion durable pour l’individualisme libéral qui explique une évolution déconcertante a priori. Militant simultanément aux Camelots du Roi et dans les rangs de l’Association catholique de la jeunesse française (ACJF), il entra chez les jésuites en 1912. Au terme de ses études, en 1925, il fut affecté à l’Action populaire. Il y travailla, auprès du Père Desbuquois, sur les questions internationales, avant de s’intéresser à la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), qu’il contribua à introduire en France en 1926, aux côtés de l’abbé Guérin*.

Fondateur avec Joseph Folliet, en 1927, du mouvement de jeunesse des Compagnons de Saint-François, dont il fut le premier aumônier, il dut bientôt négocier durement avec - ou plutôt contre - ses confrères Danset et Corbillé les conditions du difficile compromis qui aboutit en 1927 à l’intégration de la JOC dans l’ACJF. Les traces laissées par cette affaire le conduisirent vers d’autres résidences jésuites, Nancy, Strasbourg, puis à la rupture avec la Compagnie en 1932.

Sécularisé, il fut incorporé au diocèse de Paris et devint vicaire de Monsieur Boyreau, le curé de la paroisse missionnaire du Rosaire, avant de rejoindre en 1938 la principauté de Monaco comme curé de Sainte-Dévote. Expulsé en 1941 pour avoir pris position en chaire contre le film allemand Le Juif Süss, en contact ensuite avec la Résistance, il se retrouva après la guerre compagnon de route des communistes et bientôt « soutane » remarquée sur les tribunes des Partisans de la Paix. Ce fut le début de ses ennuis ecclésiastiques. Dès 1947, sa participation au congrès international des intellectuels à Wroclaw lui avait fait perdre l’enseignement de droit public international chrétien que l’Institut catholique de Paris lui avait confié. À partir de 1949, il siégea au conseil national du Mouvement des Combattants de la Paix et de la Liberté et à leur commission nationale permanente, devenue en 1951 celle du Mouvement de la Paix. Frappé d’interdit personnel en 1950, il fut finalement réduit à l’état laïc en 1952. Désormais inexploitable aux yeux des communistes, il se retrouva écarté du Mouvement de la Paix et vécut une longue traversée du désert qui prit fin au lendemain du Concile Vatican II. Réintégré dans le clergé parisien par Mgr Marty en 1971, il donna l’impression de changer de camp en s’élevant contre « les extravagances d’une prêtraille ignorante décidée, au nom du Concile, à casser la baraque », et en rejoignant un bref moment le mouvement des Silencieux de l’Église animé par Pierre Debray, autre ancien compagnon de route des communistes. Mais ses préférences politiques n’avaient pas varié, comme il le montra en apportant son soutien, à la fin des années 1970, aux Chrétiens pour le socialisme.

Quelle était donc la logique de l’abbé Boulier ? Celle d’un franc-tireur d’abord, qui avait pris sa conscience pour norme et s’estimait injustement frappé quand la norme ecclésiale le mettait sur la touche. Celle d’un catholique intégral aussi, mais hostile à tout cléricalisme enrégimentant les fidèles dans une formation spécifique. « J’ai eu à cœur, notait-il en 1964, d’affirmer que rien dans ma religion ne s’opposait aux choix politiques pour lesquels j’ai engagé ce que j’avais de plus précieux ici-bas - rien que la politique des cléricaux, et du premier d’entre eux, Pie XII, protecteur suprême de la guerre froide ». Cette rigoureuse séparation des plans qu’il prônait par principe ne l’empêchait pas, au demeurant, de mettre en avant son statut clérical quand cela pouvait servir la cause. « Vous ne voyez pas qu’ils vous utilisent ! » lui dit un jour le cardinal Feltin à propos des communistes ; « Éminence, je ne demande qu’à être utilisé », répondit-il tranquillement. Il tenait que les communistes étaient les seuls à avoir réellement mis en pratique la doctrine sociale de l’Église et militait donc à leurs côtés : » J’ai pris, je prends ma place dans ce combat, écrivait-il encore en 1977. Loin d’y voir une trahison, une atténuation, une dilution de ma foi, comme on m’en accuse, c’est de tout l’élan de ma foi, de ma foi catholique intégrale que je m’engage dans cette bataille, dans la lutte des classes, pour l’appeler par son nom, et que j’en souhaite la victoire ». Il mourut assez tôt pour ne pas assister à l’effondrement du système soviétique.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article17496, notice BOULIER Jean, Eugène par Yvon Tranvouez, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 29 février 2012.

Par Yvon Tranvouez

ŒUVRE : L’Église et l’Action française, Paris, Spes, 1926. — Un prêtre prend position, Paris, Éditions de Minuit, 1949. — Le conflit du christianisme et du marxisme. Questions au R.P. Bigo, plaquette extraite d’Europe n° 100, avril 1954. — Jean Hus, Paris, Club français du Livre, 1958. — La Nouvelle messe, Paris, Éditions de l’Athanor, 1975. — J’étais un prêtre rouge. Souvenirs et témoignages, Paris, Éditions de l’Athanor, 1977.

SOURCES : Jacques-Olivier Boudon, Les Chrétiens et le Mouvement de la Paix en France (1948-1953), Maîtrise d’Histoire, Université de Paris IV, 1985. Joseph Debès, Émile Poulat, L’Appel de la JOC (1926-1928), Paris, Cerf, 1986 ; Émile Poulat, « Jean Boulier », Universalia 1981, p. 533-534. — Émile Poulat, La Question religieuse et ses turbulences au XX°siècle. Trois générations de catholiques en France, Paris, Berg-International, 2005, p. 253-262. — Yvon Tranvouez, Catholiques et communistes. La crise du progressisme chrétien, 1950-1955, Paris, Cerf, 2000. — Catholicisme, fasc. 75, Paris, Letouzey et Ané, 2004, p. 238. — M. Pinault, Militants du Mouvement de la Paix, document de travail, 20 p., janvier 1997.

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