L’Épine (Marne), Butte des fusillés, 5 août 1943-5 août 1944

Par Jean-Pierre Husson, Jocelyne Husson

Dans le département de la Marne, les lieux de fusillades ont été successivement la Caserne Tirlet et le Stand de tir de Châlons-sur-Marne (Châlons-en-Champagne) de septembre 1941 à mai 1942, puis à partir du 5 août 1943 et jusqu’au 5 août 1944, le terrain de « La Folie » situé sur le territoire de la commune de L’Épine près de Châlons.

<i>Paris-Soir, 2 mars 1944</i>
Paris-Soir, 2 mars 1944

De 1941 à 1944, cinquante patriotes, pour la plupart Marnais, ont été fusillés dans la Marne : quarante neuf d’entre eux avaient été condamnés par un tribunal militaire allemand, et un seul par une Cour martiale de la Milice aux ordres du gouvernement de Vichy.

À Châlons-sur-Marne (Châlons-en-Champagne, Marne), du début de l’occupation allemande jusqu’au printemps 1942, les condamnations furent prononcées par le conseil de guerre de la Feldkommandantur 608 (FK 608), installé dans un bâtiment du Grand séminaire, Allée Paul Doumer, puis par le tribunal militaire de la Feldkommandantur 531 (FK 531) qui siégea d’abord dans l’Hôtel de la division rue Pasteur, puis dans la chapelle de la Maison des œuvres au numéro 25 de cette même rue, chapelle qui fut aménagée en salle d’audience afin de donner plus de solennité aux procès. Une cloison de bois fut installée pour isoler l’autel et le tribunal siégeait devant un portrait d’Adolf Hitler et un immense drapeau nazi.

Les procès se déroulaient toujours à Châlons-sur-Marne et à huis-clos. Mais les 7 et 8 mars 1944, le tribunal militaire de la FK 531 de Châlons-sur-Marne a siégé exceptionnellement dans la Salle des criées de la Chambre des notaires à Reims (Marne) pour y juger le comte Robert de Vogüé et plusieurs résistants d’Épernay. Directeur de la maison de champagne Moët et Chandon, Robert de Vogüé avait d’abord adhéré à la Révolution nationale et soutenu le gouvernement de Vichy qui l’avait nommé à plusieurs postes importants : membre du Conseil départemental de la Marne qui s’est substitué au Conseil général élu avant-guerre, délégué du Comité interprofessionnel du vin de Champagne (CIVC), président du Groupement interprofessionnel patronal (GIPER) et du Groupement interprofessionnel et social d’Épernay (CIS), des organismes créés par Vichy et destinés à promouvoir la Charte du travail à Épernay et dans la Marne. Robert de Vogüé avait rejoint la Résistance en 1943 au sein du mouvement Ceux de la Libération (CDLL).
Les autorités allemandes d’occupation avaient décidé de lui faire un procès public, largement relayé par la presse et destiné à montrer que la répression allemande n’épargnait pas les notables, d’où le choix de Reims.
Condamné à mort, Robert de Vogüé a été gracié et déporté dans plusieurs prisons en Allemagne (déporté rentré). René Herr et Léon Leroy qui ont été condamnés à mort en même temps que lui ont été fusillés le 22 mars 1944.

Selon Maurice Pelthier, avocat rémois commis d’office auprès du tribunal militaire allemand de la FK 531, ce tribunal était présidé par un magistrat relevant de la Justice militaire allemande ayant le grade de colonel, assisté de deux assesseurs, un capitaine et un soldat. Le greffier lisait avec solennité le formule du serment. Le président attirait l’attention sur l’importance de ce serment dont pouvait dépendre la vie ou la mort de l’inculpé, sa condamnation ou son acquittement. La sentence était annoncée brutalement et commentée ensuite.
Jusqu’à l’été 1941, le tribunal militaire de la FK 531 a fait preuve d’une relative mansuétude, et n’a prononcé que des peines de prison.
Après l’invasion de l’Union soviétique par la Wehrmacht en juin 1941, commencèrent les condamnations à mort et les fusillades par représailles. La situation s’est considérablement durcie. Les juges furent remplacés par des militaires revenant du front russe qui, confrontés à la Résistance française, se montrèrent peu enclins à la clémence.
Après le débarquement allié en Normandie en juin 1944, les avocats français ne furent plus admis à assurer la défense des inculpés, et le tribunal militaire de la FK 531 ne connut plus qu’une seule sanction, la peine de mort, exécutée dans les six heures qui suivaient.
Le principal auxiliaire du tribunal militaire de la FK 531 était la Feldgendarmerie, bien davantage que la Gestapo, qui « faisait sa justice elle-même, une justice expéditive et toujours sans appel » , qui déportait massivement, et avec laquelle finalement le tribunal de la FK 531 « travaillait très peu ». Quant à la Police française soumise au contrôle des autorités d’occupation, elle interpelait, arrêtait, communiquait des procès-verbaux, et constituait ainsi une auxiliaire précieuse même si il est vrai aussi que des policiers français avertissaient les résistants menacés et trompaient les Allemands en leur fournissant de fausses informations.

Jusqu’en mai 1942, onze condamnés ont été exécutés à Châlons-sur-Marne (Châlons-en-Champagne) :
-  d’abord dans la Caserne Tirlet : six exécutions du 24 septembre 1941 au 13 janvier 1942 et une septième le 12 mai 1942 ;
-  puis au Stand de tir : quatre exécutions du 29 avril 1942 au 23 mai 1942.

De fin mai 1942 à fin juillet 1943, il n’y a pas eu d’exécutions dans la Marne.

À partir d’août 1943 et jusqu’en août 1944, les exécutions ont eu lieu sur le terrain de La Folie, terrain militaire situé sur le territoire de la commune de L’Épine, à quelques kilomètres seulement de Châlons-sur-Marne. Trente-huit condamnés y ont été fusillés, adossés à des poteaux d’exécution plantés au pied d’une butte de terre, le plus souvent pour actes de sabotages. Tous avaient été condamnés à mort par le tribunal militaire de la FK 531 de Châlons-sur-Marne, à l’exception de trois Hauts-Marnais condamnés par le tribunal militaire allemand de Chaumont (FK 769).

Les condamnés étaient avertis la veille de leur exécution et étaient autorisés à écrire une dernière lettre à leur famille. Ils pouvaient aussi demander à recevoir la visite d’un aumônier militaire allemand. Ils étaient conduits en camion, assis sur les cercueils vides, jusqu’au lieu de leur exécution, le terrain militaire de La Folie à L’Épine.

Le 5 août 1943 à 16 heures 53 :
- MARTIN Jean, Auguste, membre du Front national de lutte pour la libération et l’indépendance de la France et des FTPF, condamné à mort par le tribunal militaire de la FK 531 de Châlons-sur-Marne pour détention d’armes et activité communiste.

Le 4 octobre 1943 à 7 heures 35
- GAVART Raymond, membre des FTPF, condamné à mort par le tribunal militaire de la FK 531 de Châlons-sur-Marne pour détention d’armes et activité communiste.

Le 19 février 1944 entre 7 heures 52 et 9 heures 11, quinze résistants, membres du groupe FTPF de Saint-Martin d’Ablois (Marne) ou membres d’autres groupes FFI ayant participé à des actions avec le groupe de Saint-Martin d’Ablois, condamnés à mort le 16 février 1944 par le tribunal militaire de la FK 531 de Châlons-sur-Marne pour attentats contre du matériel ferroviaire, ont été fusillés parfois seuls, parfois par groupe de deux  :
- TESSIER André à 7 heures 52
- DESTREZ Michel à 7 heures 56
- SOYEUX Marcel à 8 heures 07
- DUCOS Julien à 8 heures 07
- SPEECKAERT Henri à 8 heures 17
- SONDAG Roger à 8 heures 17
- CHUQUET Maurice à 8 heures 28
- LECOMTE James à 8 heures 28
- CAGNEAUX Gilbert à 8 heures 40
- BAUDRY Robert à 8 heures 40
- SOUDANT Camille à 8 heures 48
- GOUTMANN Jean à 8 heures 50
- LAÎNÉ Georges à 9 heures
- VANSEVEREN Louis à 9 heures 01
- ROCHET Émile à 9 heures 11

Le 22 mars 1944 à 7 heures 31 :
- HERR René, FFI
- LEROY Léon, FFI

Le 20 avril 1944 à 7 heures 31 :
- REMY Bernard, FTPF condamné à mort par le tribunal militaire allemand de la FK 531 de Châlons-sur-Marne pour participation à des sabotages.

Le 6 mai 1944de 7 heures 41 à 7 heures 50 du matin, cinq membres du groupe CDLR-BOA de Châlons-sur-Marne, dit groupe Tritant, condamnés à mort le 24 avril 1944 par le tribunal militaire de la FK 531 de Châlons-sur-Marne pour appartenance à un groupe de résistance et de participation à des attentats contre des voies ferrées :
- BERTIN Marcel à 7 heures 41
- CLÉMENT Robert à 7 heures 41
- FLEURY Roger à 7 heures 32
- TRITANT Robert à 7 heures 32
- ROBINOT Charles à 7 heures 50

Le 6 juin 1944 vers 20 heures, sept Rémois, condamnés à mort le jour même par le tribunal militaire de la FK 531 de Châlons-sur-Marne, qui ont été inhumés sur place :
L’acte d’accusation les présentaient comme appartenant à « un groupe composé de Français nationaux et d’éléments radicaux communistes et socialistes, en grande partie membres du mouvement de résistance FTPF ».
- BRÉMONT René, FTPF
- CHEVAL Marcel membre du réseau Action-Vengeance
- KERGER Roger, FTPF
- MATHIEU Raoul, FTPF
- MONAUX Georges, membre de Libération-Nord
- MORET Roland, capitaine FTPF
- TASSERIT Charles

Le 4 juillet 1944 à 17 heures, trois FTPF Hauts-Marnais condamnés à mort le matin par le tribunal militaire allemand de Chaumont (FK 769) et immédiatement transférés dans la Marne pour y être fusillés :
- LIÉGEY Raymond
- RENAUD Albert
- RENAUD Gaston

Le 5 août 1944 :
- BONNOT Lucien, membre du Front national de lutte pour la libération et l’indépendance de la France à 8 heures 02
- BOUCHÉ Pierre, FFI à 20 heures 10
- ESCUDIÉ Pierre, FFI à 20 heures 10

Selon l’abbé Pierre Gillet qui fut le compagnon de cellule de Lucien Bonnot, les condamnés pouvaient recevoir un aumônier de la Wehrmacht et écrire une dernière lettre à leur famille. Puis ils étaient conduits en camionnette de la prison de Châlons au terrain de la Folie, assis sur leurs cercueils.

La plupart des corps des patriotes fusillés à L’Épine ont été inhumés dans le Cimetière de l’Est à Châlons. Les jugements déclaratifs de décès les concernant ont été transcrits à l’état civil de cette ville en les déclarant décédés à Châlons, alors qu’ils ont été exécutés sur le territoire de la commune voisine de L’Épine. Seuls, les jugements concernant les fusillés du 6 juin 1944 ont été transcrits en mairie de L’Épine, parce qu’ils ont été inhumés sur place. Après la guerre, la plupart d’entre eux ont été exhumés et ré-inhumés dans leurs communes respectives. C’est ainsi que le 6 octobre 1944, une dizaine de corps de FTPF appartenant presque tous au groupe de Saint-Martin d’Ablois ont été exhumés et présentés à Épernay place Hugues-Plomb à la population venue leur rendre hommage, avant d’être ré-inhumés dans les sépultures familiales de leurs communes respectives.
Trois fusillés, Jean Goutmann, Albert Renaud et Gaston Renaud, dont les corps n’ont pas été réclamés par leurs familles, reposent aujourd’hui dans la nécropole nationale de Châlons-en-Champagne qui jouxte le cimetière de l’Est.

Après la guerre, le site de L’Épine est devenu un lieu de mémoire désigné sous le nom de Butte des fusillés, qui associe le souvenir des fusillés de Châlons-sur-Marne à celui des fusillés de L’Épine. Ce lieu de mémoire est d’accès difficile, parce qu’il est toujours situé dans le périmètre d’un terrain militaire. On y accède depuis Châlons-en-Champagne par la rue du Camp d’Attila et le Chemin de Melette.
Devant quatre poteaux d’exécution a été dressée une stèle primitivement érigée devant le mur des fusillés de la caserne Tirlet, qui porte l’inscription :
« Ici les Allemands ont fusillé des patriotes français. Soldat souviens-toi ! ».

Une autre stèle a été érigée par les Anciens de Ceux de la Résistance (CDLR) qui porte à l’arrière l’inscription presque totalement effacée :
« Passant découvre-toi ! Ici des patriotes sont morts fusillés par les Allemands pour la France et pour la Liberté ».

Depuis 2010, un panneau signalétique balise l’entrée du chemin qui permet d’accéder à la Butte des fusillés où le site a été réaménagé et clôturé.
Un panneau d’information et une plaque commémorative sur laquelle sont inscrits les noms des 49 fusillés indiquant la date de leur exécution et leur âge, ont été érigés qui comportent quelques erreurs :
Jean Belhartz et non pas Belhatz ;
Raymond Gavart et non pas Gavard ;
Roger Kerger et non pas Charles Kerger ;
Georges Monaux et non pas Moneaux ;
Henri Speeckaert et non pas Speechart ;
Jacques Doré a été fusillé le 29 avril 1942 et non pas le 1er mai.

Chaque année à 7 heures du matin le 6 mai, jour anniversaire de l’exécution à L’Épine de cinq membres du groupe CDLR de Châlons le 6 mai 1944, une cérémonie du souvenir se déroule à la Butte des fusillés pour honorer la mémoire de tous les patriotes qui ont été fusillés à Châlons et à L’Épine sous l’Occupation. Cette cérémonie se poursuit devant le monument aux martyrs de la Résistance de Châlons-en-Champagne érigé Square du Souvenir français érigé près de la prison où étaient incarcérés les patriotes, avant d’être condamnés et exécutés.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article175771, notice L'Épine (Marne), Butte des fusillés, 5 août 1943-5 août 1944 par Jean-Pierre Husson, Jocelyne Husson, version mise en ligne le 23 mars 2020, dernière modification le 15 avril 2020.

Par Jean-Pierre Husson, Jocelyne Husson

<i>Paris-Soir, 2 mars 1944</i>
Paris-Soir, 2 mars 1944
Au dos de la stèle des Anciens de CDLR
Au dos de la stèle des Anciens de CDLR
« Passant découvre-toi !
Ici des Patriotes sont morts
fusillés par les Allemands
pour la France
pour la Liberté »
« Morts pour la France et la Liberté »
« Mourir pour la France et la Liberté : 
Les fusillés 1941-1944 »
« Ici les Allemands ont fusillé
des patriotes français.
Soldat souviens-toi »
La Butte des fusillés
La Butte des fusillés
Dans <i>L'Éclaireur de l'Est</i>
Dans L’Éclaireur de l’Est
Un lieu de mémoire et de commémoration
Un lieu de mémoire et de commémoration
6 mai 2003
6 mai 2014

SOURCE : 
Photos Jean-Pierre et Jocelyne Husson

SOURCES : Arch. Dép. Marne, M 4774, fusillés ou exécutés par les Allemands, liste dressée à la demande du ministère de l’Intérieur en octobre 1944. – Pierre Gillet, " Châlons sous la botte-Souvenirs de la Résistance à Châlons-sur-Marne et dans l’arrondissement 1940-1945 ", Cahiers châlonnais, n° 3, Châlons-sur-Marne, 1983. – Jean-Pierre Husson, " La Butte des fusillés de L’Épine ", site Internet « Histoire et mémoires », CRDP-Académie de Reims, 2000-2010. – Jean-Pierre et Jocelyne Husson, La Résistance dans la Marne, dévédérom, AERI-Département de la Fondation de la Résistance et CRDP de Champagne-Ardenne, Reims, 2013.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément