BRETIN Louis, dit A-THEO (athée) dit THEO-BRETIN

Par Justinien Raymond, Madeleine Rebérioux

Né le 11 janvier 1879 à Saint Gengoux-le-National (Saône-et-Loire), mort le 12 juillet 1956 à Chagny ; instituteur ; militant socialiste.

Avec sa pipe et sa barbe, son grand chapeau et sa lavallière, Théo-Bretin incarna, pendant un demi-siècle d’une vie militante qui dépassa très largement la Saône-et-Loire, les traits essentiels du guesdisme assaisonnés d’un goût pour l’anecdote et les joies simples de la vie, plus typiquement bourguignon.

Il n’avait quasi pas connu son père, mort jeune, mais qui lui laissa, ainsi qu’à son frère, une maison et un peu de vigne, et il fut élevé par un oncle charron et une tante sage-femme à Saint-Gengoux-le-National. Au lieu de devenir lui aussi charron, selon les prévisions familiales, Louis Bretin fut reçu en 1895 à l’École normale de Mâcon. Il allait en sortir en 1898 libre penseur ardent et socialiste. Sa carrière d’instituteur se déroula jusqu’en 1914, au début sans difficultés particulières, puis, une fois Théo devenu un militant « départemental », en proie à une permanente répression : il avait d’abord été nommé instituteur-adjoint à Montchanin, puis, à partir d’octobre 1903, à Chalon où il devint secrétaire du groupe socialiste. Le 1er juin 1906 ; après avoir encouru, le 19 juillet 1905, la censure avec mention au Recueil des actes administratifs, il était muté, toujours comme adjoint, à Chissey-en-Morvan. Le 1er avril 1907, déplacé d’office, on le nommait titulaire à la petite école mixte de Tintry près d’Epinac, « très vraisemblablement le plus mauvais poste du département », selon le préfet. Le 16 novembre 1909, un nouveau déplacement d’office l’envoyait à Varennes-sur-le-Doubs - sans doute Varennes-sous-Dun : il y perdait le secrétariat de mairie et 700 F par an. En congé sur sa demande à partir d’octobre 1911 (après la mort de sa jeune femme qui lui laissait trois tout petits enfants) pour aller s’occuper à Marseille d’un nouveau quotidien, La Provence, lancé par P.-M. André et M. Allard ; il demanda sa réintégration en Saône-et-Loire en juin 1912, appuyé par une lettre du député SFIO Jean Bouveri qui supplia le préfet d’avoir « pitié de ses enfants ». Il fut finalement nommé au Tartre par Frangy où il se trouvait encore lors de son élection à la Chambre en mai 1914.

À lire les archives départementales, on se rend compte de la haine dont le préfet le poursuivit et l’on s’aperçoit aussi que Théo Bretin ne dut sa (pénible) survie universitaire qu’au sérieux de son enseignement sans doute (aucune des enquêtes de l’inspecteur d’académie pour tenter de prouver qu’il abandonnait sa classe n’aboutit), mais surtout à son renoncement formel à toute activité syndicale en 1908 et à la relative protection de Symian, député radical-socialiste influent de Saône-et-Loire. Ce qu’on pourchassa surtout en lui, ce fut le propagandiste socialiste, l’organisateur infatigable, le journaliste souvent virulent, l’adversaire du « Bloc » enfin. De ce point de vue, Théo-Bretin est, surtout entre 1905 et 1907, de ces guesdistes dont les positions sont proches des hervéistes. Il s’en écartera de plus en plus dans les années qui précèdent la guerre, tout en restant vigoureusement « anti-blocard ». Ce dernier trait l’amènera même un moment, en 1913, à collaborer à l’éphémère Lutte des classes, lancée par les Cambier et Allemane et dont il se retirera par discipline à la fin de décembre 1913.

Il avait, depuis 1899, milité sans arrêt dans les organisations socialistes. Fondateur en 1899 du premier groupe socialiste d’Epinac, secrétaire adjoint en 1900 de la Fédération autonome des groupes socialistes de Saône-et-Loire qui venait de se constituer, il prônait à l’époque, tant dans les groupes socialistes que dans les sociétés de libre pensée et les « jeunesses laïques », une étroite union entre socialistes et « républicains ». C’est en 1905 que la rencontre des guesdistes le convainquit d’adopter une autre orientation. Devenu secrétaire adjoint de la Fédération SFIO au congrès de Saint-Vallier d’août 1905, il fut élu le 22 novembre 1908 délégué au conseil national en remplacement de Raquillet : cette fonction importante le mit à même d’être au courant de toute la vie intérieure du parti ; elle lui fut confirmée en 1909, 1910, 1911. Délégué aux congrès nationaux du Globe (avril 1905), de Chalon (octobre), de Limoges (1906), Nancy (1907), Lyon (1912) et Brest (1913) il ne cessa pas, en même temps, d’être candidat aux élections législatives dans la ferme intention d’arracher un siège aux radicaux. À Charolles II, il obtint, en 1906, 1 180 voix au premier tour et le comité fédéral retira sa candidature au second. En 1910, ayant donné le 13 mars sa démission écrite au parti, il se présenta à Louhans entre les deux tours sans l’accord du comité fédéral, obtint 2 545 voix et, malgré une sévère critique de Bras, réintégra le Parti ! L’astuce était un peu grosse... En 1914, enfin, le comité fédéral décida de maintenir, en l’absence de tout péril réactionnaire, sa candidature au deuxième tour et il fut élu avec 7 568 voix contre 5 968 à Robin Périer.

Mobilisé comme simple soldat au 59e régiment d’infanterie territoriale, promu sous-lieutenant en mars 1915, il regagna peu après le Palais-Bourbon où il intervint dans un très grand nombre de débats, inscrit qu’il était à cinq commissions. Battu aux élections de novembre 1919 comme toute la liste SFIO de Saône-et-Loire, il fut élu conseiller municipal et maire de Chagny de 1919 à 1922.

Ferme « jusqu’au-boutiste » pendant la guerre, ou l’entendit cependant avant le congrès de Tours reconnaître qu’il s’était « trompé » tout en plaidant « la bonne foi » ; au moment de la scission, il choisit sans hésiter la « vieille maison ». S’il resta jusqu’en octobre 1941 (sauf entre 1925 et 1929) conseiller municipal de Chagny, il ne retrouva la mairie que le 25 juin 1937 (il sera suspendu le 1er septembre 1940). Dans l’intervalle, il parcourut depuis 1919 toute la France et l’Algérie comme délégué permanent à la propagande de la SFIO. Élu pour la deuxième fois député de Saône-et-Loire sur la liste socialiste en 1924, il fut battu au second tour à Mâcon en avril 1928 par suite du maintien du candidat communiste Barrat. Théo Bretin avait en effet obtenu 7 451 voix au premier tour (28 % des inscrits). Il totalisa 9 892 voix au second mais le candidat communiste conservait 956 voix et Jacoulot, candidat républicain radical, qui avait obtenu 6 242 voix au premier tour, atteignit 10 504 voix au second et fut élu. Théo Bretin échoua à nouveau à Autun II en 1936 quoiqu’il eut obtenu près de 5 000 voix au premier tour.

En 1945, Théo Bretin fit partie de la Commission administrative provisoire du « Vieux parti socialiste SFIO » qui dénonçait « Le coup de force du néo-Parti scissionniste de M. Daniel Mayer ». J. Garchery et Paul Faure en étaient les principaux créateurs. Ce mouvement se transforma en Parti socialiste démocratique. A l’issue du conseil national tenu à Paris le 28 avril 1946, Théo Bretin fut un des signataires de l’affiche appelant à dire non le 5 mai 1946, au projet de Constitution : « Non à la dictature des partis, non à la bolchevisation de la France, non aux ennemis de la liberté, non à la justice des clans, non à la justice des incapables et des prébendiers, non à ceux qui menacent la civilisation occidentale et ce qu’elle représente pour nous, Français de France, d’espérances et de salut. »

Théo Bretin devait mourir en 1956 ; il demanda alors que l’on gravât sur sa tombe, en guise d’épitaphe, qu’il avait été toute sa vie « Bourguignon, Français, Européen et citoyen du Monde. »

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article17880, notice BRETIN Louis, dit A-THEO (athée) dit THEO-BRETIN par Justinien Raymond, Madeleine Rebérioux, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 25 octobre 2013.

Par Justinien Raymond, Madeleine Rebérioux

ŒUVRE : Collaboration à de nombreux journaux dont Le Socialiste de Saône-et-Loire, La Provence, l’Humanité, La Lutte des classes, Le Socialisme, le Populaire.
Le Socialisme triomphera bientôt, brochure qui rassemble une série d’articles parus en 1907 dans Le Socialiste de Saône-et-Loire.

SOURCES : Arch. Jean Zyromski. — Arch. Dép. Saône-et-Loire, 30 M 01 et 41 M 6 (dossier personnel). — Souvenirs et témoignages de Mme Livet, sa fille et MM. Henri Desvaux, Jean Marie, Roger Lagrange. — Le Socialiste de Saône-et-Loire. — J. Jolly, DPF, op. cit., t. II, 1962. — H. Coston, Dictionnaire de la politique française, t. 1, notice : Parti socialiste démocratique, Paris, 1967. — Note de Jacques Girault et Cl. Pennetier.

ICONOGRAPHIE : Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes, II, op. cit., p. 522.

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