BREST Désiré

Par Michel Pigenet

Né le 6 août 1899 à Taulé (Finistère), mort le 22 octobre 1974 à Créteil (Val-de-Marne) ; marinier ; membre du Parti communiste ; dirigeant du syndicat général de la marine fluviale CGT, secrétaire général de la Fédération nationale des Ports et Docks.

Désiré Brest était le fils d’Ambroise Brest, sous-officier de Marine devenu officier des Equipages et titulaire de la Légion d’Honneur, et de Jeanne Marie Vétous, sans profession, tous deux de religion catholique. Au gré des affectations de son père qui veilla à ce qu’il soit inscrit dans des écoles publiques, il fut successivement élève à Brest, Taulé, Cherbourg, Toulon et Morlaix. Muni du certificat d’études primaires supérieures qui venait de lui être décerné, il s’engagea comme volontaire dans la Marine de Guerre en février 1916. Outre un séjour aux États-Unis, à l’occasion de la visite qu’effectua Joffre aux États-Unis, en 1917, il participa à la protection des navires commerciaux et à la chasse aux sous-marins. Maintenu sous les drapeaux après l’Armistice, il fut embarqué sur des navires à destination de la Baltique, puis des côtes du Moyen-Orient. Membre, plus tard, de l’Association fraternelle des anciens de la mer Noire, il expliqua à ses camarades comment, en 1919, il s’était retrouvé en Russie où son attitude lui aurait valu d’être jeté à la prison de Pontaniou, à Brest. Sans plus de précision, il aimait faire partir de ce moment ses débuts de militant. Démobilisé en 1921, il songea d’abord à prolonger dans le civil son expérience de marin. Faute d’emploi sur les bateaux de haute mer, il lui fallut se résoudre à travailler sur les quais avant d’être embauché comme matelot sur un chaland rouennais. Ainsi commencée, son activité itinérante se poursuivit vingt-trois ans durant le long des rivières et canaux d’une large partie de la moitié nord de la France. Devenu capitaine de remorqueur, il cessa de naviguer en 1944 pour se consacrer totalement à ses responsabilités syndicales.

Depuis 1921, Désiré Brest militait au Syndicat général de la marine fluviale, fondé en 1895 et sorti très affaibli des mouvements de l’après-guerre. Trois ans plus tard, il devint secrétaire adjoint, au côté de Roger Lalande, puis Jean Joly, de cette organisation ralliée à la CGTU. D’abord lié, selon ses proches, aux milieux anarcho-syndicalistes, Brest n’aurait pas tardé à rejoindre le Parti communiste sans que l’on puisse situer avec exactitude le moment de cette adhésion. La date qui revenait le plus souvent sous sa plume était celle de 1925. Mouvementées, les années qui allaient suivre furent aussi celles de l’acquisition d’une expérience qui le marqua durablement. Longtemps après, il ne manquait pas de s’y référer avec humour, mais sans véritable nostalgie. « Représentant très intermittent de Rouen » à la commission exécutive de l’organisation unitaire, il disposait rarement des sommes nécessaires pour se rendre, en train, à Paris. Lorsqu’ils y parvenaient, les délégués se débrouillaient avec les moyens du bord : « on achetait [...] un pain, du pâté et l’on mangeait sur un banc de la place de la République, parfois, on se payait un demi à quatre ou cinq ». Ce qui n’empêchait pas de rendre compte des moindres sous dépensés. Face à Tabard, « j’en bavais des ronds de chapeau à la commission de contrôle financier ». Le pire résultait cependant d’une division que chaque courant entretenait. « Comme tous les vieux militants qui ont eu la bonne ou la mauvaise fortune de militer entre 1920 et 1935, confia-t-il, on (était) écœuré de la polémique ». « Nous y sommes allergiques », martelait-il en 1962 à l’adresse des partisans de l’unité sur le mode « sois mon frère ou je te tue ». En foi de quoi, il aimait se définir « du genre raccommodeur de vaisselle ».

La fusion de 1935 ne suffit pas à mettre fin aux luttes de tendances sur fond d’effervescence sociale. Ainsi fut-il désigné, en 1938, pour jouer le rôle du « jeune Turc [...] chargé d’assommer les secrétaires fédéraux », au premier chef Blanckaert, auquel il reprocha son indifférence à l’égard des salariés et d’avoir laissé les grèves batelières partir « à la débandade ». En réalité, les acquis, loin d’être négligeables, transformèrent profondément la vie des mariniers, mais il importait de déconsidérer les « réformistes ». De son propre aveu, Brest mit tant de « cœur » à l’exécution de sa « corvée » que « Frédou (s’étant) laissé prendre au jeu, m’(avait) volé dans les plumes ensuite ! Alors que, pourtant, il était d’extrême-gauche comme moi ». Au nombre du contingent de places réservées aux ex-unitaires, il fut élu membre suppléant de la commission exécutive fédérale.

Entre-temps, Désiré Brest s’était mis en ménage avec Marguerite Brosse, Bretonne fille d’un docker et d’une marchande de poissons, qui le seconda au travail comme au syndicat et qu’il épousa après trente-deux ans de vie commune. Du couple naquirent quatre enfants - trois garçons et une fille -. Le cadet, Daniel, né en 1937 sur un chaland lors d’un voyage entre Rouen et Paris fut, non sans mal, déclaré à la mairie de Vétheuil (Seine-et-Oise). Entre deux voyages, la famille résidait à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Inférieure, Seine-Maritime).

Déjà précaire, la situation du ménage s’obscurcit après le Pacte germano-soviétique et la déclaration de guerre. En décembre 1939, les directions de la CGT et de la Fédération des Ports et Docks firent savoir qu’après l’exclusion du Syndicat général de la marine fluviale, Brest et ses camarades - Delval, Maurice et Bayeul -, eux-mêmes bannis, n’étaient plus habilités à parler au nom d’une organisation récemment dissoute. Au cours de l’exode, il gagna à pied Hennebont (Morbihan), commune d’origine de son épouse et s’y réfugia quelque temps. De retour à Rouen malgré les avis de recherche lancés contre lui, il logea dans un petit appartement de l’Ile Lacroix, non loin du bac dont il assurait les mouvements entre les deux rives du fleuve. Ayant échappé de justesse à l’arrestation, il quitta la Normandie pour Charenton (Seine) où sa femme s’était auparavant installée.

En service sur la Marne et la Meuse jusqu’au printemps 1944, il recueillit des prisonniers évadés et des clandestins. Ses fils se souviennent de bruits de pas et d’odeurs de tabac qui, la nuit, témoignaient de la présence de « passagers » dans la soute. En relation avec des résistants, Désiré Brest transporta des tracts sans participer à d’autres opérations que certaines manœuvres sciemment maladroites à l’exemple de celle qui immobilisa une écluse meusienne près d’un mois, en juillet 1943. Un temps évincé du mouvement syndical, il refusa de se mêler aux tractations qui présidèrent à la constitution d’une nouvelle organisation sous la houlette d’anciens unitaires en rupture de communisme. Selon ses dires ultérieurs, le syndicat était entre les mains de militants passés au PPF, lesquels se livraient à une intense propagande en faveur de la Charte. À la Libération, il souligna ses efforts pour en retarder la mise en œuvre. Toutefois, expliqua-t-il, lorsqu’il « ne fut plus possible d’en empêcher la constitution », tandis que de « bons camarades fatigués de l’exploitation éhontée que nous subissions » se laissaient circonvenir par les doriotistes, « je n’eus plus que la ressource de pénétrer le syndicat unique » créé en mars 1944. Membre de son conseil d’administration, il assura en avoir saboté le fonctionnement. Incapable de se réunir et de collecter des cotisations, la nouvelle instance serait demeurée inerte. Tel n’était plus le cas de Brest. Proposé pour représenter les salariés au sein de l’Union régionale Nord-Seine-Centre-Est de la famille de la navigation intérieure, il rédigea le projet de statut du syndicat unique, soutenu par Delval et l’ingénieur en chef Fischer, adopté, le 10 juillet 1944, par la commission d’organisation de la batellerie. Ce rôle fut à l’origine de sa dénonciation par un militant parisien de la CFTC auprès de la Commission nationale de reconstitution des organisations syndicales. Convoqué en juin 1945, il certifia avoir agi en accord avec les militants illégaux, mais l’accusation allait resurgir, quelques mois plus tard, à l’intérieur de la Fédération des Ports et Docks, portée par certains de ses camarades de parti.

De fait, dans les jours qui suivirent la Libération de Paris, il fut convoqué rue Saint-Georges par Frachon et Tillon. Ce dernier, le connaissait depuis les années 1920 et appréciait l’ « exceptionnelle personnalité » de Brest qu’il décrira comme un « militant plein d’intelligence et de cœur ». Inquiets du devenir de la Fédération des Ports et Docks, toujours tenue par la direction anticommuniste de 1939, ses interlocuteurs lui confièrent la mission d’éliminer les cadres compromis avec Vichy et d’assister » le secrétaire général officiel, Jean Le Gall, en qualité de secrétaire fédéral provisoire dans l’attente d’un futur congrès. Le 14 septembre 1944, une lettre de Racamond confirma cette décision.

Simultanément, Brest, démissionnaire d’une instance d’épuration dont il contestait l’excessive sévérité envers les « lampistes », développa une grande activité parmi ses collègues. Élu secrétaire général du Syndicat reconstitué de la marine fluviale bientôt fort de quelque 2 800 adhérents pour 3 000 salariés, il entreprit de lutter contre le retour de Blanckaert, exclu à vie du mouvement syndical, mais demeuré très influent au-delà du milieu des artisans bateliers.

Au sein de la Fédération des Ports et Docks, le vote unanime de confiance à Le Gall et Brest intervenu lors du premier comité national réuni les 22 et 23 mars 1945 masquait bien des réticences, voire hostilités. Beaucoup doutaient qu’un marinier, mal informé du monde complexe des ports, puisse parler au nom des dockers. Brest admettait avoir hésité à s’occuper d’affaires qui lui « étaient un peu étrangères », mais évoquait aussi son bref passé de docker, au sortir de l’armée. Lucide quant aux raisons de la promotion de son adjoint, « un adversaire de tendance », Le Gall tenta de le mettre « un peu à l’écart ». Il y eut ainsi, selon l’expression de Brest, « des difficultés assez violentes entre nous deux ». Obstiné, le nouveau secrétaire, bénéficia, de ce point de vue, de la grave maladie qui, des mois durant, empêcha Le Gall, dont il reconnaissait volontiers les qualités, d’exercer la moindre activité. Par la force des choses, Brest se retrouva seul et ne ménagea pas sa peine, percevant pour tout traitement une modeste indemnité de chômage. « À ce moment, j’étais le seul d’extrême-gauche à la Fédération ». Début 1946, on lui « imposa » la présence de Piquemal, « le plus droitier des centre-gauche ». « Cela allait bien, ajoutait-il, vu qu’il était paresseux comme une couleuvre ». Mais Brest eut à affronter une opposition autrement redoutable, animée par l’aile la plus intransigeante des dockers communistes, notamment marseillais, qu’exaspérait l’esprit de compromis d’un secrétaire soucieux d’éviter toute cassure irrémédiable. Aussi bien Gagnaire s’en prit-il à son habitude de dire : « mon ami ceci, mon ami cela... ».

Le congrès fédéral de mars 1946 qui entraîna l’éviction de l’ancienne direction fut l’occasion d’une attaque en règle contre Brest que ses détracteurs tentèrent de confondre avec le reste des responsables désavoués. « Secoué d’une façon abominable », l’intéressé affirma n’en avoir gardé « ni rancœur ni rancune », mais ses relations avec les militants du Midi et les plus « politiques » des syndicalistes devaient s’en ressentir. Partagée sur la réélection de Le Gall et Brest, la commission des candidatures du congrès reconnut que l’organisation « perdr(ait) beaucoup en perdant ces deux camarades », mais constata que les deux responsables accusés conjointement « d’avoir fait des choses pour la Charte du travail [...] ne pouvaient plus figurer dans le bureau fédéral ». S’agissant de Brest, Baudin atténua la critique et salua « un camarade de valeur ». Il émit le vœu qu’il se « retrempe » à la base et ne jugea pas impossible que « dans un temps plus ou moins long, nous le voyions réapparaître dans les organisations syndicales ». Brest répliqua qu’il n’avait jamais quitté la base où il militait bénévolement depuis vingt-cinq ans. S’il le faut, poursuivit-il, « j’irai faire le docker avec Gaulard ». Bon tacticien, le secrétaire du syndicat de la marine fluviale n’était pas à court d’arguments et d’atouts. Rempart efficace contre les manœuvres de Blanckaert, il sut habilement faire valoir les risques que comportait un changement d’interlocuteur dans les négociations engagées avec les pouvoirs publics. Surtout, il se plaça en position de candidat susceptible d’apaiser les craintes des syndicalistes nantais, nazairiens ou havrais, peu disposés à laisser la Fédération passer entièrement sous le contrôle des éléments regardés comme soumis aux directives du Parti communiste. Ceux-ci, lâchés par une partie de leurs troupes, battirent en retraite au terme de tractations compliquées et proposèrent, « dans un but d’unanimité », que Brest siège au bureau fédéral. Le congrès alla plus loin puisque l’élection au bureau fut complétée par l’obtention du statut de permanent chargé de la trésorerie. La démission rapide de Gagnaire, désigné secrétaire général en 1946, et son remplacement au pied levé par Baudin contribua à conforter le poids de Brest dans un appareil fédéral déjà déstabilisé par le renouvellement opéré. On le vérifia pendant les longs et difficiles pourparlers qui précédèrent le vote de la loi du 9 septembre 1947 fixant pour quarante-cinq ans le « statut » des dockers professionnels.

À partir de là, Brest, toujours domicilié à Charenton-le-Pont, cumula un nombre croissant de responsabilités. Élu à la caisse de sécurité sociale de la batellerie en janvier 1948, il fut nommé, deux mois plus tard au Conseil supérieur des transports. Cette année-là, l’essentiel de son activité fut toutefois consacré, en priorité, aux deux priorités indissociables que constituaient l’entrée en application du statut et la préservation de l’unité fédérale. À Nantes où l’assemblée générale du syndicat de la chambre de commerce venait de voter son affiliation à FO, il retourna la tendance et obtint un second scrutin, favorable, cette fois, à la CGT. « Nous étions des copains, résuma-t-il. Ils se sont dits : on ne peut pas s’en aller ainsi et les laisser tomber »... Ce raisonnement prévalut dans plusieurs sites. Au total, la scission épargna la Fédération des Ports et Docks. Ce réflexe unitaire teinté de camaraderie corporatiste rejoua en d’autres circonstances. « La Fédération, déclarait Brest en 1955, ce n’est pas une idée très vague ; c’est l’amitié qu’il y a entre les dockers responsables des ports » qui, de retour chez eux, parlent « avec bienveillance » de leurs collègues « parce qu’ils se sont connus, parce qu’ils se sont heurtés, parce qu’ils se sont rencontrés, estimés ».

Ses fonctions justifiaient à ses yeux l’option prioritairement syndicale de ses prises de position. A propos d’une visite à La Rochelle où, au début des années 1950, la moitié des ouvriers du port avaient déserté la CGT au profit de FO, il relata que le redressement de l’organisation supposait qu’il « n’apparaisse pas selon (son) opinion personnelle que vous connaissez, mais comme secrétaire fédéral qui doit tenir compte de toutes les opinions ». Cette ligne de conduite l’amena à s’efforcer de mesurer la participation des dockers aux premières lignes de « l’action concrète » contre la guerre. Membre fondateur, en compagnie du Havrais Hazard, à Marseille, le 15 juillet 1949, de l’Union internationale des syndicats de marins et dockers affiliée à la FSM, Brest qui n’en attendait que des « ennuis », résista avec succès contre un projet de résolution de tonalité par trop soviétique. Sans s’opposer, l’année suivante, aux initiatives contre le chargement et le déchargement de matériel de guerre, il préconisa beaucoup de souplesse dans la tactique, à l’inverse du conflit frontal choisi par les Marseillais. La défaite de ces derniers auxquels il reprocha d’avoir voulu transformer leur syndicat en « fer de lance » d’objectifs politiques, consolida son influence. Elle alourdit aussi le contentieux avec les militants les plus politisés de la côte méditerranéenne. Dans l’immédiat, devait-il conclure, « travaillée au corps et de près par le bureau confédéral et par d’autres », la Fédération subit « une série d’échecs glorieux, mais cuisants qui nous firent grand tort en ce qui concerne nos revendications ».

Méfiant devant les élans de congrès et les « conseils de conseilleurs qui ne sont pas les payeurs » Désiré Brest écoutait et recueillait les avis de chacun. Pour autant, il restait convaincu qu’un responsable ne doit pas craindre « d’être à contre-courant, de faire pièce à la paresse, aux préjugés, aux habitudes ». Ainsi ne renonça-il jamais à ses prérogatives. S’il lui arrivait de déléguer certains pouvoirs à un adjoint, il ne manquait pas d’en fixer les limites par écrit. Au risque d’accréditer l’accusation d’autoritarisme et de direction trop personnelle qu’étayaient encore les relations directes, informelles et non exemptes d’estime réciproque, entretenues avec les interlocuteurs patronaux et administratifs fréquentés depuis des années. Jointe à la combativité redoutée de la corporation, la méthode permit d’obtenir sa désignation à la Caisse nationale de garantie des ouvriers dockers - Cainagod - par le directeur des ports maritimes et d’enterrer plusieurs projets de réforme de la loi de 1947. Négociateur expérimenté et manœuvrier hors pair, il usait d’indéniables talents de comédien capable de « prendre son air le plus idiot [...] pour apaiser la méfiance des forts en maths », ingénieurs des Ponts et Chaussées ou Inspecteurs des Finances, « semer les peaux de bananes et tendre les pièges jusqu’à ce qu’ils) viennent à résipiscence ». Formé à la rude école des organisations sans ressources d’avant-guerre, il acquit une réputation d’économe, peu conforme à sa vraie nature, laquelle le portait davantage vers les solutions d’une orthodoxie approximative. Confronté, dans les années 1950, à de sérieuses difficultés de trésorerie, il inventa ainsi, avec Baudin, un efficace système de « petits robinets » financiers dont il refusa de livrer le « secret ». « Pour moi, résumait-il, je suis [...] un peu dégourdi sur les bords. Il y a un renard, il en faut ». Sur tous ces points, il complétait parfaitement Baudin, « raide comme une barre ». Ce dernier, atteint, vers 1957, par une maladie irréversible qui le gênait de plus en plus, fut contraint de réduire ses activités. Adjoint en titre, Brest eut bientôt la responsabilité effective du fonctionnement de la Fédération, mais n’accéda au secrétariat général qu’en 1962, après le départ à la retraite de Baudin.

Orateur habile à la voix éraillée, trapu, adepte de la boxe et de la natation, praticien habituel de la gymnastique, Désiré Brest ne craignait pas le « contact » physique, attitude indispensable à l’époque pour quiconque souhaitait se faire respecter sur les quais. Domicilié à Charenton, il logeait avec les siens dans les deux pièces sans confort d’un modeste pavillon. Son train de vie demeura celui que lui permettaient ses incertains revenus de permanent syndical. Amateur de bonne chair menacé par un embonpoint qui finira par triompher, l’homme, au vrai, garda des manières simples qui plaisaient aux militants. Fidèle à ses origines, c’est encore dans les ports bretons qu’il passait l’essentiel de ses congés. Accaparé par ses multiples tâches, il resta le gros lecteur qu’il était depuis l’enfance. Outre les classiques de la littérature russe, il aimait les ouvrages historiques avec une préférence particulière pour l’antiquité. Les repas dominicaux, les seuls pris en famille ou en compagnie d’amis personnels, étaient souvent l’occasion de discussions interminables en rapport avec ses lectures du moment. Ses nombreux articles, vifs et pittoresques, leur maîtrise d’un argot plein d’humour et jamais vulgaire, signalent aussi le plaisir que le militant éprouvait à manier la plume. Parvenu à l’âge de la retraite, il ressentit le besoin de coucher par écrit, pour ses enfants, ses souvenirs au fil d’un savoureux manuscrit de près de 170 pages dactylographiées par sa compagne.

L’accélération des changements techniques dans la manutention, illustrée par la conteneurisation et l’inévitable renouvellement de la main-d’œuvre et des cadres syndicaux portuaires précipitèrent l’effacement, vers le milieu des années 1960, de références héritées des périodes antérieures. Conscients des évolutions en cours, Désiré Brest veilla à garantir l’avenir des dockers par l’extension de leur embauche prioritaire dans les emplois nés de la mécanisation des opérations. Il se montra également attentif à préparer la relève par la promotion de jeunes militants au sein de l’appareil fédéral. Admettre leurs aspirations et transformer en conséquence le mode de fonctionnement et d’action de la Fédération s’avérèrent en revanche plus délicats, voire impossibles.

Ces blocages, sources d’incompréhensions et de tensions, ouvrirent des perspectives aux opposants jusque-là marginalisés. En 1966, Duffuler mena la charge et proposa de remplacer Brest par un Dunkerquois dynamique : Roger Gouvart. Prématurée, l’offensive choqua. La majorité des délégués se cabra. Pour beaucoup qui le dirent, le secrétaire général faisait toujours figure de « champion » et de « cerveau ». Surpris par la vigueur d’une attaque qui, outre l’argument du rajeunissement, se réclamait de la ligne confédérale, l’intéressé joua la carte sentimentale par l’évocation du risque d’être « balancé comme un vieux citron pressé ». « Ne vous croyez pas obligés de me garder, ajouta-t-il. J’ai quitté de nombreux patrons, en gardant toute ma fierté ». Il détenait cependant d’autres atouts. Au nom d’une autonomie fédérale chère à ses camarades, il remit à sa place le représentant de la Confédération - Mascarello - d’un sec : « cela ne vous regarde pas ! Il en appela, surtout, à l’impérieuse nécessité de préserver l’unité de la corporation qu’affaiblirait le congédiement de celui qui l’incarnait depuis la Libération. Au total, Brest fut réélu avec plus de 75 % des mandats. Vaincus sur le moment, les arguments des contestataires continuèrent toutefois à cheminer. Désormais sur la défensive, le secrétaire général contribua par son attitude à les valider.

Les événements de 1968 furent fatals à Brest qu’ils prirent de court dans le même temps où ils favorisèrent l’émergence d’une nouvelle génération militante. Réuni contre l’avis d’une partie des syndiqués au lendemain de la grève, le congrès de 1968 vit se cristalliser contre la personne du secrétaire général un mécontentement diffus, mais réel. La prudence initiale de la Fédération, la manière dont Brest avait dirigé la délégation fédérale lors des négociations et les résultats obtenus nourrirent un flot de critiques que les Marseillais et les Dunkerquois n’étaient plus les seuls à formuler. La rhétorique du secrétaire général échoua à redresser une situation que ses derniers soutiens jugeaient perdue. La mort dans l’âme, en quête d’une issue honorable, Brest proposa un compromis peu avant le rejet du rapport fédéral par les congressistes. « Ce n’est pas à moi, concéda-t-il, de dire : je ne veux plus être secrétaire général [...] si vous voulez, je serai président de ce truc, ce qui se fait quand les gens quittent dans l’honneur et la gloire ». Au nom des délégués soucieux d’éviter d’inutiles fractures, Henri Fiquet reprit à son compte la suggestion sans oublier de saluer le travail accompli par l’intéressé, « un des plus sûrs piliers » de la Fédération.

Au terme du congrès, Brest conserva son siège à la commission exécutive en qualité de président, titre créé pour la circonstance dont les nouveaux dirigeants ne tardèrent pas à réaliser l’erreur commise en ne précisant pas qu’il s’agissait d’un poste honorifique. Dans les jours qui suivirent, en effet, l’ancien secrétaire prétendit agir comme si rien n’avait changé. Il devait en résulter une ultime et douloureuse mise au point.

Replié sur les mandats qu’il détenait dans la marine fluviale, Désiré Brest prit ses distances avec la Fédération et intervint hors de tout contrôle de celle-ci. Ainsi n’hésita-t-il pas à signer de son propre chef un protocole d’accord, à ignorer les convocations aux réunions fédérales et à refuser de parapher une lettre de démission de la Cainagod. Sévèrement critiqué, en son absence, au cours du congrès de 1970, il ne fut pas réélu à la commission exécutive, tandis qu’une résolution exigeait que la Fédération soit dorénavant représentée par ses véritables mandataires dans les négociations concernant les mariniers parmi lesquels l’attitude de Brest favorisait la progression de FO.

Chevalier de la Légion d’Honneur depuis 1971, toujours membre du PCF - cellule Sadoul de Charenton -, il décéda le 22 octobre 1974 au CHU de Créteil (Val-de-Marne). Lors de ses obsèques, trois jours plus tard, à Charenton, son épouse s’opposa à ce qu’un responsable de la Fédération des Ports et Docks prononce une allocution.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article17872, notice BREST Désiré par Michel Pigenet, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 16 octobre 2019.

Par Michel Pigenet

ŒUVRE : Mémoires, inédit ; nombreux éditoriaux et articles dans L’Avenir des Ports et L’Etoile des Mariniers.

SOURCES : Arch. Nat., F22 1 846. — Centre des archives contemporaines : 770 770, art. 35 ; 870150, article 20, 188, 191 ; 920 251, art. 14, 16. — Arch. PPo de Paris, dossier 63591. — Archives de l’Institut CGT d’Histoire sociale : dossier de la commission nationale de reconstitution des organisations syndicales de travailleurs. — Congrès national de la Fédération des Ports et Docks, les 27 janvier 1938, (Nantes) ; 19 mars 1946 (Paris) ; 6-8 avril 1948 (Marseille) ; 22 juin 1950 (Paris) ; 17 mai 1955 (Paris) ; 24 octobre 1957 (Paris) ; 18 mai 1960 (Paris) ; 13 juin 1962 (Paris) ; 17 au 17 juin 1964 (Paris) ; 22 juin 1966 (Paris) ; 20 juin 1968 (Paris) ; 18-19 juin 1970 (Paris) ; 15-16 juin 1972 (Paris). — L’Humanité du 25 octobre 1974. — Journal officiel du 6 mars 1948 — Le Peuple du 21 décembre 1939 et du 31 mars 1945. — M. Pigenet, « 1950. Les dockers français, ’’gardes côtes de la paix’’ », Images et mouvements du siècle. Chronique sociale, t.2, Les raisins de la colère, Institut CGT d’Histoire sociale-Éditions France Progrès, 1999, pp. 409-416. — Michel Pigenet, « Le statut des dockers de 1947 : acquis législatif et pratiques sociales » in Actes du colloque « Construction d’une histoire du droit du travail », Aix-en-Provence, 20-21 septembre 2001, Cahiers de l’Institut régional du travail, n° 9, avril 2001, pp. 241-259. — Charles Tillon, On chantait rouge, Robert Laffont, 1977. — Lettre et entretien avec M. René Brest, 12 et 14 octobre 1998. — Entretiens avec Daniel Brest (7 décembre 1998) ; Henri Fiquet (6 novembre 1998) ; Gérard Leclercq (25 juin 1998).

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