Textes sur le Maitron : La pléiade des militants

Par Claude Pennetier

Intervention à la soirée d’hommage tenue à l’hôtel de ville en décembre 2013

150 000 notices de militants. Le mouvement ouvrier et social le vaut bien ! Plus grand dictionnaire biographie en langue française, le Maitron, du nom de Jean Maitron (1910-1987) – se consacre aux biographies des acteurs de l’action ouvrière, et pas seulement aux grands noms, aux théoriciens, aux leaders. Il veut faire resurgir la richesse et la diversité d’un peuple militant, sur près de deux siècles. Immense programme imaginé en 1955. Le premier tome parait en 1964 dans des années de décollage de l’histoire sociale en France, avec le lancement de la revue Le Mouvement social, du Bulletin Jaurès en 1960 et la même année le colloque « Le militant ouvrier au XIXe siècle », suivi en 1964 par le colloque international sur la Première Internationale.
Jean Maitron, instituteur, professeur de collègue, détaché au CNRS puis universitaire ayant achevé sa thèse d’État sur le Mouvement anarchiste en France, texte devenu un classique, veut faire entrer l’histoire ouvrière à l’Université, la doter d’archives, d’une revue et surtout d’un grand dictionnaire biographie qui rendrait compte de la part des militants, sans oublier les « obscurs et sans grade ». Il veut redonner place à tous les courants du mouvement ouvrier même à ceux qui n’ont pas fait école, à toutes les pratiques, à tous les métiers, à tous les secteurs géographiques. C’est un « éloge du militant », au sens d’une affirmation de l’importance sociale du militantisme, ce n’est pas une hagiographie du militant.
Pour appréhender en toute rigueur historique une matière si vaste il fallait séparer le chantier en périodes : 1. De la Révolution française à la Première Internationale ; 2.De la Première Internationale à la Commune de Paris ; 3. Les années de création des organisations ouvrières ; 4. La Première guerre mondiale et l’entre-deux-guerres ; 5. De la Seconde guerre mondiale à Mai 68. En traitant la Commune de Paris, Jean Maitron est allé au bout de sa logique : pourquoi choisir entre les Communards, pourquoi ne mettre en avant que ceux qui ont laissé des trace écrites ? Il faut les prendre tous dans la mesure où les sources le permettent. Cette large sélection et l’esprit militant qui marquait l’approche ne fut pas du goût de tous dans le monde universitaire. Le Père Serge Bonnet, l’historien de « l’Homme du fer », aimait dire malicieusement  : « Je me souviens que des historiens de la Sorbonne critiquaient Jean Maitron mais je ne me souviens ni de leur nom ni de leur œuvre ». La reconnaissance vint en 1982 avec la publication de la période 1914-1940. Mai 68 était passé par là avec la vogue de l’ « histoire d’en bas ». L’arrivée de la gauche au pouvoir permettait de renforcer le chantier historique, y compris dans le domaine des dictionnaires internationaux fondamentaux, pour la culture politique mais avec un public plus limité.
Car l’atout du Maitron est d’avoir fidélisé un public de passionnés d’histoire sociale, au-delà des bibliothèques et des archives. Le tournant informatique pris après le décès de Jean Maitron a permis d’élargir ce public grâce à la production de CD-Rom puis d’une grande base, maitron-en-ligne, permettant d’accéder aux 150 000 biographies et aussi de les réviser, de les compléter, d’ajouter une iconographie. Les chercheurs étrangers, les étudiants, les familles de biographiés peuvent dialoguer avec les auteurs, profiter des apports du Maitron et apporter au Maitron.
Jean Maitron a toujours conçu son dictionnaire comme un premier sillon, une incitation à poursuivre, à prolonger. Il n’imaginait pas à quel point son intuition allait se réaliser ! Et comment l’œuvre centrale serait accompagnée de volumes spécialisés concernant les Cheminots, les Gaziers-électriciens, les Anarchistes… sans oublier les volumes internationaux parus après son décès : Allemagne, Komintern, Maroc, Algérie.
À l’heure où il est de bon ton de tout briser derrière soi sans être sûr de construire, assumons avec fierté ce formidable héritage pour mieux le faire fructifier, pour le dépasser, pour en faire, avec une nouvelle génération autour de Paul Boulland, un Maitron du XXIe siècle.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article178742, notice Textes sur le Maitron : La pléiade des militants par Claude Pennetier, version mise en ligne le 24 février 2016, dernière modification le 24 février 2016.

Par Claude Pennetier

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