VERGÈS Jacques [VERGÈS Jacques, Camille, Raymond]

Par Vanessa Codaccioni

Né le 3 mars 1925 à Oubône au Siam (actuelle Thaïlande), mort le 15 août 2013 à Paris (VIIe arr.) ; résistant ; avocat ; militant anticolonialiste.

Né d’un père médecin communiste, Raymond Vergès, et de Pham Thi Khang, institutrice vietnamienne qui décéda lorsqu’il avait cinq ans, Jacques Vergès a été élevé en Indochine puis à la Réunion. Scolarisé au lycée Leconte-de-Lisle, dans la même classe que Raymond Barre, il fut comme son frère Paul Vergès politisé très tôt par son père qui officialisa son adhésion au Parti communiste français en 1938 et fonda l’année suivante Libération, un journal progressiste et d’inspiration syndicale. En 1942, ce dernier laissa Jacques Vergès et son frère Paul s’embarquer aux cotés des forces françaises libres (FFL). Incorporé en janvier 1943, Jacques Vergès fut expédié d’abord à Londres puis en Afrique du Nord, au Maroc, en Algérie puis en Italie. C’est d’ailleurs à Alger, en juin 1944, qu’il remplit sa première « autobiographie de Parti ». À son retour en France, il participa aux combats de la « poche » de Royan en avril 1945. Disposant d’une bourse « d’ancien combattant », il resta en métropole et adhéra au Parti communiste en janvier 1946. La famille de Jacques Vergès était à cette date bien connue des responsables du PCF puisque son père, Raymond Vergès, en était l’un des membres les plus actifs à la Réunion et député depuis la Libération.
A Paris, Jacques Vergès milita à la section XIVe Montparnasse, à l’Union de la Jeunesse Républicaine de France et à l’Union des étudiants réunionnais. Dès 1946, il devint également collaborateur bénévole à la section coloniale que dirigeait Raymond Barbé, ce dernier, satisfait de sa collaboration, le proposant pour l’école centrale coloniale, tout juste créée par le PCF et installée à Viroflay. En attendant, Jacques Vergès intégra l’école de section du XIVe, puis en 1947 l’école fédérale où il fit forte impression. Il y était en effet considéré comme l’un des meilleurs élèves et prêt à assumer de plus grandes responsabilités. En juillet, il devint collaborateur à la section des pays d’outre-mer du Comité central. Parallèlement, Jacques Vergès suivit les cours de l’historien anticolonialiste Charles-André Julien à la Sorbonne, spécialiste du Maghreb et des politiques de colonisation, des études d’histoire et de géographie, ainsi qu’en langues orientales. Il apprit alors l’hindoustani et le malgache. Il devint à cette période l’un des animateurs de l’Association des étudiants réunionnais puis la présida, et le représentant officiel pour la France de l’Union internationale des étudiants (UIE). À ce titre, il participa à différents congrès, réunions et meetings, comme par exemple celui organisé par le Parti communiste en juillet 1949 en faveur des emprisonnés malgaches, et organisa en février de la même année une journée contre le colonialisme dans l’enceinte de la Sorbonne. Toujours en 1949, Jacques Vergès entra à l’école centrale coloniale, alors dirigée par André Marty. Il y croisa Abdeslam Bourquiah, l’un des dirigeants du PC marocain, Felix Houphouët-Boigny, Henri Alleg, Mohamed Masmoudi, président de la fédération de France du Néo-Destour, et Saloth Sar (le vrai nom de Pol Pot) qui, lors de son passage en France (1949-1953) adhéra au PCF et participa activement au cercle marxiste des étudiants Khmers à Paris. Ce fut aussi à cette date qu’il fit la connaissance de l’avocat Me Aould Aoudia et des dirigeants de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA), future branche étudiante du FLN.
En août 1950, Jacques Vergès participa à Prague au deuxième congrès de l’UIE et devint Secrétaire du comité de liaison des associations des étudiants anticolonialistes de Paris, contre l’avis d’Annie Besse (Annie Kriegel). Cette fonction dans une organisation qui regroupe toutes les associations d’étudiants ressortissants des colonies françaises offrit à Jacques Vergès une position stratégique de porte-parole des revendications indépendantistes. Mais elle le plaça surtout au cœur d’un réseau anticolonial particulier, celui des militants venus d’Outre-mer, d’Asie ou du continent africain, c’est-à-dire de jeunes militants qui n’avaient pas pour priorité l’action militante communiste mais l’engagement en faveur de la décolonisation, cause politique qu’ils défendaient provisoirement en métropole avant de retourner dans leur pays d’origine. En 1952, Jacques Vergès fut réélu secrétaire contre son gré puisqu’il envisageait de retourner s’installer à la Réunion avec sa femme, Colette Desboeuf, de quatre ans sa cadette, fille d’un directeur de tissage à Roubaix, et qu’il avait rencontré lors d’un meeting d’étudiants communiste. Mariés en 1950, ils eurent ensemble un garçon, Jacques, né le 18 février 1951, et qui devint journaliste reporter à RTL et délégué syndical dans cette radio. Mais, la succession de l’avocat à la tête de l’UIE n’était pas assurée, il resta dans ses fonctions, séjourna à Prague et rentra finalement deux ans plus tard en France. Il y obtint son CAPA en novembre 1955 et entra comme stagiaire dans le cabinet de l’avocat communiste Jules Borker responsable du « pont aérien » mis en place par le SPF.
Il commença alors sa longue carrière d’avocat politique, défenseur de cause et inventeur de la « défense de rupture ». Ce fut d’ailleurs grâce à Jules Borker que Jacques Vergès plaida sa première affaire d’importance : l’affaire Djamila Bouhired, du nom de cette jeune « terroriste », auteur d’un attentat au Milk Bar, torturée et condamnée à mort en juillet 1957. Lors de ce procès, pour lequel il était assisté par Me Pierre Gautherat, il mena une défense politique ponctuée de nombreux incidents : les deux avocats quittèrent le tribunal en pleine audience, furent remplacés par des avocats commis d’office que les accusés du procès récusèrent, revinrent finalement au tribunal etc. Or, surveillé par les services de renseignement et connu pour assurer certaines « missions de liaison » entre le Parti communiste algérien et le PCF, Jacques Vergès fut expulsé d’Algérie, une expulsion justifiée dans un rapport militaire par ses « activités subversives ». A son retour en France et alors qu’il voulait monter son propre cabinet, il rompit avec le PCF en 1957 puis fut sollicité par le FLN, qui voulait à cette date obtenir le monopole de la défense des nationalistes algériens et réduire l’influence communiste auprès de ses prisonniers. Jacques Vergès accepta alors, sur proposition de Yacef Saadi, le responsable de l’action terroriste à Alger, de constituer un collectif d’avocats spécialisés dans la défense des militants du FLN, et auquel participèrent aussi bien des avocats communistes que des avocats extérieurs au parti comme Jean-Jacques de Félice ou Gisèle Halimi. Pour autant, très rapidement, la création du collectif FLN se traduisirent par deux phénomènes complémentaires : la directive de dessaisissement de tous les avocats communistes, mais aussi la concurrence intellectuelle, politique, voire médiatique, entre Jacques Vergès et les autres avocats militants. Car dès 1958, Jacques Vergès, l’un des principaux animateurs et recruteurs du collectif d’avocats FLN, théorisa son action politico-juridique contre la « défense politique » communiste qu’il subvertit et radicalisa. C’est ce qu’il appela la « défense de rupture », vue comme une guerre à l’intérieur du prétoire marquée par le refus de reconnaître la justice française et par la recherche de scandale. Elle fut alors mise en œuvre dans tous les procès plaidés pendant le conflit algérien, de celui de Djamila Bouhired, qu’il épousa en 1965 et avec laquelle il a deux enfants, Meriem et Liess – il avait divorcé de sa première femme en 1959 - à celui des « porteurs de valises » du réseau Jeanson de septembre 1960.
Depuis la fin de la guerre d’Algérie, Jacques Vergès, devenu un avocat célèbre, ne cessa de multiplier les procès politiques fortement médiatisés. Dans ces derniers, il défendait entre autres des membres de l’extrême gauche ou tout au moins des individus accusés de terrorisme comme Klaus Croissant, les membres d’Action directe, Carlos et sa compagne Magdalena Kopp ou Georges Ibrahim Abdallah, des inculpés considérés par certains observateurs comme victimes d’erreurs judiciaires comme Omar Raddad en 1994, mais aussi de nombreuses personnalités politiques ou militaires africaines comme le général congolais Norbert Dabiran, le ministre ivoirien Mohamed Diawara, Moussa Traoré, l’ancien président malien, mais aussi trois chefs d’État africain Omar Bongo, Idriss Deby ou Denis Sassou-Neguesso. Encore en 2010, il se rendit avec son ami l’avocat Roland Dumas en Côte d’Ivoire pour soutenir son client, Laurent Bgagbo, après la tenue des élections présidentielles qui ont porté au pouvoir son concurrent, Alassane Ouattara, reconnu Président par la communauté internationale. Bien qu’écarté rapidement de sa défense, Jacques Vergès le défendit jusqu’à son arrestation et publia un livre avec Roland Dumas, Crimes et fraudes électorales en Côte d’Ivoire où il revint sur cette élection controversée.
Des cas controversés, Jacques Vergès n’a cessé d’en défendre durant toute sa carrière, à l’image du dictateur serbe Slobodan Milosevic, inculpé en 2001 pour crimes de guerre devant le Tribunal Pénal international et dont il était le conseiller. Bien que non retenu comme avocat lors de son procès, il entendait créer une commission pour la défense de l’ancien dirigeant qu’il décrivait comme « extrêmement sympathique ». Dix ans plus tard, sa participation à autre procès largement politisé et médiatisé suscita encore de nombreuses dénonciations. Il s’agit cette fois-ci du procès de l’ancien dirigeant khmer rouge Khieu Samphan mis en examen en 2007 pour crimes de guerre et condamné à la réclusion à perpétuité en novembre 2014. Mais le procès qui, en France, suscita le plus de réactions voire d’indignation est celui de Klaus Barbie, ancien chef de la Gestapo sous Vichy, surnommé « le boucher de Lyon », et condamné à la prison à perpétuité pour la déportation de centaines de Juifs. Jacques Vergès expliqua en 1991, sur le plateau télévision de Thierry Ardisson, que le procès Barbie est un « procès spectacle » qui visait à juger un « spectre », son devoir étant alors de « réintroduire », dans ce cas précis, « de l’humain ». Il eut aussi ces mots, longuement commentés par ailleurs : « On est toujours le nazi de quelqu’un ». En 2002, il revint alors sur sa conception du « droit » pour toute personne à être défendue, expliquant qu’il aurait défendu Hitler s’il s’était déclaré coupable : « Plus l’accusation est lourde, dit-il, plus le devoir de défendre est grand, comme un médecin doit soigner tout le monde ».
Volontiers provocateur et aimant à se décrire comme un « salaud lumineux » et un « avocat de la terreur », Jacques Vergès a également toujours entretenu le mystère sur certains pans ou moments de sa vie. Il en va ainsi de sa « disparition » entre 1970 et 1978, huit ans pour lesquels il n’a jamais donné que des explications vagues et mystérieuses. Par exemple, aux journalistes de L’Express en 2005 il déclara : « J’étais très à l’est de la France avec des amis qui sont encore vivants, dont certains ont des responsabilités importantes. Les événements que nous avons vécus ensemble sont connus. C’est notre rôle qui ne l’est pas ; non pas réellement le mien, qui fut modeste, mais le leur. Il ne m’appartient pas d’en parler ». Plusieurs hypothèses ont été avancées par les historiens, les biographes ou les amis de Vergès : il aurait été au Liban, à Moscou, au Cambodge chez Pol Pot, au Katanga ou en Chine, revenant de temps en temps à Paris clandestinement, ce dernier point étant admis de lui dans le documentaire L’Avocat de la terreur.
Après sa mort le 15 août 2013, suite à une crise cardiaque survenue au domicile de sa compagne Marie-Christine de Solages, le mystère sur ces années de « grandes vacances » comme il les appelait reste entier. Ruiné, ne payant plus ses loyers et ses impôts depuis des années, Jacques Vergès est enterré au cimetière du Montparnasse. Infatigable travailleur, il laissa derrière lui une trentaine d’ouvrages, parfois publiés sous la forme d’entretiens, comme Pour Djamila Bouhired (1957), De la stratégie judiciaire (1968), Pour les fidayine. La résistance palestinienne (1969), Je défends Barbie (1988), Omar m’a tuer - histoire d’un crime (2001), Les Erreurs judiciaires (2002) ou encore Les Crimes d’État (2004). Certains sont publiés à titre posthume, comme Robnoir, recueil de dix nouvelles judiciaires publiées aux éditions Ipagine en octobre 2015 et décrites comme rédigées « en guise de testament littéraire ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article178686, notice VERGÈS Jacques [VERGÈS Jacques, Camille, Raymond] par Vanessa Codaccioni, version mise en ligne le 24 avril 2016, dernière modification le 5 octobre 2017.

Par Vanessa Codaccioni

SOURCES : Arch. du PCF dossier « Jacques Vergès ». – Ville de Paris, acte de décès. – Barbet Schroeder, L’Avocat de la terreur, documentaire, Films du Losange, 2007, 135 mn. - Bernard Violet, Robert Jégaden, Vergès. Le maître de l’ombre, Paris, Seuil, 2000. - Vanessa Codaccioni, Punir les opposants. PCF et procès politiques (1947-1962), Paris, CNRS Éditions, 2013. - Denis Demonpion, « Dumas, dettes et amour : les derniers jours de Jacques Vergès », Le Nouvel Observateur, 11 novembre 2014. - Jacques Vergès, Le Salaud lumineux. Conversations avec Jean-Louis Remilleux, Paris, Éditions Michel Lafon, 1990 ; Jacques Vergès, Philippe Karim Felissi, Jacques Vergès l’anticolonialiste : entretiens avec Philippe Karim Felissi, Paris, Karthala, Le Félin, 2005. — Henri Leclerc, La parole et l’action, Fayard, 2017.

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