WEIZMANN (ou WEITZMANN) Leopoldine (Poldi), [épouse SCHWALBACH]. Pseudonymes : Aga, Andrée Delecourt, Andrée Andrieux.

Par Michel Rousselot

Née le 1er novembre 1898 à Brno (Brünn) (Margraviat de Moravie de l’Empire autro-hongrois, Tchécoslovaquie, Protectorat de Bohème-Moravie de l’Empire allemand, République Tchèque), morte le 15 janvier 2002 à Lyon (Rhône) ; militante antinazie réfugiée en France ; philosophe, sociologue.

Fille de Samuel Weizmann (1863-1943), avocat, et de Marie Frendl (1861-1939), tous deux d’origine autrichienne, Leopoldine Weizmann vécut son enfance dans une famille juive non pratiquante, aisée, de Vienne (Autriche). Elle avait une sœur ainée, Gertrud, et un frère cadet, Fritz, qui émigrèrent au Canada. Son père mourut en déportation à Auschwitz en avril 1943. Chaim Weizmann (1874-1952), premier président de l’état d’Israël (1949-1952), était un cousin dont elle ne partageait pas les options sionistes.

Leopoldine Weizmann grandit et fut scolarisée d’abord à Brünn où elle obtint en 1916 le « Reifeprüfung » (certificat de fin d’études secondaires). Ensuite, jeune adolescente, elle dut s’imposer à ses parents pour qu’ils l’autorisent à poursuivre des études supérieures qui furent brillantes. Après les sciences naturelles à Vienne et les langues (anglais, français, italien, espagnol), elle étudia les sciences humaines dans plusieurs villes d’Allemagne ; elle apprit le grec pour comprendre les philosophes anciens et fut reçue docteur en philosophie à Leipzig (Saxe, Allemagne) en 1922. Sa thèse portait sur le concept de culture chez Nietzsche en relation avec Dilthey. Comme d’autres étudiants, elle se déplaçait là où les maîtres ouvraient des espaces de réflexion : Leipzig avec Hans Freyer, Fribourg-en-Brisgau (Bade-Wurtemberg, Allemagne) avec Edmund Husserl. Elle fut libraire puis, à la fin des années vingt, elle continua des études de philosophie à Marburg (Hesse, Allemagne) et à Fribourg-en-Brisgau, avec des étudiants comme Hannah Arendt, Karl Löwith ou Herbert Marcuse, auprès du philosophe Martin Heidegger dont elle corrigea les épreuves de l’ouvrage phare Sein und Zeit (L’être et le temps), publié en 1927. Elle a retracé ses années d’études dans un récit autobiographique écrit en 1932 et publié à la fin de sa vie sous le titre Zum Bericht über eine Generation (Contribution à la compréhension d’une génération).

Après le temps de la recherche philosophique vint celui de l’engagement politique et social. Avec la montée du nazisme en Allemagne, nombre de ses amis partaient pour la France, la Grande-Bretagne ou les États-Unis. En 1932, elle vint s’établir à Paris où, sensible à l’art, elle fréquenta les surréalistes, André Breton et Pablo Picasso. Elle participa au mouvement pacifiste « Amsterdam Pleyel », prit part au mouvement « Der Funke » (L’Étincelle), se rapprocha de la SFIO, milita contre la montée des fascismes en Europe. En 1936, lors du front populaire, elle fit un séjour en Espagne, en guerre civile, grâce à une carte de presse que lui avait procurée Marceau Pivert.

Leopoldine Weizmann rencontra à Paris, Johann Schwalbach, né à Berlin (Allemagne) en 1905, militant antinazi qui s’était réfugié en France et avait été déchu de la nationalité allemande. Il était un membre actif du groupe « Der Funke » et lié à l’organisation révolutionnaire espagnole POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste). Il fut interné à deux reprises au début de la guerre, et réussit à s’enfuir, puis, en 1940, ils rejoignirent tous deux la « zone libre » au sud de la ligne de démarcation. Ils séjournèrent dans la région de Montauban (Tarn-et-Garonne), où ils rencontrèrent la famille Cohn-Bendit, puis à Marseille (Bouches-du-Rhône) avec le projet de partir aux États-Unis. Mais le visa de Johann fut refusé. Alors réfugiés dans la clandestinité, ils furent aidés et hébergés par des familles protestantes et vécurent, y compris après l’occupation par les troupes allemande de novembre 1942, sur le plateau du Vivarais-Lignon (Haute-Loire) et dans la région lyonnaise. Après une nouvelle arrestation de Johan Schwalbach par la police de Vichy, en mars 1944, et sa fuite, ils se cachèrent à Saint-Étienne (Loire). Après la guerre, ils utilisèrent pendant plusieurs années le nom d’emprunt de Jean et d’Andrée Delecourt.

Si beaucoup de leurs écrits furent perdus ou détruits après la mise sous scellés de leur domicile parisien par la Gestapo, ou en raison des aléas de la vie clandestine en région lyonnaise, leur militantisme ne faiblit pas et se combina avec un travail intense de sociologie et d’économie politique. Ils avaient établi des relations confiantes avec Max Horkheimer, directeur de l’Institut de recherche sociale (Institut für Sozialforschung) de Francfort (Allemagne), un des fondateurs de « l’École de Francfort » avec la « théorie critique » (critique de la société à partir des connaissances développées par les sciences humaines et sociales). Ce dernier s’était réfugié aux États-Unis, à la Columbia-University de New-York et, par un émissaire de la Résistance à Londres, leur assura un financement régulier qui leur permit de survivre pendant la guerre. Ils lui adressèrent des articles et études. Notamment dans un texte sur « La guerre de matériel » où ils exprimaient leur conviction de la défaite des armées allemandes et, pour les lendemains de la guerre, s’inquiétaient de l’existence au sein la Résistance française de courants staliniens.

Cette activité d’observation et d’étude des réalités françaises les conduisit à collaborer, par des chroniques politiques, à des revues américaines telles que Modern Review ou Politics dirigée par Dwight Macdonald de 1945 à 1948. De plus, par le courrier clandestin, ils faisaient parvenir à Londres, des études sur les institutions du régime de Vichy telles que La Légion, Le service du travail obligatoire ou Les corporations. Après la Libération, ils poursuivirent ce travail avec la rédaction d’études telles que : De la presse de Vichy et de la Résistance à la presse de la quatrième république, Les intellectuels dans la Résistance, Journal de la libération de Saint-Étienne.

En 1944, Leopoldine Weizmann adhéra à la SFIO, où elle milita sous le nom d’Andrée Delecourt, participant notamment à son congrès de 1948. Elle adhéra ensuite en 1957 au SPD (parti social-démocrate allemand). Elle fut en contacts avec des dirigeants du SPD tels Friedrich Stampfer, qui était un ami de jeunesse de son père, ou Fritz Heine qui joua un rôle important à Marseille dans l’organisation du sauvetage de nombreux émigrés juifs allemands.

Après la guerre, Leopoldine Weizmann et Johann Schwalbach vécurent à Lyon. Divorcée en décembre 1938 d’un premier mariage à Paris le 12 juillet 1932 avec Philippe Panayotoff, de nationalité belge, elle épousa Johann Schwalbach le 11 août 1953 à Lyon (VIIIe arr.) et acquit la nationalité allemande en 1955. Leur travail conjoint devait les amener à publier deux ouvrages qui marquèrent les recherches sociologiques en France.

D’abord elle cosigna en 1960 un premier livre, fruit d’enquêtes conduites dans diverses entreprises et des observations de Johann Schwalbach qui s’était fait embaucher comme ouvrier aux usines Paris-Rhône dans le quartier Montplaisir à Lyon. L’ouvrier d’aujourd’hui, paru en 1960 sous les noms d’Andrée Andrieux et de Jean Lignon, avec une préface de Pierre Naville, présentait une thèse qu’Alain Touraine* a qualifiée de « prémonitoire ». Elle fut controversée, suscitant de vives discussions dont la Revue française de sociologie se fit l’écho ; les auteurs exposaient qu’un groupe « ouvrier » demeurait assurément, mais que l’ouvrier n’était plus l’acteur « salvateur » jadis attendu, « le mouvement ouvrier classique » étant « parvenu à son terme ». Ainsi, ils ouvraient la voie aux publications d’auteurs comme Serge Mallet, Pierre Belleville ou André Gorz et aux débats de ces années soixante sur la « nouvelle classe ouvrière ».

De 1958 à 1966, Leopoldine Weizmann avait pris un emploi au Consulat d’Allemagne à Lyon où elle fut responsable des Affaires de réparation et d’indemnisation. Cela ne l’empêcha pas de participer aux travaux menés avec Johann Schwalbach. Ils développèrent des contacts avec les syndicats allemands particulièrement dans les secteurs de la chimie et de la métallurgie. En France, pour approfondir les observations et réflexions de leur ouvrage, L’ouvrier d’aujourd’hui, ils menèrent des enquêtes et interrogèrent des responsables CGT, CFDT, CGT-FO et CGC, dans des entreprises de tailles diverses en région lyonnaise et parfois en région parisienne (Berliet, Rhône-Poulenc et sa filiale la Société industrielle des silicones et des produits chimiques du silicium SIS, L’Oréal, les PTT). De plus, ils s’intéressèrent de façon soutenue à la CFDT, « un syndicat pas comme les autres », car il leur semblait particulièrement porteur d’évolution et de nouvelles orientations. Ainsi, ils analysèrent les caractéristiques des militants qui participaient aux congrès des fédérations de la chimie et de la métallurgie et de l’Union des ingénieurs et cadres de la CFDT. Ils organisèrent aussi des tables rondes avec des militants de divers niveaux sur les travaux et idées de Pierre Naville, Alain Touraine ou Michel Crozier pour observer l’influence de la pensée sociologique sur les syndicalistes. Leur second ouvrage, Le militant syndicaliste d’aujourd’hui, toujours sous la signature d’Andrée Andrieux et de Jean Lignon fut publié en 1973. Les auteurs voulaient se situer dans le prolongement des travaux d’Édouard Dolléans et de Jean Maitron pour faire apparaître l’importance historique des militants ouvriers. Ils cherchèrent à en élargir et en approfondir les perspectives en étudiant les militants syndicaux dans toute la diversité de leurs identités professionnelles et sociales (le livre est sous-titré : Ouvriers, cadres, techniciens, qu’est-ce qui les fait agir ?). Ainsi, ils furent conduits à analyser particulièrement la place des cadres dans les entreprises et dans le militantisme syndical et à s’interroger sur le développement du mouvement social du salariat dans son ensemble et dans sa complexité.

Dans le même temps, ils développèrent une activité épistolaire intense, outre les noms déjà cités, entretenant des correspondances avec Jürgen Habermas, Herbert Marcuse, Albert Camus, Léo Löwenthal, Pierre Monatte, Colette Audry, Pierre Rimbert, Marceau Pivert, Maximilien Rubel, Lewis Coser, Henry Jacoby, etc. Ils collaborèrent à de nombreuses revues publiées en France telles que : Liberté, La pensée socialiste, La révolution prolétarienne, Confrontation internationale, La revue socialiste, Économie et Humanisme, Esprit, Projet, Études, Cadres CFDT ; en Allemagne : Die Umschau, Gewerkschaftliche Zeitschrift für den Funktionär der Industriegewerkschaft Chemie-Papier-Keramik, Gewerkschaftliche Monatshefte, Deutsch Gewerkschaft Bund ; ou aux États-Unis : The Progressive, Dissent.

Animés par la recherche d’une nouvelle perspective alternative à la société industrielle, ils poursuivirent leurs travaux dans les directions qui leur étaient apparues les plus significatives. Ainsi, ils continuèrent à questionner, jusque dans les années quatre-vingt, un grand nombre de responsables syndicaux. Ils procédaient par des entretiens détaillés minutieusement retranscrits et rigoureusement analysés qui permettaient à chacun de leurs interlocuteurs d’approfondir sa propre réflexion. Ce fut le cas, à partir de 1964 et pendant plus de vingt ans, avec Edmond Maire ainsi qu’avec d’autres responsables particulièrement de la CFDT et de son Union confédérale des ingénieurs et cadres UCC, tels que Jeannette Laot, Jacques Moreau, Jacques Chérèque, Pierre Vanlerenberghe*, etc. L’évolution des formes de solidarité des cadres CFTC puis CFDT avec les autres salariés et leurs spécificités professionnelles fut l’objet du dernier article écrit par Jean Lignon, et cosigné par Andrée Andrieux dans la revue Cadres-CFDT fin 1994. Jusqu’à leur disparition, ils continuèrent leurs observations et réflexions avec un groupe d’amis lyonnais impliqués dans la vie sociale, économique et politique.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article179280, notice WEIZMANN (ou WEITZMANN) Leopoldine (Poldi), [épouse SCHWALBACH]. Pseudonymes : Aga, Andrée Delecourt, Andrée Andrieux. par Michel Rousselot, version mise en ligne le 15 mars 2016, dernière modification le 22 septembre 2020.

Par Michel Rousselot

ŒUVRE :
Sous le nom de Leopoldine Weizmann : Nietzsches Kulturbegriff, thèse, Leipzig, 1923.
Sous les noms d’Andrée Andrieux et Jean Lignon : L’ouvrier d’aujourd’hui, sur les changements dans la condition et dans la conscience ouvrière, préface de Pierre Naville, Rivière-1960, Denoël-1966. — ¿ Existe conciencia de clase obrera ? préface de Pierre Naville, Editorial Zyx - 1967, Madrid, Espagne. — Le militant syndicaliste d’aujourd’hui, Denoël-Gonthier-1973.
Sous le nom de Leopoldine Schwalbach : Zum Bericht über eine Generation, (contribution à la compréhension d’une génération), préface de Jürgen Habermas et d’Alain Touraine, Info verlagsgesellschaft, Edition Moritz von Schwind, 1997, Karlsruhe, Allemagne.
Sous divers noms : études citées et nombreux articles dans les revues et journaux cités.

SOURCES : Arch. CEDIAS-Musée social, Paris : fonds Schwalbach et fonds Pierre Naville. — Consulat d’Allemagne à Lyon. — « Une enquête sur “L’ouvrier d’aujourd’hui” », Revue française de sociologie, 1960, 1-3, p. 339-341. — Alain Touraine, Benno Sternberg-Sarel, Philippe Ariès, Jean Maitron, Paul Barton, A. Andrieux, J. Lignon, « L’ouvrier d’aujourd’hui », Revue française de sociologie, 1961, 2-4, p. 307-317. — Serge Mallet, La nouvelle classe ouvrière, Seuil, 1963. — Pierre Belleville, Une nouvelle classe ouvrière, Julliard, 1963. — Alain Touraine, La conscience ouvrière, Seuil, 1966. — Gérard Adam, « Où en est le débat sur la nouvelle classe ouvrière ? État des travaux », Revue française de science politique, 5, 1968, p. 1003-1023. — Jacoby Henry, Davongekommen. 10 Jahre Exil 1936-1946. Prag, Paris, Montauban, New York, Washington. Erlebnisse und Begegnungen, Frankfurt/Main, Sendler, 1982. — Leopoldine Weizmann, « Heidegger était-il nazi ? », Études, 368, mai 1988, p. 637-650. — Andrée Andrieux, Jean Lignon, « Solidarités et spécificités », Cadres CFDT, 366, novembre 1994, p. 41-43. — Faist Roger, « Zum Bericht über eine Generation » , Cadres CFDT, 381, décembre 1997-janvier 1998, p 76-77. — Richard Jean, Heidegger’s Children : Hannah Arendt, Karl Löwith, Hans Jonas and Herbert Marcuse, Princenton University Press, Princenton (USA) 2001. — Peter Schöttler, Institut d’histoire du temps présent « Andrieux, Andrée (Weizmann Leopoldine) », Béatrice Didier, Antoinette Fouque, Mireille Calle-Gruber (dir.), Dictionnaire universel des créatrices, Paris, Des Femmes/Belin, 2013, p. 160. — Jean-Michel Helvig, Edmond Maire, une histoire de la CFDT, Seuil, 2013. — Notes de Michel Prat, CEDIAS-Musée social (2015). — Entretiens avec Edmond Maire (2015). — Informations recueillies auprès de Claude Vial (2015). — État-civil.

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