BOULLOCHE André, François, Roger, Jacques

Par Bruno Poucet

Né le 7 septembre 1915 à Paris (VIIe arr.), mort accidentellement le 16 mars 1978 à Marzell (Allemagne, Forêt noire) ; ingénieur général des Ponts et chaussées ; résistant ; déporté ; membre du comité directeur du Parti socialiste ; ministre délégué à la Présidence du Conseil, chargé de la fonction publique et des marchés de l’État ; ministre de l’Éducation nationale ; député SFIO, puis PS du Doubs, maire de Montbéliard ; membre du conseil régional de Franche-Comté, membre du conseil de l’Europe ; membre du syndicat FO des ingénieurs des Ponts et chaussées.

Jacques Boulloche, était le fils de Jacques, André Boulloche et d’Hélène Chaperon, mariés en 1912. Il avait un frère, inspecteur des Finances, et deux sœurs. Son père, ancien élève de l’École polytechnique, appartenait à la Haute Fonction Publique et exerçait la fonction d’ingénieur général des Ponts et chaussées. Il était directeur des routes au Ministère des Travaux Publics. Son grand-père paternel était conseiller à la Cour de Cassation. C’était une famille de la grande bourgeoisie libérale, dreyfusarde, d’origine normande et qui avait quitté le monde de la Robe pour entrer dans celui de la Haute Fonction Publique afin de mieux servir l’État. La famille de sa mère était originaire de Libourne (Gironde) et appartenait au monde des notables.

André Boulloche s’était marié une première fois le 31 mai 1949 avec Anne Richard dont il eut trois enfants. Il divorça le 3 juin 1959, pour se remarier avec Charlotte, Odile Pathé, fille de Charles Pathé (1863-1957) pionnier du cinéma et fondateur et directeur général de Pathé-Cinéma, le 24 septembre 1959.

Au retour d’une tournée électorale à Saint-Dié, dans les Vosges, entre les deux tours des élections législatives de 1978, l’avion qui le transportait heurta le flanc du massif de Blauen en Forêt Noire, après un atterrissage manqué à l’aéroport de Bâle-Mulhouse. Il mourut, le 16 mars 1978, ainsi que le pilote. Le 21 mars 1978 une foule imposante lui rendait hommage dans la ville dont il était le maire depuis 1965 à Montbéliard : François Mitterrand Jacques Chaban-Delmas, Robert Galley, parmi d’autres, prononcèrent un discours à sa mémoire.

C’était un homme au visage énergique, au caractère bien trempé, le cheveu coupé en brosse, d’apparence austère, d’une grande rigueur intellectuelle et morale qui n’aimait guère les compromissions ni les approximations. D’un abord austère et froid, on ne peut guère comprendre le sens de ses combats et de sa rigueur, si l’on ne se rappelle qu’il forgea son âme dans la Résistance où son père, sa mère, son frère, tous résistants, furent déportés et périrent dans les camps. Homme du service public, patriote et démocrate, il était également un fin musicien et un mélomane, un grand amateur de poésie, un sportif aguerri.

Après d’excellentes études secondaires au lycée de Beauvais (Oise) de 1925 à 1930, ville où son père avait été affecté comme ingénieur des Ponts et chaussées, il poursuivit, à partir de la classe de seconde, au lycée Janson de Sailly (Paris) ; reçu à l’École polytechnique en 1934, puis à l’École nationale des Ponts et chaussées (promotion 1939), licencié en droit (en 1941), André Boulloche devenait alors ingénieur des Ponts et chaussées.

Il fut mobilisé en 1939 comme lieutenant du Génie et fut lassé par l’immobilité de la « drôle de guerre », il obtint d’être affecté dans l’Armée de l’air, comme officier observateur d’aviation à Dinard. Il s’était retrouvé en Afrique du Nord en juin 1940, mais n’avait pas réussi à rejoindre l’Angleterre. Revenu en France métropolitaine, André Boulloche retourna à la vie civile et exerça ses fonctions d’ingénieur des Ponts et chaussées à Soissons. Il rejoignit la Résistance dès la fin de 1940 au sein du « groupe des travaux publics » qui entamait la lutte clandestine avec André Postel-Vinay. Ce dernier lui demanda de constituer un réseau de renseignements dans l’Aisne. Après l’arrestation d’André Postel-Vinay, André Boulloche devint responsable du réseau pour la région Nord et l’Est. Recherché par la Gestapo, il passa en Espagne en décembre 1942, fut arrêté, réussit à s’échapper et à partir pour Londres en 1943. Il s’engagea alors au Bureau central de renseignements et d’action et fut renvoyé sur Paris, en même temps que Maurice Bourgès-Maunoury. André Boulloche devint délégué militaire de la région parisienne, le 13 septembre 1943 : sous le pseudonyme d’Armand, il mit en place l’organisation para-militaire de la Résistance, il eut sous ses ordres Jacques Chaban-Delmas. Dénoncé, André Boulloche fut blessé par balle au cours de son interpellation et arrêté par la Gestapo, le 12 janvier 1944. Incarcéré à Fresnes, transféré à Compiègne, au camp de Royallieu, André Boulloche fut déporté à Auschwitz (Pologne) avec son adjoint Ernest Gimpel le 27 avril 1944 à bord du convoi I. 206, dit aussi "Convoi des tatoués". Tout le train devait être exterminé en représailles de l’exécution de Pucheu à Alger. Les Allemands ayant changé d’avis, il fut ensuite dirigé sur Buchenwald et enfin transféré à Flossenbürg (Bavière). Il fut libéré le 23 avril 1945 par les Américains : cette expérience de la déportation allait le marquer à vie. C’est dans les camps, disait-il, qu’il a compris « que le monde est une machine à écraser les petits. C’est là que j’ai découvert la classe ouvrière. »

En 1946, André Boulloche fut chargé d’une mission d’étude par le ministère des Travaux Publics aux États-Unis. Deux ans plus tard, il fut nommé chef de l’arrondissement des Ponts et Chaussées de Versailles, puis, en 1950, commissaire du gouvernement auprès de la RATP.

Adhérent au parti socialiste dès 1946, il milita à la section de Fontainebleau (Seine-et-Marne) où sa mère avait eu une propriété. Candidat SFIO aux élections législatives de Seine-et-Marne en 1951, André Boulloche ne fut pas élu ; en revanche, il fut élu conseiller municipal de Fontainebleau en 1953 où il siégea dans l’opposition jusqu’en 1959. Il fut également, mais sans succès, candidat aux élections cantonales. Membre du comité fédéral de Seine-et-Marne, André Boulloche était secrétaire fédéral adjoint, secrétaire administratif de la fédération socialiste de Seine-et-Marne.

André Boulloche a été conseiller technique, puis directeur du cabinet de Paul Ramadier de 1947 à 1949 ; il fut directeur de l’Infrastructure au Ministère de l’Air de 1953 à 1954 où il construisit des bases aériennes pour l’OTAN ; puis à partir de 1955, André Boulloche fut le dernier directeur des Travaux Publics au Maroc, puis premier secrétaire général du ministère des Travaux Publics, après l’indépendance. De juin à septembre 1957, André Boulloche fut directeur du cabinet du président du conseil, Maurice Bourgès-Maunoury, polytechnicien, comme lui-même, et ancien compagnon de Résistance. Délégué général adjoint de l’Organisation Commune des Régions Sahariennes [OCRS], en juin 1958, André Boulloche fut nommé, par le Général de Gaulle, alors président du conseil, ministre délégué à la Présidence du Conseil : il était chargé de réfléchir à la réforme administrative de l’État et à la réforme des marchés de l’État et des collectivités territoriales.

Lors de la fondation de la Cinquième République, André Boulloche a été l’un des sept hauts fonctionnaires qui exercèrent, sur l’insistance de De Gaulle, élu président de la République, des fonctions gouvernementales. André Boulloche accepta, par admiration, pour ce que représentait de Gaulle qu’il estimait être le seul capable d’empêcher les factieux de s’emparer du pouvoir. Il occupa le poste de ministre de l’Éducation nationale du premier gouvernement Michel Debré. Il démissionna de cette fonction à la fois parce qu’il était en désaccord avec l’orientation prise par le projet de loi sur les rapports entre l’État et les établissements d’enseignement privé et parce que l’écart devenait de plus en plus grand entre le parti socialiste auquel il avait offert sa démission (qui avait été acceptée) et son appartenance au gouvernement.

L’essentiel de l’action d’André Boulloche en tant que ministre de l’Éducation nationale fut attaché à la laïcité et à la résolution de la question scolaire : il aurait souhaité résoudre l’affaire selon les lignes arrêtées en 1957, lors de la négociation d’un accord entre le Gouvernement français, dirigé par Guy Mollet, et le Vatican. Pour autant, on ne saurait négliger l’importance qu’André Boulloche accorda à la gestion quotidienne - et ce n’était pas une sinécure à une époque où les prévisions en effectifs étaient toujours dépassées par la réalité constatée et où les contraintes budgétaires étaient fortes. André Boulloche avança la rentrée scolaire du 1er octobre au 15 septembre ; il s’intéressa, sous l’impulsion de Germaine Tillon, membre de son cabinet, aux prisonniers qui souhaitaient poursuivre des études. Il créa également un contingent de bourses supplémentaire pour les étudiants algériens afin qu’ils puissent, après l’indépendance, être les cadres de leur pays. André Boulloche entreprit également de réformer l’administration de l’Éducation nationale extrêmement cloisonnée et il augmenta de façon sensible les effectifs du personnel administratif et dans une proportion moindre ceux des enseignants. André Boulloche s’employa à défendre les crédits de son ministère et développa l’enseignement supérieur.

Après sa démission le 23 décembre 1959, de 1960 à 1963, André Boulloche fut conseiller d’État en service extraordinaire. Il fut nommé en 1960 président de la commission pour l’étude de la liaison fluviale Rhin-Rhône, puis en 1961, sur demande du Premier ministre, Michel Debré, président de la commission de réforme des grandes écoles : André Boulloche remit un rapport fin 1963 sur le développement et la localisation des grandes écoles Il proposait une remise en cause profonde de leur organisation, dans la logique des orientations du plan Langevin-Wallon. En 1962-1963, André Boulloche a été président de l’Office de coopération et d’accueil universitaire. Ingénieur général des Ponts et chaussées en 1962, il présida la commission du bâtiment et des Travaux publics au Commissariat général au plan en 1964. En 1966, il fut, jusqu’à son décès, président de l’Institut de commerce international.

Sans rompre avec le Parti socialiste qu’il avait réintégré dès 1960, il devint, progressivement, l’un des opposants à la ligne politique définie par Guy Mollet* et préconisa la réalisation de l’Union de la Gauche : toutefois, il estimait nécessaire un regroupement préalable des forces de la gauche non communiste (du PSU au MRP de gauche) avant d’établir les bases d’une collaboration avec le PCF.

André Boulloche était membre du « club » Socialisme et Démocratie et donc de l’Union des clubs pour le Renouveau de la Gauche. Il se proposa comme candidat aux législatives : le PS le parachuta en 1962 à Montbéliard, où il fut devancé par le candidat du PCF pour lequel il appela à voter au second tour, en respectant les accords préalables. Désormais, André Boulloche chercha à s’implanter dans le département du Doubs.

André Boulloche fut élu maire de Montbéliard en 1965, sur une liste d’entente SFIO/anciens MRP, militants du club Proudhon, club affilié à la FGDS et regroupant des syndicalistes proches de Reconstruction. Ce n’est que plus tard, au moment de la candidature de François Mitterrand, qu’il fera l’union avec le PCF, tout en affirmant la présence du PS par rapport à son nouvel allié et son opposition aux gauchistes de la Gauche prolétarienne. André Boulloche fut réélu sans interruption à la mairie jusqu’à son décès. Bon gestionnaire, sachant déléguer ses responsabilités à ses adjoints, André Boulloche transforma une ville profondément marquée par la présence des usines Peugeot : mise en place et développement de la ZUP devenue une véritable ville nouvelle, nouveau plan de circulation, plan piétonnier, transports urbains, embellissement du centre ville, développement de la vie culturelle locale, des établissements scolaires, politique active en faveur des personnes âgées sont à mettre à son crédit. André Boulloche fut également président du district urbain du pays de Montbéliard (150 000 habitants).

En 1973, André Boulloche fut élu vice-président du Conseil régional de Franche-Comté dirigé par Edgar Faure et président du groupe de travail que le PS et le SPD avaient établi en commun sur les questions économiques.

Président de la fédération du Doubs de la FGDS, il fut élu, en 1973, président de la Fédération départementale des élus sociaux et républicains et s’opposa avec succès à l’implantation du CERES sur sa ville. Sous la direction de Joseph Pinard*, il collaborait au journal du PS des quatre départements de Franche-Comté : Franche Comté demain, Le Socialiste comtois dont il rédigeait souvent les éditoriaux.

André Boulloche fut élu député de la seconde circonscription du Doubs le 12 mars 1967, grâce à un report de voix des électeurs du PCF et succéda ainsi à l’UNR, Georges Becker. En 1968, lors des élections au résultat calamiteux pour la Gauche, il fut le seul député de gauche à améliorer son score de l’année précédente. Il était membre de la commission des Finances, vice-président du groupe parlementaire socialiste et radical de gauche à l’Assemblée nationale depuis 1969. Il interviendra à de nombreuses reprises à l’Assemblée nationale, par oral ou par des questions écrites, mais n’attacha pas son nom au vote d’une proposition de loi.

Proche d’Alain Savary, André Boulloche contribua, en 1969, à la fondation du nouveau parti socialiste et devint l’un des bras droits du Premier secrétaire : il fit partie du groupe de travail pour le dialogue PS/PCF en 1970. Il se retrouva dans l’opposition interne au parti, deux ans plus tard, lorsque François Mitterrand en devint le Premier secrétaire. Ce n’est qu’au congrès de Grenoble (en 1973) qu’il réintégra la majorité du Parti avec les « savarystes » en appartenant, en 1978, à la tendance Mitterrand (la seconde tendance étant le CERES). Il était membre du comité directeur depuis 1969, membre du bureau entre 1971 et 1975. Il était l’un de ceux qui, au nouveau parti socialiste, connaissait le mieux les problèmes économiques. À partir de 1973, André Boulloche était porte-parole du PS sur les questions économiques et sociales, membre de la commission des finances jusqu’en 1978 et responsable de la commission économique avec Michel Rocard et Jacques Attali. En 1977, il publia avec ces deux derniers, 89 réponses aux questions économiques. André Boulloche était délégué national au plan à partir de 1976 : à ce titre, il prenait souvent part aux débats à l’Assemblée nationale.

Il aurait pu, si le destin n’en avait décidé autrement, devenir le ministre des finances, voire, selon le témoignage de Robert Badinter, premier ministre d’un gouvernement de gauche. Le 12 février 1978, André Boulloche avait d’ailleurs présenté le chiffrage du programme du parti socialiste. Classé par la presse premier des députés de l’opposition, il était quasiment assuré de sa réélection à la députation, puisqu’au premier tour, il avait obtenu 33 % des suffrages, la Gauche en totalisant un peu plus de 61 %. Il fut remplacé par Guy Bèche, son assistant parlementaire et son suppléant.

Européen convaincu, il était membre titulaire du conseil de l’Europe depuis 1973 ; président du Comité mixte européen de coopération scientifique, il siégea à la commission de la science et de la technologie, à l’organisation de coopération et de développement économique, à la commission des questions économiques et du développement, au Centre européen pour le développement industriel et la mise en valeur de l’Outre-mer, à la commission de la défense et de l’armement. Parallèlement, il développa une convention de jumelage Montbéliard-Ludwigsburg.

Il était membre de nombreuses associations : Président du comité des anciens chefs de réseau de la France combattante, président de la commission de révision des titres de résistants, membre du conseil de l’Ordre de la Libération depuis 1958, président de la société des amis de Paul Ramadier, président du Centre de réadaptation psychothérapique, président de l’association pour la promotion des techniques, membre du Siècle, club où se retrouvaient des hommes politiques de tous horizons. Il était également lieutenant-colonel de réserve. Compagnon de l’Ordre de la Libération en 1949 (l’un des trente-trois polytechniciens), commandeur de la Légion d’honneur, titulaire de la croix de Guerre et de la King’s medal for courage, il était Commandeur des palmes académiques.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article17503, notice BOULLOCHE André, François, Roger, Jacques par Bruno Poucet, version mise en ligne le 4 janvier 2021, dernière modification le 2 décembre 2020.

Par Bruno Poucet

SOURCES : Arch. Nat., CAC 800280/6/10688 : dossier des renseignements généraux. — Arch. OURS, dossier biographique Boulloche. — Fondation Nationale des Sciences politiques, archives d’histoire contemporaine, fonds Debré, fonds Savary. — Archives municipales de Montbéliard, fonds Boulloche. — Témoignage et archives de Mme Odile Boulloche ; témoignage de Joseph Pinard. — Charles De Gaulle, Mémoires d’Espoir, 1958-1971, Paris, Plon, 1971. — « Hommage à André Boulloche », Montbéliard, revue municipale, n° spécial, mars 1978. — Gilles Perrault, La Longue Traque, Paris, Jean-Claude Lattès, 1975. — Jean Lacouture, Le témoignage est un combat, une biographie de Germaine Tillion, Paris, éd. du Seuil. — Bruno POUCET, « André Boulloche, ministre de l’Éducation Nationale », Recherche socialiste, n° 13, p. 59-70 ; « Lettres personnelles et journal d’André Boulloche », janvier-avril 1959, ibidem p. 81-97. — Fondation pour la Mémoire de la Déportation. — Notes de Renaud Poulain-Argiolas.

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