BROCARD Jean, Antoine

Par Madeleine Singer

Né le 31 mai 1916 à Besançon (Doubs), mort le 29 septembre 1963 à Charenton (Val-de-Marne). Instituteur. Membre du Bureau national du Syndicat général de l’Education nationale (SGEN) de 1953 à 1963.

Jean Brocard était l’unique enfant de Léon Brocard, représentant, tué à l’ennemi en juillet 1916, qui avait épousé Germaine Chambette, secrétaire à la SEITA, à Paris. Après des études à l’école communale de Charenton, puis à l’EPS, il entra en 1934 à l’École normale d’Auteuil. À sa sortie de l’École, il fit son service militaire et la guerre. Il prit en 1940 son poste à l’école d’Alfortville et épousa alors Odile Perrin dont il eut trois enfants. Nommé à Charenton en octobre 1941, il devint permanent SGEN en 1952 et l’était encore au moment de sa mort subite.
Il avait adhéré au SGEN à la Libération. Dès qu’il devint secrétaire national permanent, Paul Vignaux* lui délégua une part de ses responsabilités en le faisant nommer secrétaire général adjoint au Comité national du 1° avril 1953. Dès lors, jusqu’à la réorganisation du Bureau national au Comité national du 29 mai 1960, il seconda P. Vignaux avec une autorité souriante : éditoriaux, réunions en province, rapports dans les Comités nationaux et les congrès, audiences au Ministère, interventions dans les Comités nationaux confédéraux, il fut partout sur la brèche sans se départir de ce calme qui lui permettait de régler à l’amiable tel de ces différends qui surgissent inévitablement entre des hommes attelés à une même tâche. P. Vignaux évoqua en 1963 cette collaboration véritablement quotidienne, si souvent prolongée tard dans la nuit par les conversations téléphoniques, indispensables à ces communiqués d’urgence qui ne pouvaient attendre les heures de bureau si l’on voulait répondre aux requêtes impatientes des militants ou aux exigences de la situation. Ce fut le cas notamment, ajoutait-il, dans la crise finale de la Quatrième république, dans les crises aussi de la Cinquième.
En l’absence de P. Vignaux, J. Brocard eut plus d’une fois à intervenir auprès de la Confédération. Ce fut le cas par exemple en novembre 1952 lorsqu’il justifia auprès de Gaston Tessier* le fait que Bernard Georges* ait contresigné deux circulaires envoyées par les « minoritaires » qui avaient démissionné du Bureau confédéral : B. Georges était en effet un des représentants SGEN au Comité national confédéral. C’est encore J. Brocard qui réclama une mise au point de la part des autorités confédérales lorsqu’en octobre 1957 Le Monde publia le texte d’une allocution du Cardinal Feltin « à la messe des syndicats chrétiens ». Le Bureau confédéral précisa alors que le Cardinal s’était adressé « non pas à la CFTC, mais aux membres catholiques d’un syndicat affilié à la CFTC ».
C’est bien entendu pendant la guerre d’Algérie que le rôle de J. Brocard fut le plus important. Il signa avec P. Vignaux et Jean Mousel* l’éditorial d’octobre 1955 qui soulignait « le trouble profond de la jeunesse devant l’effort militaire qui lui est demandé » (il y avait eu le 1° avril un premier rappel des disponibles) et dénonçait la « carence » de tant de gouvernements incapables de « concevoir une politique et d’en obtenir l’application ». Présent aux côtés de Vignaux dans les colloques pour la solution du problème algérien, J. Brocard était également avec lui dans la délégation confédérale qui rencontra le 30 janvier 1960, au siège de l’UNEF, la CGT et la FEN : ces organisations décidèrent un arrêt de travail, le 1° février, pour protester contre les émeutiers qui, à Alger, s’étaient retranchés derrière des barricades. L’année suivante, après le putsch des quatre généraux, le 22 avril 1961, il fut un des responsables présents dans les discussions intersyndicales qui aboutirent à l’arrêt de travail du 24 avril. Aussi lorsqu’après le plasticage du local du SGEN, le 26 février 1962, P. Vignaux envoya au Directeur de cabinet du Ministre son adresse personnelle avec celles de ses collaborateurs les plus menacés par l’OAS, J. Brocard figurait sur cette liste, avec Claude Bouret et Claude Pinoteau (voir ces noms). En même temps leur ligne téléphonique à tous quatre était surveillée par les pouvoirs publics : pour cette raison Jeanine Huick* recevait de l’Association générale des travailleurs algériens les coups de téléphone qu’elle devait transmettre au Bureau national du SGEN.
Or depuis mai 1954, J. Brocard était en même temps secrétaire du Premier degré, succédant à Guy Giry* dont il était l’adjoint depuis un an. Il demanda alors à C. Pinoteau d’être à ses côtés : « Conversations quotidiennes, allées et venues en commun notamment au ministère de l’Education nationale, coups de téléphone du soir, nous échangions constamment nos idées », déclara celui-ci qui ajoutait : « quelques minutes par jour nous suffisaient pour constater notre accord fondamental sur le fond ». Lorsque le SNES, le SNET et le SGEN lancèrent en septembre 1954 l’ordre de différer la prise en charge des copies de baccalauréat, de BEPC et des brevets de l’enseignement technique, pour obtenir une revalorisation des traitements, J. Brocard associa le Premier degré à ce mouvement en donnant la même consigne. Mendès France accorda alors aux membres de l’Education nationale une prime de rendement ainsi qu’une réforme importante des règles d’avancement. Peu après J. Brocard mena la bataille du SGEN contre le projet de loi Saint-Cyr qui prévoyait de subventionner l’enseignement agricole privé. Il demanda en vain à Mendès France, par lettre du 5 novembre 1954, d’utiliser les pouvoirs spéciaux dont il disposait pour assurer la défense de l’Education nationale. Quelques jours plus tard un Comité national extraordinaire du Premier degré vota une grève qui eut lieu le 23 mars 1955, jour où l’Assemblée nationale discutait le projet Saint-Cyr. Mais celui-ci, devenu la loi Laurens, fut voté le 1° juillet.
Comme le dit P. Vignaux, J. Brocard était « fermement laïque, défiant des opportunismes syndicaux qui le choquaient sans doute profondément, mais sans complexe d’infériorité à l’égard des vieilles organisations de défense de la laïcité ». Aussi lorsque les dirigeants CFTC qui avaient besoin de la FEN dans toute coalition tendant à imposer la paix en Algérie, étaient tentés de s’incliner devant l’exigence de la FEN qui cherchait à exclure le SGEN de cette coalition, J. Brocard adressa par lettre du 15 janvier 1962 une mise en garde à André Jeanson*, vice-président chargé du secteur politique : J. Brocard, instituteur, déclarait que 180 000 instituteurs avaient politiquement et techniquement moins d’importance que quelques dizaines de milliers de professeurs de Faculté, de chercheurs et de techniciens du CNRS que la FEN avait abandonnés aux communistes, alors que dans ce secteur, le SGEN constituait le seul contrepoids à la CGT.
Depuis 1958, J. Brocard avait laissé à C. Pinoteau la charge du Premier degré car il avait dû en octobre remplacer Henri Rouxeville* à la tête de la Commission des traitements. Or, en ces débuts de la V° République, la situation était difficile car on ne pouvait recourir aux débats parlementaires pour créer un courant d’opinion à propos du budget promulgué par ordonnance, l’Assemblée nationale ayant remis pour six mois les pleins pouvoirs au Président du conseil et à son gouvernement. Ensuite la structure autoritaire du pouvoir, le poids du conflit algérien, joints au peu d’entente entre les organisations de fonctionnaires, ne facilitèrent pas la défense des traitements, comme J. Brocard le fit remarquer dans son rapport pour le congrès de 1962. Depuis quatre ans, il livrait une bataille dont il rendait compte dans chaque numéro de Syndicalisme universitaire : études, audiences chez le Ministre, tractations avec les autres organisations syndicales de l’Education nationale et de la Fonction publique, il menait tout de front. Bien entendu nous n’évoquerons pas les mouvements de grève qui ont marqué cette période. Le grand mérite de J. Brocard fut de traduire ce que pouvaient être les revendications fondamentales des enseignants dans leur ensemble, une fois assumées et dominées les revendications de catégories. Le meilleur exemple en fut donné lorsqu’en 1959, les syndicats renouvelèrent la demande de revalorisation des indices de l’Education nationale, revalorisation réclamée dès avril 1958 pour enrayer une crise de recrutement alors catastrophique. J. Brocard sut concevoir une nouvelle grille indiciaire qui améliorait la condition des instituteurs sans nuire à l’ensemble car seul un large accord des catégories au sein du SGEN pouvait être représentatif et efficace. Finalement un certain relèvement des indices terminaux fut obtenu en avril 1961, mais J. Brocard dut encore intervenir pour certaines catégories, telles que les PTA, qui avaient été plus mal traitées que l’ensemble dans la nouvelle grille indiciaire.
Or il fallait éviter que le gouvernement pût opposer les enseignants aux autres fonctionnaires. C’est pourquoi J. Brocard assura en même temps la liaison avec les mouvements revendicatifs des fonctionnaires dont dépendait le traitement de base hiérarchisé des membres de l’Education nationale. Élu depuis 1959 avec Paul Caspard* à la Commission exécutive de la Fédération CFTC des fonctionnaires, il remplaça en 1961 H. Rouxéville dans le poste de vice-président de ladite Fédération. Celle-ci fit preuve à l’égard des mouvements enseignants d’une compréhension due à l’action des militants SGEN en son sein.
Le plus bel éloge que l’on puisse décerner à J. Brocard, c’est sans doute le regret exprimé par P. Vignaux dans son article nécrologique : si Brocard avait vécu, dit-il, « j’aurais renoncé à des responsabilités trop longtemps portées ». Plus tard P. Vignaux me déclara que J. Brocard avait les qualités qui font le leader : le sang-froid, la résistance à la fatigue, l’aptitude à travailler en équipe, le sens du possible. Comme secrétaire général, « il aurait joint à l’autorité personnelle qu’il avait acquise tant dans l’organisation qu’au Ministère et dans les relations intersyndicales, la disponibilité d’un permanent et la rare capacité de recourir aux concours intellectuels des non-permanents, indispensables au syndicalisme universitaire tel que nous le concevons ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article17995, notice BROCARD Jean, Antoine par Madeleine Singer, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 20 octobre 2008.

Par Madeleine Singer

SOURCES : M. Singer, Histoire du SGEN, 1987, PUL École et Education (1952-1955). Syndicalisme universitaire (1955-1963). Lettres de Madame Brocard à M. Singer, 25.4.1979, 20.2.1995, 12.10.1996 (A.P.).

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