Textes sur le Maitron : La sociobiographie des militants : autour des chantiers du Maitron, décembre 2007

La sociobiographie des militants : autour des chantiers du Maitron.

Avant d’aborder l’hommage à Jean Maitron né le 17 décembre 1910, il convient de s’expliquer sur ce titre et sur le choix du moment qui nous réunit. Le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, devenu Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social est d’abord un recueil de notices biographiques des acteurs de ce grand mouvement social des sociétés industrielles qu’est le mouvement ouvrier, et des autres acteurs de l’émancipation sociale sous les formes les plus diverses : culturelles et associatives. Il ne serait que cela ce serait déjà beaucoup et il mériterait à ce titre le soutien des organisations syndicales, des organismes publics et universitaires.
Le dictionnaire s’inscrit depuis les origines dans les débats historiques et historiographiques sur la nature et les formes du militantisme. Il y a cinquante ans, le colloque sur Le militant ouvrier français dans la seconde moitié du XIXe siècle à l’initiative de Jean Maitron ouvrait la voie. Depuis, les sciences sociales et l’histoire sociale ont proposées des pistes nouvelles à l’analyse et l’interprétation des itinéraires des militants, aux motivations et à l’impact de leur action.

Jean Maitron était encore parmi nous lorsque s’est affirmée la méthode prosopographique (du profil), méthode ancienne puisqu’elle puise, romaine à la fin du XIXe siècle, ses origines dans l’histoire allemande de la période, et qu’une équipe dynamique de chercheurs de l’Institut d’histoire moderne et contemporaine faisait resurgir. Il a assisté aux premières réunions et s’est réjoui de me voir jeter les bases d’une possible prosopographie des militants au colloque de Milan de 1984, sur Biographies individuelles et mouvements collectifs, les textes parurent à Milan en 1988, un an après son décès.
À l’occasion de ce colloque, j’avais présenté la prosopographie comme la mise en rapport de biographies individuelles pour faire apparaître les facteurs discriminants qui dispersent les militants sur l’échiquier politique ou syndical et qui éclairent leurs réactions diversifiées aux événements majeurs comme aux évolutions sociales. La méthode a fait ses preuves. Elle garde toute sa force en partie grâce à l’évolution de l’informatique et des statistiques. Elle s’applique essentiellement à des corpus clos ou nettement délimités. Nous y reviendrons tout au long du colloque.

Pourquoi dès lors intituler ce colloque sociobiographie des militants et non prosopographie ou biographie collective ? Dans cette acception, la sociobiographie inclut la prososographie et elle l’ouvre à des observations de petits groupes, ainsi qu’ à la biographie individuelle confrontée à celle du groupe. Elle est sensible non seulement à la mise en rapport statistique mais à l’egodocument (journal personnel, carnet, correspondance, autobiographie), à l’écriture, à l’image, au son. En refusant « l’illusion biographique » pointée par Pierre Bourdieu, elle se dote des outils sociologiques et historiques du dépassement de l’exceptionnalité. Si la sociobiographie est générique, elle postule à la découverte dans les entrelacs des itinéraires, des logiques qui éclairent les positionnements des militants. Elle dialogue bien sûr avec la sociohistoire sans se laisser enfermer dans un courant historiographie unique.

Ce colloque puise pour l’essentiel ses matériaux dans les chantiers du Maitron : Maitron français, volumes internationaux en particulier le Komintern, l’Algérie ou dans des dictionnaires amis et alliés comme le dictionnaire des féministes. Il n’a pas semblé utile de l’alourdir par des bornes chronologiques précises, cependant dans les commandes ce sont les années trente à soixante qui ont été privilégiées. Colloque de contenu et d’interprétation, c’est aussi un colloque de méthode.

Et puisque nous fêtons le centenaire de sa naissance, Jean Maitron a-t-il inventé un genre dictionnaire dans l’édition culturelle et scientifique ? Particulièrement dans celui de l’histoire sociale. Au moment où nous publions le 50e volume du dictionnaire français (69e production en comptant le dernier né le dictionnaire CDRM des Kominterniens), au moment où grâce à l’aide d’un programme ANR nous disposons en ligne de quelque 136 000 entrées, nous pouvons méditer sur l’apport d’une œuvre peu commune et considérer que ce moment ouvre, ou du moins prépare, une troisième étape du Maitron et une troisième vague de collaborations. La disponibilité en ligne de nos matériaux en crée les conditions.

Jean Maitron a toujours conçu son dictionnaire comme un premier sillon, une incitation à poursuivre, à prolonger. Il n’imaginait pas à quel point son intuition allait se réaliser.

Chacun s’interroge sur les ressorts d’une telle passion. C’est d’ailleurs la biographie de Jean Maitron qui est la plus consultée du site Maitron-en-ligne. De toute évidence, il faut chercher dans l’articulation entre ses origines, ses engagements politiques et de sa vision de l’histoire, la clé de sa volonté.

Socialement, il n’a jamais voulu rompre avec la dimension populaire de ses origines, l’accent nivernais, l’habit simple, la sympathie directe, le refus de la prétention, le respect de l’autre associé à une intense franchise, à une grande exigence. Une modestie mêlée de fierté. Un doute perpétuel, une absence de confiance pendant sa jeunesse (sentiment d’illégitimité) et l’assurance progressivement construite de l’importance de sa tâche, on pourrait presque dire de sa mission. Finalement, il partage, par le haut, bien des aspects de la sociobiographie de ses militants, à l’articulation de l’univers de l’enseignement primaire et secondaire et du supérieur. Un pied dans l’enseignement primaire par son milieu  : premier du canton au CEP, il sort du primaire pour aller vers le lycée puis vers la khâgne de Louis le Grand, mais de toute évidence il freine son ascension pour se contenter d’une licence et d’un poste dans l’enseignement primaire, avant de reprendre son élan face à l’impasse politique qui est la sienne en 1939. Instituteur et fier de l’être, instituteur pleinement, maître tenant sa classe d’une main ferme mais généreuse, auteur de manuels d’orthographe et de rédactions qui sont encore réédités, militant actif contre les « bagnes d’enfants ». Enseignant du primaire taraudé par le besoin de donner vie et sens à la Sociale comme on nommait chaleureusement le grand mouvement social qui prenait racine au XIXe siècle. Il ne fut pas le seul instituteur dans cette situation, Maurice Dommanget en est un grand exemple, et bien d’autres seront d’ailleurs ses collaborateurs dans les différents chantiers qu’il entreprit : Maurice Poperen, Georges Thomas.

Pour comprendre le drame (le mot est de lui) qu’il vécut à l’époque du Pacte germano-soviétique, il faut remonter à ses engagements d’étudiant. Militant de l’Union fédérale des étudiants, organisation présyndicale, il adhère au communisme avec réserve, séjourne six mois en Allemagne où il voit avec horreur le national-socialiste s’implanter. Hostile au cours sectaire « classe contre classe » du mouvement communiste international et du Parti communiste français, persuadé que Trotsky a vu juste dans la situation allemande, il rallie l’opposition de gauche mais s’en éloigne vite pour rallier le grand parti du Front populaire, sans ignorer le rôle du Stalinisme dans le contexte des procès de Moscou et dans la lutte contre le POUM en Espagne. Il le sait, il interroge les témoins, il note dans ses carnets, dessins à l’appui. Toujours dans cette quête de sens, il avait visité l’URSS, en 1933, avec son grand ami Étienne Manach dont on vient de publier le journal intime.
Avec le tournant de 1934, Jean Maitron aime ce peuple communiste antifasciste, cette fraternité populaire qui le touche.
Et tout s’effondre. Comment le mouvement ouvrier en est-il arrivé là ? Sa quête commence et ce n’est pas une remémoration basée sur la haine et sur la dénonciation. Au contraire, pour comprendre, il veut respecter les acteurs, leur rendre leur place juste. Son ami Manach écrit en 1950 à un autre ami : « C’est mon meilleur ami avec toi. Lui c’est un moraliste [..] À une autre époque Jean aurait pu être un Saint-Just, et il n’est pas impossible qu’il le devienne encore ! C’est l’homme de la pensée droite dans tous les sens du mot ». Ensemble, ils se battront par la plume pour rendre place à leur ami italien Emilio Guarnachelli, réfugié en URSS , connu lors de leur voyage et mort au Goulag.

À l’origine du Maitron, pour Jean Maitron, redonner place à chacun avait de toute évidence une dimension « morale », elle a pris de fait une dimension scientifique. Maitron commença par les anarchistes avec le succès que l’on connaît, récoltant archives et témoignages. Il intégra le CNRS puis l’Université où il fut l’introducteur de l’histoire ouvrière, la dotant d’une base documentaire, d’une revue et bientôt d’un grand instrument biographique.

L’histoire du DBMOF débute par une première réunion en 1955 et aboutit à la première publication en 1964. Il ne convient pas d’en faire ici l’histoire détaillée. Elle a été esquissée à plusieurs reprises, notamment à son décès en 1987 ou, oralement aux Archives nationales en 2007 à l’occasion du 20e anniversaire de son décès.

Je ne redirais pas non plus l’amitié et l’estime qui le liaient à son équipe pour ne pas courir le risque de former, pour reprendre une formule de la sociologie, un Syndicat d’admiration réciproque. Je veux juste saluer, au passage, Justinien Raymond qui nous a quittés le 18 septembre 2010 à 99 ans. La collaboration au Maitron permet de rester jeune comme René Lemarquis et Jean-Jacques Aisenmann peuvent en témoigner.

En publiant la nouvelle série du Maitron à partir de 2006, nous avons associé dans le titre, à mouvement ouvrier, mouvement social pour rendre visible un état de fait déjà ancien : le Maitron fait place à toutes les influences artistiques et intellectuelles qui ont touché le monde ouvrier. Nicole Racine peut en témoigner, elle qui a signé un nombre considérable de biographies remarquables, d’écrivains, peintres et philosophes de l’entre-deux-guerres. L’affichage plus net du mouvement social ouvre la voie à un travail plus systématique en direction de l’éducation populaire, de l’anticolonialisme, de la vie associative. Nous avons une pensée pour Françoise Tétard, animatrice de notre groupe association, qui vient de nous quitter, jeune, trop jeune.

Si les catégories ouvrières, dans leurs diversités, sont au cœur de notre quête, les enseignants issus et en contact avec le monde populaire y ont leur place. La base en ligne en signale par moins de 6000. Il faut saluer l’énorme travail réalisé, à l’initiative de Jacques Girault, par l’HIMASE, qui se consacre au monde de l’enseignement.

Avec le temps, l’œuvre est passée devant l’homme. Un prix Jean Maitron créé par la FEN perpétue son nom. La bibliothèque du CHS porte sa trace, mais c’est surtout ce fameux Dictionnaire qui s’enrichit, se rajeunit, rebondit et qui porte fièrement le nom de Maitron. Le Dictionnaire est de toute évidence un élément de l’identité du mouvement ouvrier et social français et de ce fait en suit le rythme, en décalé et en en permettant le bilan.

Œuvre scientifique, il est aussi une vision du monde et ne peut vivre que si celle-ci est partagée. L’attachement de l’Université ne saurait suffire à assurer le développement de cette grand œuvre. Tout en renforçant ses liens avec l’Université (CHS et université des régions) et avec le CNRS, le Maitron doit, avec les Éditions de l’Atelier, multiplier les liens avec les organisations syndicales, les associations et grâce à Internet, conquérir un nouveau lectorat.

À l’heure où il est de bon ton de tout briser derrière soi sans être sûr de construire, assumons avec fierté ce formidable héritage pour mieux le faire fructifier, pour le dépasser, pour en faire un Maitron du XXIe siècle.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article178743, notice Textes sur le Maitron : La sociobiographie des militants : autour des chantiers du Maitron, décembre 2007, version mise en ligne le 24 février 2016, dernière modification le 29 mars 2021.
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