DAENS Louis

Par Jean-Paul Nicolas

Né le 25 février 1892 à Lens (Pas-de-Calais), mort en déportation le 15 octobre 1942 à Auschwitz ; ouvrier mineur puis jaugeur dans une raffinerie de pétrole ; syndicaliste et militant communiste de Seine-Inférieure [Seine-Maritime].

Louis Daëns vers 1914
Louis Daëns vers 1914

Louis Daëns était le fils de Louis-Philippe Daëns, père, mineur de nationalité belge qui avait fui la Belgique pour échapper, dit-on, au service militaire dans son pays. Sa mère était née Blanche Laurent.
En 1913, il était mineur de fond et plus précisément houilleur. Appartenant à la génération du feu, il fut incorporé dans l’infanterie le 26 novembre 1913, puis, la guerre ayant éclaté, il partit pour le front le 4 août 1914 et combattit vaillamment. Il fut blessé à trois reprises, participant aux combats meurtriers du front d’Artois, à Notre-Dame-de Lorette, puis ensuite à Verdun. Le 9 janvier 1915, il fut soigné à l’hôpital de campagne de Troyes, puis à Niort jusqu’au 10 mai 1915. Il rejoignit son régiment. Blessé à nouveau le 2 mars 1916 il fut évacué au dépôt. Affecté au 1er bataillon, 3ème compagnie, il fut atteint à la tête par un éclat d’obus le 17 mai 1916 et blessé aux jambes et aux hanches. Suite à ces blessures, il fut décidé de le diriger vers une activité civile. Il fut classé le 4 août 1917 « affecté spécial au mines », « en sursis aux mines de Blanzy » en août 1917. Dans son livret militaire était écrit :Soldat courageux, toujours prêt à accomplir les missions périlleuses. Pensionné, il reçut la Médaille militaire, la Croix de Guerre avec étoile de bronze, la Médaille de Verdun.
Louis Daëns épousa Marie Lampin le 27 juin 1918. Le couple habitait alors à Montigny-en-Gohèle (Pas-de-Calais). Ils eurent six enfants (quatre garçons, Louis, Benoit, Pierre-Jean, un autre garçon décédé accidentellement à l’âge de sept ans et deux filles, Lucienne, l‘aînée et Marie-Jeanne, la plus jeune née en 1933).
A son retour à la vie civile en 1919, Louis Daëns continua à exercer le dur métier de houilleur. Il partit avec sa famille en juin 1921 pour le Canada, travailler dans la mine de Port-Morien en Nouvelle Ecosse. Port très proche de l’Ile de Saint-Pierre-et-Miquelon. En février 1924, il revint en Europe, dans le Pas-de-Calais, toujours à la mine, habitant à Hénin-Liétard. En avril 1929, âgé de trente sept ans, il changea de région et de métier et vint travailler au Chantier Naval du Trait. Le Trait (Seine-Inférieure, Maritime).
En 1933, il fut embauché dans l’une des deux raffineries de pétrole situées à Port-Jérôme, participant à leur démarrage en 1933 et 1934. Employé à la Standard Franco Américaine de Raffinage (SFAR), il était logé à Notre-Dame-de-Gravenchon dans la Cité Standard au 1, rue Clément Quervel. Dans la même rue et face aux Daëns, un autre homme du Pas- de-Calais habitait au numéro 9 : Henri Messager
Membre du Parti communiste depuis 1928, Louis Daens pris part, en 1934, à la fondation avec Henri Messager du Syndicat CGT des Produits Chimiques de Port-Jérôme (Raffineries Vacuum et Standard de Port-Jérôme-Gravenchon).
Les deux hommes, originaires de la même région avaient vécu les affres de la guerre 14-18, l’un comme enfant du front dans la région de Douai occupée et l’autre comme soldat exposé au feu. Ils étaient donc inséparables, s’exprimant souvent entre eux en patois nordique.
Puis ce fut le grand mouvement social de juin 1936, avec dans les deux usines une grève (avec occupation) de 15 jours, couronnée de succès, à la satisfaction des travailleurs des raffineries.
Dans cette période faste, la CGT et le PCF se réunissaient à Notre-Dame-de-Gravenchon dans le café de Félix Krykwinski à Saint-Georges. On y retrouvait Henri Messager, Louis Daëns, Maurice Bonvin, Raymond Baudry, Félix Guégan, Maurice Basille et André Burgunder de la raffinerie SFAR (Esso Standard) ainsi qu’André Augeray, Emile Robinet, Louis François, Fernand Quesnel de la raffinerie Vacuum-Oil (Mobil).
Le mouvement de grève du 30 novembre 1938 contre Munich et les décrets-lois antisociaux de Daladier se solda par une puissante répression. Cette répression se traduisit par six licenciements de militants à la raffinerie Standard. On connait avec certitude trois des six licenciés du 1er décembre 1938 : Henri Messager, Maurice Bonvin et Félix Guégan. Ce jour-là, Louis Daëns fut provisoirement épargné par le licenciement, et lorsque Henri Messager, expulsé, dut quitter la cité Standard, une manifestation de sympathie fut organisée pour accompagner Henri et sa famille de deux très jeunes enfants dans un logement provisoire fourni par la commune : la scène de la salle des fêtes du Vieux-Gravenchon.
Dans la rue Clément Quervel, par une fenêtre grande ouverte, un électrophone diffusait l’Internationale et Louis Daëns y était sûrement pour quelque chose. Quelques semaines après le 30 novembre 1938, Louis Daëns, surveillé par des mouchards dans la raffinerie fut à son tour licencié de la SFAR pour une peccadille. Expulsé de son logement de ND de Gravenchon, il retrouva du travail aux Tréfileries du Havre jusqu’au mois de Juin 1940. Ayant trouvé une maison à Bolbec, il travailla ensuite comme terrassier aux Ponts et Chaussées : il pris part aux premiers travaux du tracé du futur Pont de Tancarville qui débutèrent durant l’Occupation, le 1er décembre 1940.
Pendant l’Occupation, militant du Parti communiste clandestin, il confectionnait et distribuait des tracts sur la voie publique, les répartissant à ses camarades de Bolbec, Lillebonne et Gravenchon. Les réunions avaient toujours lieu dans une salle derrière le café Félix ou en rase campagne. Il y retrouvait Georges Omont, Victor David, Fernand Quesnel, Louis François, André Augeray, Henri Messager.
Le soir du 31 juillet 1941, Louis Daëns avait terminé sa journée de terrassier à Tancarville et rentrait en vélo à Bolbec à son domicile du 50, rue de la République. Deux gendarmes Français accompagnés de quatre Feld-gendarmes étaient venus dans l’après-midi, perquisitionner chez lui, ne découvrant qu’un vieil exemplaire de l’Humanité d’avant-guerre. Les gendarmes repartis, la fille aînée de Louis Daëns alla à sa rencontre en vélo pour le prévenir du danger de rentrer chez lui. Il rentra tout de même et, s’apprêtant à fuir après avoir soupé, les gendarmes furent de retour avant son départ et l’enfermèrent dans une cellule du commissariat de Bolbec. Incarcéré au Havre le 5 août 1941 jusqu’au 28 août, puis transféré à Rouen le 29 août. Louis Daens passa en jugement à Rouen en septembre 1941. Il fut condamné à deux ans de prison, mais il fut remis aux autorités allemandes à leur demande le 22 octobre 1941, jour d’une rafle départementale en milieu communiste qui vit l’arrestation de deux cents personnes fichées avant 1939.
C’est ainsi que Louis Daëns fut interné le 24 ou le 25 octobre 1941 au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122), antichambre de la déportation vers les camps nazis.
Le 6 juillet 1942, un convoi de 1170 détenus politiques partit de la gare de Compiègne pour le camp d’Auschwitz. Parmi eux, un millier de syndicalistes et communistes français dont Louis Daëns. Deux camarades du raffinage l’accompagnaient dans ce terrible voyage :Maurice Basille et Raymond Baudry. Peu avant la date de départ pour l’Allemagne Louis Daëns avait fait parvenir par une voie officieuse une lettre à sa femme où il annonçait son départ « pour une destination inconnue ». Il écrivait qu’il était toujours avec « les copains du Trait, sauf Fezandelle (Marcel) qui a été fusillé ». Il lui demandait de prévenir madame Lucien Bellet de Notre-Dame de Bondeville du départ de « Maurice et Lulu » avec lui.
A Auschwitz, Louis Daëns portait le matricule 45418. Le convoi du 6 juillet 1942 fut appelé par la suite convoi des 45000, en référence à ses mille déportés aux tatouages commençant par 45.
Louis Daëns entra à l’infirmerie de Birkenau le 5 janvier 1943. Il y mourut le 9 février 1943, d’après le certificat de décès établi au camp pour l’état civil de la municipalité d’Auschwitz.
Louis Daens fut reconnu « Mort pour la France » le 27 août 1947, puis homologué comme « Déporté politique » le 10 avril 1963. Mais le titre de « Déporté résistant » lui fut refusé en 1969. Son fils Benoit écrivit à ce propos aux autorités : « Vous venez de décider que la mort de mon père n’a pas été motivée par un acte de résistance à l’ennemi, alors, s’il vous plait : par quoi l’est-elle, pour quoi et pour qui est-il mort ? J’ai le cœur lourd d’apprendre aujourd’hui qu’il soit mort pour rien ! ».
Quant aux deux fils aînés de Louis Daëns, ils prirent part à la Résistance chacun de leur côté.
Son fils aîné, homonyme de son père, Louis Daëns, né en 1912, fut arrêté au Trait en novembre 1940 à la suite de l’arrestation de Marcel Fezandelle. Condamné à une peine de prison au tribunal de Rouen, il s’échappa du palais de justice grâce à la complicité d’un gendarme qui, en cours de séance, l’invita à prendre au plus vite la porte de sortie. Il passa le reste de la guerre dans la clandestinité à Paris.
Son deuxième fils, Pierre-Jean, s’engagea dans les FFI à l’âge de 17 ans, puis rejoignit l’armée Leclerc en route pour la bataille d’Allemagne.
Sa fille, Madame veuve, Marie-Jeanne Piednoël, a joué un rôle clé pour ranimer le souvenir de son père dans la région de Lillebonne. Longtemps adjointe communiste à la mairie de Lillebonne, cette militante inlassable participe encore à l’amicale des déportés politiques à Auschwitz et de leurs familles.
A l’Union locale CGT de Notre-Dame-de-Gravenchon, en 1984, fut posée une plaque commémorative dédiée à 5 militants CGT victimes du nazisme : Henri Messager, Georges Loison, Emile Robinet, Albert Pépin et Louis Daëns. Cette plaque est actuellement visible à Lillebonne, elle a suivi le transfert de l’Union locale dans cette ville. Une photo de cette plaque figure dans le site du Maitron, voir la biographie d’Emile Robinet.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article178684, notice DAENS Louis par Jean-Paul Nicolas, version mise en ligne le 27 février 2016, dernière modification le 8 septembre 2020.

Par Jean-Paul Nicolas

Louis Daëns vers 1914
Louis Daëns vers 1914
Louis Daëns vers 1940
Louis Daëns vers 1940

Un déporté politique (dit des 45000) du convoi du 6 juillet 1942 pour Auschwitz.

SOURCES : AD du Pas-de-Calais : état-civil ; registre matricule .— DAVCC Caen : dossiers Louis Daëns. — Site internet des déportés politiques à Auschwitz, de Claudine et Pierre Cardon Hamet. — Entrevues avec la fille de Louis Daëns, Marie-Jeanne Piednoël, demeurant à Lillebonne (Seine-Maritime).

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément