REGGUI Marcel [REGGUI Mahmoud, dit]

Par Alain Dalançon

Né le 30 octobre 1905 à Guelma (Algérie) ; mort le 14 mars 1996 à Paris (XIIIe arr.) ; professeur en Tunisie puis en France ; militant chrétien anticolonialiste ; militant socialiste tunisien puis du PSU ; militant associatif culturel.

Henriette et Marcel Reggui
Henriette et Marcel Reggui
1939

Ses parents étaient venus de Tunisie s’installer dans le Constantinois à Guelma, où son père tenait un petit commerce de grains dans la ville arabe, au 27 de la rue Mogador. Mahmoud était le troisième des six enfants. Reggui père, musulman pieux et droit, souhaitait par-dessus tout que ses enfants réussissent, et les envoya à l’école française, y compris son unique fille, Zohra.

En 1916, Abdallah, son frère aîné, s’engagea dans l’armée française et partit combattre en France. Il en revint mutilé avec des médailles, la nationalité française, une place à la Compagnie du gaz, mais aussi converti au catholicisme avec un nouveau nom de baptême, Paul. Bon élève à l’école primaire, Mahmoud voulut suivre son exemple, grâce à son institutrice « blanche » qui ne réussit cependant pas à dissuader son père de le retirer de l’école. Elle l’aida donc à préparer en candidat libre le brevet élémentaire qu’il obtint brillamment ; il lui en fut reconnaissant toute sa vie.

Bien que les écoles normales d’instituteurs français et indigènes aient été réunies en 1920 dans un même lieu à la Bouzaréah près d’Alger, Mahmoud ne pouvait y suivre le cursus réservé aux Français, il en allait de même à l’ENI de Constantine qui ne possédait même pas de filière indigène. Il passa donc en 1921 le concours d’entrée à l’ENI de Tunis (le collège Alaoui) qui accueillait Français et « indigènes ». Là, il fit la seconde rencontre déterminante de sa vie, celle de Jean Mihoub Amrouche, un jeune kabyle algérien catholique. Ce dernier lui fit découvrir le christianisme et la culture européenne occidentale : il lit Freud et des livres sur Picasso tout juste édités en ce début des années 1920, découvrit Gide, Mauriac, Claudel, Dostoïevski…

Sorti major de sa promotion de l’ENI, il se rendit pour la première fois en France métropolitaine en 1925. Souhaitant se convertir, il prit contact avec un prêtre qui le présenta à Mlle Verdier, avec laquelle il continua de correspondre après son retour en Tunisie où il fut nommé instituteur à la Smala de Souassi, aux portes de la steppe. Connaissant son intérêt pour le christianisme et son désir de conversion, elle lui envoya le livre d’une religieuse mystique du XVIIIe siècle, Anne-Catherine Emmerich, dont la lecture fut pour lui une « révélation ».

Mahmoud Reggui partit à nouveau en France en 1927 pour y poursuivre des études supérieures littéraires à la faculté de Grenoble et préparer le concours du professorat de l’enseignement primaire supérieur, tout en étant surveillant à l’EPS de la Tour-du-Pin (Isère). Il décida alors de se faire baptiser en ayant pour parrain Louis Massignon, professeur au Collège de France, qui lui fit comprendre la profondeur de l’islam et ses valeurs, en particulier celles de l’hospitalité et de la fidélité. Mahmoud se prénomma désormais Marcel mais son adhésion à sa nouvelle foi ne s’accompagna pas d’un rejet hostile de l’islam. D’ailleurs, quand, grâce à son frère Amar, il rencontra en 1930 l’un des animateurs du mouvement des oulémas algériens, il fut impressionné par sa grande « tolérance » et regretta plus tard que les Français n’aient pas compris la situation dès cette époque.

Au cours de son passage à Grenoble, en 1928, grâce à Jacques Chevalier, professeur de philosophie, il fit la connaissance d’Emmanuel Mounier et assista quelques années plus tard, en 1932, alors qu’il était étudiant à Paris, au lancement de la revue Esprit. Il en devint le correspondant quand il revint en Tunisie exercer comme instituteur délégué à l’école primaire supérieure de Sfax à partir de 1934. Cette revue fut pour lui une école lui permettant de concilier sa foi catholique, sa défense de l’école publique laïque et ses aspirations socialistes.

En Tunisie, il milita en effet au parti socialiste tunisien. Il croyait dans les promesses du Front populaire de donner de nouveaux droits aux indigènes et « assimilés ». Au cours de l’année scolaire 1937-1938 il fit venir Mounier, qui rencontra des syndicalistes français et tunisiens de la CGT, dont le secrétaire du Syndicat national des instituteurs, ainsi que le leader nationaliste tunisien Hedi Chakir assassiné ensuite. Très apprécié de ses élèves, il fut l’initiateur de la Gazette scolaire qui parut d’octobre 1935 à juin 1939. Après la messe, il faisait écouter Yehudi Menuhin sur un phono à ses élèves pour les « éveiller » : on l’appelait « le phénomène », d’autant que ce chrétien de gauche, classé parmi les « assimilés », était considéré par certains colons comme un « faux-Français » et par la plupart des musulmans comme un « traître ». Sa jeune collègue Henriette Chalon, qui enseignait l’anglais, fille d’Henri Chalon, inspecteur du travail et syndicaliste, un des rares Français favorables aux revendications des Tunisiens, président de la sous-section de Sfax de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, était elle-même militante. Ils se marièrent à Sfax le 25 juin 1938 et religieusement à Paris le 5 juillet suivant. Ils eurent cinq filles : Jacqueline, Nicole, Monique, Hélène et Isabelle.

Fin 1942, d’après son témoignage, Marcel Reggui accueillit à Tunis un militant communiste, un des auteurs de l’exécution du Feldkommandant de Loire-Inférieure, Karl Hotz, le 20 octobre 1941 ; il s’agissait de Gilbert Brustlein, poursuivi par la police de Vichy et les Allemands, lâché par le Parti communiste, qui s’était engagé dans les FFL à Londres et devait rejoindre Alger.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, sa famille paya un lourd tribut aux massacres de la population indigène, qui se déchaînèrent dans le Constantinois au mois de mai 1945. À Guelma, deux de ses frères, Mohamed (lui aussi de nationalité française et converti, propriétaire du café-glacier de la place Saint-Augustin), puis Hafid, et sa sœur Zohra furent assassinés par la « milice civique ». Marcel vint sur place et consigna dans deux cahiers d’écolier le récit des faits. Meurtri par ses découvertes, il aida son frère Paul à demander l’ouverture d’une enquête par le ministère de l’Intérieur afin d’établir les responsabilités. Il voulait faire confiance aux valeurs de la France républicaine démocratique. Mais au nom de la raison d’État, la Justice et les autorités coloniales (le Gouverneur général, le socialiste Yves Chataigneau, soutenant le sous-préfet Achyari directement impliqué) bloquèrent toute enquête. Lui, dont la famille avait fait une totale confiance à l’ « assimilation », constatait : « Les événements de Guelma ont signé la mort de l’assimilation, dont nous sommes un dernier témoignage, et ont signifié à la colonisation qu’elle était déchue de toute autorité morale pour se maintenir, autrement que par la force. » Cette mémoire douloureuse le poursuivit toute sa vie. Il confia ses écrits à son ami Amrouche. Le fils de ce dernier les découvrit dans les archives de son père mort en 1962, rendit le manuscrit à Marcel Reggui qui ne chercha pas alors à le publier. Après sa mort, sa veuve, consciente de l’importance historique de ce témoignage, accepta sa publication sous le titre Les massacres de Guelma. Un témoignage précis et bouleversant, accompagné de plusieurs documents d’archives, qui constitue une pièce essentielle pour mieux connaître l’une des pages les plus sombres et les plus ambiguës de l’histoire coloniale française.

Marcel Reggui continua son combat avec Tunis socialiste, mais très vite il se sentit mal à l’aise en Tunisie, incompris aussi bien par les Français que par les Tunisiens musulmans, et décida de venir en France avec sa famille en 1947. Il garda cependant au cœur son expérience d’enseignant en Tunisie et, plus tard, à la suite de réunions d’anciens élèves et professeurs qu’il organisait à partir de 1960, il fonda en 1967 une association, la « Diaspora sfaxienne ».

Après cinq ans passés au collège d’Aire-sur-Adour (Landes), le couple fut nommé comme professeurs certifiés à Orléans, au collège moderne et technique Benjamin Franklin qui se transforma en lycée en 1958 et au collège Jean Zay. Une nouvelle phase de son parcours s’ouvrait mais dans la continuité de ses engagements précédents auxquels il resta toujours fidèle.

Adhérent au Syndicat national de l’enseignement secondaire après sa fusion avec le Syndicat national des collèges modernes en 1949, il n’y prit jamais de responsabilités. Mais, au moment où se développait un débat déjà houleux dans le syndicat entre syndicalistes d’Afrique du Nord et syndicalistes métropolitains sur la valeur de la colonisation, après le massacre du Cap Bon en janvier 1952 et la répression à Casablanca en décembre 1952, il écrivit un long article publié en tribune libre dans L’Université syndicaliste en mars 1953. Il y expliquait, avec un certain courage et une grande lucidité, que la « conscience française » découvrait toujours les problèmes à l’occasion d’événements douloureux. Les explosions du nationalisme en Afrique du Nord « dont on ne vient pas à bout malgré la répression, les arrestations, les déportations et la censure », avaient tout simplement pris, « sous l’influence libérale et libératrice de la pensée française, progressivement conscience de leur unité nationale à constituer ou à raffermir ». Le régime du protectorat en Tunisie et au Maroc qui devait conduire à l’autonomie complète par une œuvre de d’éducation et de modernisation n’avait pas tenu ses promesses. Une technocratie y détenait une liberté totale pour infléchir le protectorat vers une « chasse gardée » pour le capitalisme, « réussissant à drainer derrière lui la majorité des Français habitant ces protectorats, beaucoup de syndicalistes compris ». « Cette unanimité artificielle et monstrueuse qui va du colon milliardaire au facteur, est si sûre d’elle-même qu’elle en devient intolérante ». Ceux qui, parmi les Français de ces pays, admettaient la nécessité d’un changement de statut politique, étaient calomniés, mis en quarantaine et n’avaient plus que la ressource de rentrer en métropole quand ils n’étaient pas expulsés. Or la « marche vers l’autonomie et l’indépendance est inéluctable ». Au syndicalisme universitaire revenait donc la tâche d’expliquer « l’irréversibilité historique du mouvement d’émancipation politique des peuples colonisés d’Europe » et d’en accepter, dès à présent, toutes les conséquences.

Dès 1954, Marcel Reggui participa, comme conférencier, à la lutte anticoloniale et il fut l’un des fondateurs du PSU à Orléans en 1961 avec Augustin Cornu et Michel de la Fournière ; il en fut plusieurs fois le candidat aux élections législatives.

Pour le militant socialiste et chrétien qu’il était, le militantisme culturel était fondamental. En 1958 il créa, avec son épouse et un groupe d’amis, l’Association populaire Art et Culture (APAC) d’Orléans. Son ciné-club était très actif ; il organisait des cycles de conférences (avec comme invités historiques : Jean-Marie Domenach, Hubert Beuve-Méry, Louis Massignon, Olivier Mongin), des manifestions théâtrales, des expositions de peintures et des concerts ; il créa en 1968 les « Semaines musicales d’Orléans » avec Jean-Etienne Marie (théologien, compositeur, élève d’Olivier Messiaen). Lui-même pratiquait pour son propre compte un « recyclage » culturel, intellectuel et spirituel permanent : il organisait les rencontres de son « Groupe d’Études Humaines » créé en 1947 et qui perdure en 2015. Ce groupe apportait des informations de haut niveau et de première main sur toutes sortes de sujets économiques, politiques, scientifiques, philosophiques, théologiques.

Après son décès à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris, une foule d’amis se pressa lors de ses obsèques dans l’église de Saint-Jean-de-la-Ruelle, sa commune de résidence où il est enterré et dont une rue porte son nom. La grande salle auditorium de la médiathèque d’Orléans porte également son nom. Lors du cinquantenaire de l’APAC en 2008, Jean-Pierre Sueur, alors maire d’Orléans, rendit un hommage appuyé à cet initiateur du « réveil culturel » d’Orléans dans les années 1960, et à son épouse qui l’accompagna dans cette aventure culturelle et qui, en 2015, était centenaire.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article176293, notice REGGUI Marcel [REGGUI Mahmoud, dit] par Alain Dalançon, version mise en ligne le 27 octobre 2015, dernière modification le 1er octobre 2021.

Par Alain Dalançon

Henriette et Marcel Reggui
Henriette et Marcel Reggui
1939
Marcel Reggui
Marcel Reggui
à son bureau en classe (années 1960)
Marcel Reggui
Marcel Reggui
vers la fin de sa vie

ŒUVRE : Les Massacres de Guelma, préface de Jean-Pierre Peyroulou, La Découverte, 2006.

SOURCES : Arch. IRHSES (L’Université syndicaliste). — Marcel Reggui, « Comment j’ai connu Mounier », interview par J.-M. Domenach, Esprit, avril 1970. — Jean-Paul Louis, « Marcel Reggui » Portrait, Esprit. — Bernard Cassat, Marcel (Mahmoud) Reggui. Du Sujet au Citoyen, L’Editeur Félix, 1995. — Florence Aubenas, « Algérie. Les cahiers de la stupeur », Libération, 19/05/2006. — Ferjani Mohamed-Chérif, « Sortir de l’islam en lui restant fidèle », Histoire, monde et cultures religieuses, 4/2013, n° 28, p. 33-45. — http://www.sfax1881-1956.com. — Témoignages et notes d’Antoine Prost. — Renseignements fournis par son épouse.

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