MILLE Henri, Émile

Par Gilles Pichavant

Né le 29 août 1884 à Darnetal (Seine-Inférieure, Seine-Maritime), fusillé pour l’exemple le 28 juin 1917 à Ramécourt (Meuse) ; marin, puis caissier comptable à Paris 10e ; soldat du 129e RI.

Fils naturel de Marie Élisa Mille, qui mourut avant qu’il ait 20 ans, Henri Mille se révéla un excellent élève. Il poursuivit des études et obtint un baccalauréat de sciences. Devenu marin de la marine marchande, il voyagea beaucoup. Il tenta de passer le brevet de capitaine au long cours, mais échoua. A la veille de la guerre 14-18 il était comptable aux Galeries Lafayette à Paris.

Le 9 octobre 1905, il fut incorporé au service militaire, mais fut réformé le 16 novembre pour faiblesse générale. Cependant, le 31 décembre 1914, il fut reconnu apte a service armé et mobilisé le 10 mars 1915. Il fut affecté au 129e régiment d’infanterie, l’un des régiments du Havre, le régiment « coup de poing » du général Mangin, l’un des plus réputée de l’armée. Le 22 mai 1916, il fut blessé au combat à Verdun.

Un an plus tard, en fin mai 1917, ce régiment se mutinait. C’était après la fin de la bataille du Chemin-des-Dames, dont il n’avait pourtant pas pris part. En effet, après avoir participé à l’assaut du fort de Douaumont près de Verdun, le 129e avait été mis au repos à partir du mois de mars dans la région parisienne. La dernière attaque à laquelle il avait participé remontait au 23 mai 1916. La bataille du Chemin-des-Dames commencé le 16 avril 1917, causa d’énormes pertes en hommes : 40 000 morts, 90 000 blessés en quinze jours. Le 15 mai, l’offensive fut définitivement arrêtée.

Le 27 mai, le 129e RI fut embarqué pour la région de Soissons, et arriva le 28 près du champ de bataille, à Coeuvre-et-Valsery (Aisne) entre Villers-Cotterêts et Soissons. Mais, là, la rébellion avait commencé le 26 mai, lorsque les hommes du 329e R.I. — autre régiment havrais — appelé à monter en ligne dans le secteur de l’Aisne, avaient envoyé des délégués prendre contact avec ceux d’unités voisine pour se concerter dans le but d’organiser un refus collectif d’obtempérer. Le 28 mai au soir, après la soupe, 150 à 180 hommes du 1er bataillon du 129e s’assemblèrent en meeting et écoutèrent certains de leurs, improvisés orateurs, qui exprimèrent leur ras le bol et parlèrent de paix. Puis, ils se formèrent en colonne par quatre, et défilèrent sur la route. Aux officiers venus à leur rencontre, ils dirent leur résolution, mais sans violence d’aucune sorte : ils en avaient assez, ils voulaient la paix. Ils dirent que leurs femmes et leurs enfants crevaient de faim à l’arrière. Tout cela proclamé avec fermeté, mais sans vocifération. Les officiers furent respectés et les manifestants obéirent aux injonctions de se disperser.

Le matin du 29 mai, les manifestants de la veille se reformèrent en colonne par quatre. Ils étaient alors plus de 400 du 1er bataillon. Ils parcoururent le cantonnement du 2e bataillon, qu’ils débauchèrent après la soupe. C’est seulement à ce moment qu’Henri Mille rejoignit le mouvement. Puis la colonne prit la direction du 3e bataillon qu’ils débauchèrent à son tour. A ce moment, le nombre de soldats était de l’ordre de 1000 à 1200 à manifester pacifiquement. Puis tous regagnèrent leur cantonnement. Dans l’après midi, à l’appel du clairon, les soldats de la 1e compagnie se regroupèrent pour aller rencontrer les soldats du 36e RI. Dans la soirée, ils avaient formé le projet de débaucher le lendemain, le 74e régiment d’infanterie, régiment de Dieppe, cantonné à proximité.

La seconde nuit de la sédition se passa sans incidents. Mais le 30, les hommes du 129e furent réveillés vers 4 heures du matin, et des camions arrivèrent dans les cantonnements pour les embarquer, non pas vers le front, mais dans la région de Verdun (Meuse). Il y eut un flottement, certains soldats incitant leurs camarades à ne pas monter dans les camions, et le départ fut retardé. Mais tous finirent par monter dans les camions qui prirent la route.

À leur arrivée à destination, les hommes du 129e furent isolés. 33 soldats et caporaux furent arrêtés et enfermés à la prison de Heippes (Meuse). Rapidement 12 d’entre eux furent écartés de la procédure, soumis uniquement à une sanction disciplinaire. Mais la procédure fut poursuivie pour les 22 restants.

Dans le 1er bataillon, les caporaux Dieutegard, Marie, Héron, Leroy, et les soldats, Lefrançois, Dehais, Lagnel, furent accusés d’avoir abandonné leur poste à Chazelles, au sud de Soisson, alors qu’ils étaient en cantonnement dans cette localité. Dans le 2e bataillon, le caporal Lebouc, les soldats Chemin, Gand, Guérin, Delaire, Cavernes, et Cabrit, et le clairon Grouy, furent poursuivis pour avoir abandonné leur poste à Ploisy, commune voisine. Dans le 3e bataillon Mille, Bisson, et Thouant furent poursuivis pour avoir abandonné leur poste à Missy-aux-bois.

Ils passèrent en jugement devant le conseil de guerre 2e armée pour 1° refus d’obéissance en présence de l’ennemi et sur un territoire en état de guerre, 2° abandon de poste ne présence de l’ennemi et sur un territoire en état de guerre.
Au cours de l’interrogatoire, Henri Mille reconnut avoir « participé à la manifestation », mais n’y « avoir rempli qu’un rôle passif ». On avait trouvé dans ses affaires un courrier provenant d’un ses amis, qui annonçait qu’il y avait eu une fusillade dans un bastion des fortifications situé dans 17e arrondissement de Paris, et que des annamites « avaient tirés par les fenêtres, sur la route ». Or un témoignage d’un soldat interrogé signala que, lors des prises de paroles du 29, un soldat avait déclaré que pendant qu’ils se faisaient tuer sur le front, « les femmes grévistes de Paris se faisaient tirer dessus par des annamites », ce qui avait conduit d’autres à proposer la montée sur Paris. C’est l’époque des grandes grèves parisiennes, dites "des midinettes", qui connurent un élargissement dans de nombreuses régions. Son courrier étant intercepté, une autre lettre qu’il aurait dû recevoir évoque les grèves de Rouen et la destruction d’étals sur le marché de Sotteville-lès-Rouen (Seine-Inférieure, Seine-Maritime).

Henri Mille, fut présenté par le colonel rapporteur auprès du Conseil de guerre, comme un « homme intelligent, mais de moral détestable, de tendance nettement anarchiste. Il ne conteste pas la part qu’il avait prise dans la manifestation, qu’il semble pleinement approuver. (…) Il dit hautement qu’il est las de la guerre, n’a aucune confiance dans la justice de son pays ». Le colonel ajouta que Mille désirait « évidemment et sincèrement » que « les ferments de la misère soient actifs pour notre intérêt commun », et termina en le présentant comme l’un des meneurs, qui, de plus « ne manifeste aucun repentir de sa faute ; mais s’en glorifie ».

Le 20 juin 1917 le conseil de guerre prononça 4 condamnations à mort et 18 peines de prison allant de 5 à 20 ans de travaux forcés. Henri Mille fut condamné à mort pour « abandon de poste et refus d’obéissance devant l’ennemi ». Il fusillé en même temps Chemin Marcel, Adolphe Lefrançois, et le caporal Marcel Lebouc. L’exécution se fit « devant les troupes assemblées », par « quatre piquets d’infanterie qui ont fait feu sur les condamnés ». A l’évidence son niveau d’étude, très au-dessus de la moyenne, qui aurait pu lui permettre de briguer un grade d’officier, fut un élément aggravant dans sa situation.

Le 17 septembre 1921, en application de l’article 18 de la loi d’amnistie du 29 avril 1921, il fut amnistié, et sa condamnation rayée de sa fiche matricule.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article178046, notice MILLE Henri, Émile par Gilles Pichavant, version mise en ligne le 19 janvier 2016, dernière modification le 4 mars 2016.

Par Gilles Pichavant

SOURCES : Arch. Dép. de Seine-Maritime, fiche matricule 1R3464 — Site Mémoire des hommes, Henri Mille . — François Mathieu, 14-18, les fusillés, Éditions Sébirot, 2013. — État civil.

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