SYLVESTRE Camille

Par Rolande Bosphore-Pérou

Né le 12 février 1916 à Fort-de-France (Martinique), mort le 23 décembre 1962 à Fort-de-France ; comptable, économe puis directeur à l’hôpital du Lamentin (Martinique), journaliste ; militant communiste, secrétaire de la fédération PCF de Martinique (1953-1957), secrétaire général du Parti communiste de Martinique (1957-1962) ; conseiller général (1949-1958).

Les parents de Camille Sylvestre, Léonard Sylvestre, forgeron originaire de Sainte-Marie (Martinique), et Denise Mérope, originaire du Gros Morne (Martinique), vivaient en concubinage au François (Martinique). Après leur séparation, le jeune Camille vécut avec sa mère, qui gagnait sa vie en faisant la lessive pour diverses familles. Elle se maria avec Pierre Saint-Prix. Camille Sylvestre vécut une partie de son enfance au François, où il fréquenta l’école élémentaire. Denise Mérope ne savait ni lire ni écrire mais suivait attentivement la scolarité de son fils, qui poursuivit ses études secondaires au collège technique de Fort-de-France.

Bien qu’apparaissant sur la scène politique après la Libération, Camille Sylvestre prit part au mouvement communiste dès 1936. Il fut appelé sous les drapeaux du 28 avril 1937 au 15 avril 1939. Retiré à Sainte-Marie, chez son père, il fut mobilisé le 3 septembre 1939 comme 2e classe, puis nommé 1er classe le 1er avril 1940. Démobilisé le 21 juillet 1940, il rentra à Sainte-Marie. En 1941, Camille Sylvestre était comptable aux services des constructions navales. Pendant la période de Vichy, il participa aux réseaux qui organisaient le départ clandestin de jeunes garçons et filles vers les îles de la Dominique et de Sainte Lucie.

Après la guerre, Camille Sylvestre prit ses fonctions à l’hôpital du Lamentin en tant qu’économe puis comme directeur de l’établissement. En 1944, encore jeune militant, il adhéra à la cellule de la Savane, située dans le centre de Fort-de-France. Rapidement remarqué pour son dynamisme, il fut intégré au comité fédéral dès 1946 et rejoignit l’équipe de rédaction du journal Justice. Relevé de ses fonctions à l’hôpital par le préfet Trouillé en 1947, il devint permanent de la fédération communiste et du journal. Dès 1948, il devint secrétaire fédéral à l’organisation et fut reconduit dans cette fonction entre 1949 et 1952. Il fut également correspondant de l’Humanité à partir de 1952.

Camille Sylvestre représenta le Parti communiste lors de diverses élections. Candidat communiste aux élections cantonales de 1945 à Fort-de-France, il figurait en 1947 sur une liste d’union aux élections municipales dans la commune du Gros-Morne (Martinique). En 1949, il fut élu conseiller général de Fort-de-France (4e canton). Au conseil général, il fut nommé membre de la commission chargée du découpage des circonscriptions cantonales et de la commission des finances mais à cette époque, les communistes furent écartés du bureau de l’assemblée et des commissions. Camille Sylvestre fut réélu en 1951 mais perdit son mandats aux cantonales de 1958. En 1955 et 1961, il se présenta à nouveau aux cantonales dans la commune de Basse-Pointe mais s’inclina face au maire et conseiller général Lambert Sainte-Croix.

Les activités militantes de Camille Sylvestre furent multiples : orateur, conférencier, rédacteur du journal du parti, animateur de rencontres avec les militants des cellules et sections, il était aussi très attaché aux contacts avec les masses et à la formation des militants. Armand Nicolas, qui le seconda dès 1951, indique que pour Camille Sylvestre « militer, ce n’était pas seulement agir, vendre son journal, aider les grévistes, prendre la parole dans les meetings ou diriger les réunions. Pour lui, il fallait veiller constamment à mettre en œuvre la ligne politique définie. Donc réfléchir en permanence aux problèmes martiniquais. C’est pourquoi Camille accorda une grande attention à la formation politique des militants. »

Dès 1950, après le départ d’Ephraïm Marie-Joseph, Camille Sylvestre avait assumé de fait la charge du secrétariat fédéral et du journal Justice. Gaston Donnat émissaire du PCF en Martinique, rendit compte en 1950 du rôle central de Camille Sylvestre : « il règle à peu près toutes les questions et actuellement il rédige quasi seul le journal Justice. (…) Il est assez prudent et pondéré. Ses relations avec les camarades sont empreintes de cordialité. À mon avis, il pourra progresser rapidement s’il sait organiser un travail collectif… » En 1952, un rapport des renseignements généraux soulignait également cette influence : « Très populaire – A de l’ascendance sur la masse ouvrière du pays ». En février 1953, Camille Sylvestre devint secrétaire politique de la fédération communiste, succédant à Étienne Vanin.

Lors de la conférence fédérale de 1955, dans la résolution sur l’orientation politique, il s’attacha à démontrer les limites de la politique d’assimilation, même si la conquête de l’égalité des droits n’était pas totalement achevée. Camille Sylvestre insistait sur la nécessité de la création d’un front de lutte anticolonialiste et il notait : « notre parti s’attache à étudier, mettre en relief, à faire s’épanouir les particularités économiques, sociales, politiques, et culturelles de la Martinique, pays différent de la France. »

Au cours de l’année 1956, Camille Sylvestre développa un intense activité alors même qu’il était touché par une grave maladie. À la XIe conférence fédérale, avec un aplomb certain, il alla au-delà des idées défendues par le comité central du PCF et affirma que la Martinique était un « faux » département, que c’était encore une colonie après dix ans d’assimilation et que la lutte anticolonialiste devait être l’objectif des communistes martiniquais : « La Martinique est restée fondamentalement un pays colonial dont les habitants continuent à être soumis à un régime odieux de discrimination raciale et d’iniquité sociale. Les colonialistes, la presse et les politiciens à leur service mentent lorsqu’ils déclarent que le colonialisme a cessé d’exister… Un statut juridique bâtard de département est appliqué à notre pays ». Ces déclarations et son rapport devant la conférence furent édités en brochure et eurent un grand retentissement. En février 1956, Aimé Césaire évoqua « une brochure qu’il est du devoir de chaque Martiniquais de lire et de relire ». Le 28 juin 1956, dans le prolongement de sa prise de position, Camille Sylvestre lança l’idée que « le salut de la Martinique est entre les mains de ses enfants » parce que les Martiniquais ne pouvaient plus rien attendre de l’assimilation administrative qui avait failli et de l’assimilation culturelle qui était une hérésie. Appelant ses compatriotes et les militants communistes à la lutte, il affirmait : « Nous croyons que le salut ne nous viendra pas de l’extérieur. Nous croyons au contraire, qu’il est entre les mains des Martiniquais eux-mêmes. Les Martiniquais, s’ils participent plus largement et plus directement à la gestion de leurs propres affaires sont parfaitement capables de réaliser, ce que les Jamaïcains, les Trinidadiens, les Barbadiens, les Portoricains réalisent chez eux. »

Camille Sylvestre réclama une consultation en vue d’une réforme constitutionnelle permettant un changement du statut politique, car l’avenir de la Martinique devait selon lui s’inscrire dans le processus de décolonisation qui secouait toutes les possessions françaises outre-mer. Délégué au XIVème congrès du PCF (Le Havre, juillet 1956), il laissa à Armand Nicolas la tâche d’annoncer aux travailleurs que la fédération proposait un nouveau statut pour la Martinique. Si le mot « autonomie » n’était pas formellement utilisé, il s’agissait de « permettre aux Martiniquais de gérer eux-mêmes leurs propres affaires » dans une association avec la France. À la tribune du congrès du PCF, Camille Sylvestre intervint pour défendre de la nouvelle orientation de sa fédération. Mais, à son retour, il eut à gérer le bouleversement provoqué au sein du groupe communiste par la démission d’Aimé Césaire. Il s’efforça d’aider les militants à dépasser l’événement et à accepter la dissolution du conseil municipal de Fort-de-France, où un grand nombre de communistes siégeaient à des postes de responsabilités, pour préparer de nouvelles élections municipales et réorganiser les cellules et sections du chef-lieu.

En 1957, Camille Sylvestre lança une vaste consultation des militants sur la nécessité de créer un Parti communiste martiniquais autonome. Le journal Justice ouvrit un tribune libre où les communistes pouvaient donner leur avis. Lors de la XIIe conférence de la Fédération communiste de Martinique, les 21 et 22 septembre 1957, le secrétaire fédéral emporta l’adhésion des militants présents pour fonder le nouveau Parti communiste martiniquais, transformant la conférence en congrès constitutif du PCM. Le 3 octobre 1957, Camille Sylvestre fut élu secrétaire général.

Dans ses nouvelles fonctions, Camille Sylvestre eut à gérer deux crises sociales et politiques majeures : l’émeute urbaine de décembre 1959 à Fort-de-France puis les événements de mars 1961 au Lamentin. L’implication pourtant partielle et secondaire des communistes dans les manifestations leur valurent des procédures pénales et civiles. De manière générale, il se heurtait régulièrement aux autorités, pour ses articles dans Justice ou ses prises de positions incriminant préfets, ministres et forces de police. Il eut ainsi à faire face à de nombreux procès.

Camille Sylvestre laissa l’image d’un dirigeant actif et impliqué, très lucide sur les problèmes qui entravaient le développement de la Martinique. Novateur dans sa remise en cause de la politique d’assimilation et son affirmation des particularités sociales et culturelles de la population martiniquaise, il étonnait par sa connaissance des autres îles de la Caraïbe, de leur parcours et de leur statut politique.

Camille Sylvestre mourut à 46 ans. Ses obsèques se déroulèrent à Fort-de-France, le 25 décembre 1962, dans une grande ferveur populaire et militante.

Déjà père d’un fils, Camille Sylvestre avait épousé en 1941 sa cousine germaine Elmire Irmine, institutrice, rencontrée à la pension Ménivier à Fort-de-France. Ils eurent quatre enfants : Claude Louise en 1943, Louis-Vladimir en 1944, Anique en 1946 et Jacques en 1947. Anique et Jacques firent leurs études supérieures en Union Soviétique.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article175302, notice SYLVESTRE Camille par Rolande Bosphore-Pérou, version mise en ligne le 4 septembre 2015, dernière modification le 4 septembre 2015.

Par Rolande Bosphore-Pérou

SOURCES : Arch. du PCF, fonds POLEX 261 17 14. ─ Justice (novembre 1956 à septembre 1957 ; janvier à juillet 1962 ; n° hors-série mai 2010 ; n° 50 du 13 décembre 2012 ; n° 51 du 20 décembre 2012). ─ Archives familiales (passeport, livret militaire, etc.) ─ Rolande Bosphore-Pérou, Militants et militantisme communistes à la Martinique (1920-1971). Identification, formes et implications, Thèse de doctorat d’histoire, Université des Antilles, 2014. ─ Entretiens avec sa fille, Anique Sylvestre, et avec Armand Nicolas, secrétaire général du PCM de 1963 à 1991.

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