VERGNAUD Gérard, Michel

Par Alain Dalançon

Né le 8 février 1933 à Doué-la-Fontaine (Maine-et-Loire) ; psychologue ; directeur de recherches au CNRS ; militant communiste ; militant syndicaliste du SNCS, secrétaire général (1970-1972).

Gérard Vergnaud
Gérard Vergnaud
Colloque U-A "Recherche en éducation", Cergy-Pontoise, 1983 ( à gauche Michel Chaigneau)

Fils d’un gérant-épicier, Gérard Vergnaud hésita avant de trouver sa voie au cours de ses études. Après sa réussite au baccalauréat série « mathématiques élémentaires », en 1952, il s’orienta vers des études commerciales, intégra l’École des Hautes études commerciales et obtint son diplôme en 1956. Il avait aussi obtenu le baccalauréat série « philosophie » en 1953, et il revint à des études de philosophie et de psychologie à la Sorbonne, obtint une licence ès lettres en 1958 et l’année suivante, un diplôme d’études supérieures de philosophie. Il racontait avoir voulu poursuivre des études en psychologie parce qu’il était curieux de savoir comment cette science pouvait l’aider à faire du théâtre, notamment du mime : il suivait alors l’enseignement d’Étienne Decroux, collègue aîné de Jean-Louis Barrault et de Marcel Marceau. Il assista à son premier cours de psychologie en Sorbonne avec Jean Piaget, rencontre qui allait jouer un rôle déterminant dans le choix de son avenir professionnel.

Après l’obtention de la licence de psychologie en 1961 puis du diplôme de psychologie expérimentale et comparée en 1962, il commença une carrière de chercheur au Centre national de la recherche scientifique : stagiaire en 1962, attaché en 1963, il devint chargé de recherche en 1968, année où il soutint son doctorat de 3e cycle, obtenu avec mention très bien, intitulé « La réponse instrumentale comme solution du problème : contribution », dont le jury était composé de Jean Piaget, Paul Fraisse et François Bresson. Maître de recherche en 1974, directeur de recherche première classe en 1983, il prit sa retraite en 1999 avec l’éméritat.

Spécialiste de psychologie cognitive et de didactique, Gérard Vergnaud pilota pendant dix-huit ans, de 1978 à 1995, la RCP (Recherche coopérative sur programme), puis le GDR (Groupement de recherche) sur la didactique des mathématiques et de la physique, puis le GDR « Didactique et acquisition des connaissances scientifiques ».

Influencé au départ par Piaget, il dégagea d’abord dans ses recherches des phases distinctes de conceptualisation de l’arithmétique, prétendue élémentaire (dont l’apprentissage prend en fait une bonne dizaine d’années), et des formes initiales de l’algèbre et de la géométrie. Influencé aussi par Lev Vygotsky, après la traduction par Françoise Sève de son livre, Pensée et langage, ainsi que par la psychologie des interactions sociales, il fut amené à s’intéresser au rôle de l’enseignant, afin de mieux comprendre comment les mises en situation et les médiations contribuent à l’appropriation des connaissances mathématiques. C’est en effet cette appropriation que doit viser l’activité de l’enseignant. Les savoir-faire sociaux, la maîtrise du langage écrit, les connaissances mathématiques peuvent et doivent trouver leur fonctionnalité en situation ; la forme verbale et discursive de la connaissance n’est pas suffisante. La forme opératoire de la connaissance, celle qui permet d’agir en situation, est essentielle, et même première. C’est donc à la lumière de la pédagogie et de la didactique des situations qu’il faut aborder le rapport au savoir, qui est effectivement au centre du rapport à l’école, du rapport à la formation, à l’apprentissage, y compris dans l’apprentissage sur le tas.

La contribution de Gérard Vergnaud à la compréhension de l’activité du sujet apprenant et à son développement, constitue une référence pour la formation des enseignants et des formateurs ; elle est ainsi fondamentale pour la jeune discipline de « didactique professionnelle ». Certains concepts-clés qu’il a formalisés, comme ceux de « schème », d’ « invariant opératoire », de « champ conceptuel », de « compétence »… ont une portée générale.

Les recherches de Gérard Vergnaud étaient liées à ses engagements militants. Après son entrée au CNRS, il adhéra au Parti communiste français dans la cellule Sorbonne-Lettres, ce qui lui permit d’apprendre beaucoup, notamment avec des personnalités aussi fascinantes pour lui que Jean-Pierre Vernant, Madeleine Rebérioux ou Maurice Godelier. Dès son adhésion, on lui demanda d’être le secrétaire de la cellule, puis membre et trésorier du comité de section. La période était délicate pour un jeune secrétaire de cellule, en raison des positions prises par certains militants de l’Union des étudiants communistes en faveur des thèses « italiennes » et du soutien qui leur fut alors apporté par une dizaine de membres de la cellule Sorbonne-Lettres, que le comité fédéral de Paris rappela à l’ordre.

En 1968 et durant les années suivantes, il fut aussi délicat pour lui de savoir comment peser sur l’orientation du Syndicat national des chercheurs scientifiques, né en 1956 de la division du SNESup en deux syndicats complémentaires. Les courants « gauchistes » étaient alors très influents et majoritaires dans le syndicat. Gérard Vergnaud prit davantage de responsabilités syndicales et joua un rôle déterminant dans le changement de direction de ce petit syndicat (un peu moins de 3 000 adhérents) de la Fédération de l’Éducation nationale. Au 16e congrès de 1970 du SNCS, la liste 3 (« Orientation syndicale et unitaire », dénomination particulière d’ « Unité et Action ») obtint la majorité relative des voix, faisant jeu égal avec la liste 1 (équivalente à « École émancipée » et « Rénovation syndicale ») ; il fut alors élu secrétaire général par le nouveau bureau national. Mais à la commission administrative nationale, il existait une majorité de 18 membres (listes 1 et 4) contre les 17 U-A, de sorte que l’orientation prônée et mise en œuvre par la nouvelle direction, de renouer les fils avec l’intersyndicale CGT, CFDT et FO des techniciens, en constituant un collectif de 18 organisations de toutes les catégories, rencontrait des difficultés. En juin 1971, les membres des listes 1 et 4 démissionnèrent du BN, ce qui entraîna la tenue du congrès extraordinaire des 19-21 novembre 1971, où cette fois la tendance 3 obtint 20 sièges contre 16, renforçant ainsi le poids d’U-A dans la FEN, après le basculement de la majorité en faveur de ce courant au SNES (1967) puis au SNEP, au SNPEN et au SNESup en 1969.

Gérard Vergnaud faisait partie du comité de rédaction du Bulletin Unité et Action (transformé ensuite en Revue) dès sa création en octobre 1970, participa au colloque « Former des maîtres pour notre temps » tenu en février 1973, organisé par les syndicats U-A de la FEN, dont sortit un projet commun de formation des maîtres. Membre de la CA de la FEN, c’est lui qui défendit ce projet au congrès fédéral de novembre 1973. Ses compétences scientifiques dans ce domaine le qualifiaient particulièrement. Il expliquait notamment qu’en raison de la spécificité des pédagogies dans chaque discipline, « il faut une formation d’un bon niveau scientifique à la fois dans la ou les disciplines à enseigner et les autres sciences qui la conditionnent (psychologie, sociologie, physiologie, linguistique…), cette dernière formation s’appuyant sur la première. » Il eut par la suite l’occasion de défendre à de nombreuses reprises l’exigence d’un haut niveau de formation pour tous les maîtres à la fois dans leur formation initiale, et dans leur formation permanente, liée à la recherche vivante. Il participa à de nombreux échanges (textes, colloques, états généraux) avec les militants U-A sur des thèmes comme « Éduquer et transmettre : quelle école demain ? », en considérant autant les questions pratiques posées par le terrain et les professionnels, que les questions théoriques.

En 1973, Gérard Vergnaud passa le témoin de secrétaire général du SNCS à une jeune mathématicienne et psychologue, Janine Rogalski, la première femme à occuper la responsabilité de secrétaire générale d’un syndicat de la FEN. Il resta cependant au bureau, chargé des élections dans les différentes instances du CNRS, Comité national et Directoire, où de nombreux candidats du syndicat de catégorie B et même de catégorie A furent élus : dans ces années le SNCS syndiquait plus de 40% des personnels. Lui-même était élu au CN et au Directoire et entretenait « une certaine relation de confiance » avec la direction du CNRS (Bernard Grégory [1973-1976], Robert Chabbal [1976-1979]). Il consacra aussi beaucoup de temps à défendre sa discipline au CNRS, lequel s’est « toujours trop désintéressé de l’éducation ».

Après 1976, Michel Gruselle devint secrétaire général du SNCS, un ancien militant socialiste devenu communiste qui fut contesté dans le syndicat. Gérard Vergnaud revint siéger au BN à partir de 1978 pour tenter, sans succès, d’apaiser les tensions. Il intervint aussi auprès du bureau politique du PCF pour éviter que les communistes « ne se déchirent entre eux » dans le syndicat, sans plus de succès. Au congrès de Bordeaux de 1983, il participa à la mise en minorité de Michel Gruselle sur la question du passage du syndicat à la CGT, entrainant la démission de ce dernier et son remplacement par Marc Ollivier.

Gérard Vergnaud s’orienta dans les années 1990 vers l’étude des problèmes des adultes disposant d’une formation initiale faible. Il créa à cet effet un club CRIN (Coordination recherche industrie) : « Évolutions du travail et formation des compétences », puis « Évolutions du travail face aux mutations technologiques », sur le développement des compétences des adultes, ce qui le conduisit à travailler avec des entreprises et à être expert auprès du MEDEF (Mouvement des entreprises de France) après 1998. Ses réflexions se fondèrent donc sur des expériences menées avec plusieurs sortes d’institutions.

De 1998 à 2001, il fut président du Comité d’orientation et d’évaluation de la formation du CNRS, également membre de plusieurs institutions françaises : Conseil supérieur des universités, commission « Sciences Humaine » de l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale), conseils scientifiques de l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique ), des IUFM (Instituts universitaires de formation des maîtres) de Grenoble et de Paris, des IREM (Instituts de recherche sur l’enseignement des mathématiques), de la mission sur « La recherche en éducation et en socialisation de l’enfant » dite « Mission Carraz »…

Docteur Honoris causa de l’Université de Genève (1995), ainsi que de l’Université du Centre de l’État de Buenos Aires (2013), membre de l’Académie des sciences psychologiques de Russie (1996), il organisa de nombreux colloques internationaux, donna de nombreuses conférences à l’étranger et plusieurs de ses ouvrages furent traduits en italien, espagnol, russe ou portugais. Comme directeur de thèses, il accompagna plus de 80 thésards, français ou étrangers.

En 2016, Gérard Vergnaud restait fidèle à ses idéaux politiques de jeunesse mais n’appartenait plus à aucun parti.

Il s’était marié deux fois, en 1958 à Paris (IIe arr.) avec Audrey Gibbons dont il divorça en 1974, puis en 1990 à Vernouillet (Yvelines) avec Ghislaine Bertieux. Il avait cinq enfants.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article182439, notice VERGNAUD Gérard, Michel par Alain Dalançon, version mise en ligne le 10 juillet 2016, dernière modification le 22 novembre 2019.

Par Alain Dalançon

Gérard Vergnaud
Gérard Vergnaud
Colloque U-A "Recherche en éducation", Cergy-Pontoise, 1983 ( à gauche Michel Chaigneau)

OEUVRE : Parmi ses nombreux ouvrages : L’enfant, la mathématique et la réalité, Berne, Peter Lang, 1981, 6 éditions, traduit en espagnol, italien, russe et portugais. — Didactique et acquisition du concept de volume, N° spécial de Recherches en didactique des mathématiques 4, 1983. — Avec Brousseau G., Hulin M. (Ed.), Didactique et acquisition des connaissances scientifiques, Actes du Colloque de Sèvres, mai 1987, Grenoble, La Pensée Sauvage. — Avec Pailhous J., Adultes en reconversion, préface d’Hubert Curien, La Documentation Française, 1989. — Les sciences cognitives en débat, première école d’été du CNRS sur les sciences cognitives, éditions du CNRS, 1991. — Avec Ginsbourger F., Merle V., Formation et apprentissage des adultes peu qualifiés, La Documentation française, 1992. — Avec Éric Plaisance, Les Sciences de l’éducation, La Découverte, 1993. — Lev Vygotski pédagogue et penseur de notre temps, Hachette éducation, 2000.
Contributions à des ouvrages collectifs :
« Multiplicative Structures », in Lesh R., Landau M. (Ed.), Acquisition of mathematics concepts and processes, New-York, Academic Press, 1983. — « Les fonctions de l’action et de la symbolisation dans la formation des connaissances chez l’enfant », in Piaget J., Mounoud P., Bronckart J.P., Psychologie, Encyclopédie de la Pléïade, Gallimard, 1987. — « Epistemology and psychology of mathematics éducation » in J. Kilpatrick & P. Nesher (Ed), Mathématics and cognition, Cambridge University Press, 1990. — « Conceptual Fields, Problem-Solving and Intelligent Computer-Tools » in E. De Corte, M. Linn, H. Mandl and L. Verschaffel (Ed), Comptuter-based learning environments and problem-solving, Berlin, Springer, 1992. — « Au fond de l’action, la conceptualisation » in J-M. Barbier (Ed), Savoirs théoriques et savoirs d’action, PUF, 1996.— « La théorie des champs conceptuels », in J. Brun (Ed), Didactique des Mathématiques, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1996.

SOURCES : Arch. IRHSES dont Bulletins Unité et Action. — Interventions de G. Vergnaud, Colloque sur la didactique professionnelle du 18/09/2010, www. formateurs-ugs. — Témoignage de G. Vergnaud in Le SNCS, éléments d’histoire (1956-1996), édité par le SNCS, 2000. — Renseignements fournis par l’intéressé. — État civil de Doué-La-Fontaine.

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